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LA SITUATION BELI6IEUSE ACTUELLE

On a pu remarquer, par ce qui précède, combien le développement naturel des principes et tendances théologiques a été entravé par Faction de Tesprit de parti. La question ecclésiastique a été débattue d^une manière intempestive, au milieu d^agitations politiques ou de préoccupations étrangères au grand bat que poursuit rÉglise, à savoir le salut des âmes. On a discuté des questions d^organisation , lors qu'on notait pas encore d'accord sur les bases à poser. Jugeant toute discussion impossible et toute lutte stérile tant que les intérêts représentés des deux parts étaient considérés comme des intérêts de parti, je m^ étais retiré de la lice. >îrUne tendance ne saurait prospérer, — disais-je, *) — surtout quand elle commence à paraître, si on la rattache an nom, à la personnalité de n'importe qui

Je crois à l'avenir du principe éthique dans l'Église et

*) De Nood der Keri, p. 48.

dans la science. Mais je craindrais, en continuant à m^en faire Torgane, d'en entraver le développement plu* tôt que de le rendre plus rapide'\ — /rLes principes que nous défendons ne sont antres que les mobiles de la conscience. Comme tels, ils ont un caractère absolu Ils ne doivent donc pas être représentés

comme la propriété de quelque individu ou de quelque parti. • . • Dans la construction de la maison de Dieu on ne peut être qu'ouvrier, non architecte. Le plan général n'apparaît qu'aux yeux de Celui qui a bdôi toutes ces choses^* (Hebr. III: 4) i).

Ce que j'avais prévu est arrivé. La Revue Ernsi en Vrede cessant de paraître, et la société dont elle était Torgane se trouvant dissoute, il semblait que le //parti confessionnel" eut rendu ses dernières armes. On se rappelle que le Nederlander avait déjà terminé sa carrière, que M. Groen était sorti de l'arène politique , que les assemblées des amis ne se tenaient plus. Le seul journal de M. Schwarz, intitulé le fl/mî^^, continue encore la lutte dans l'esprit et sous le point de vue du parti confessionnel. Le Vereeniging^ publié par M. Heldring, par suite de la largeur de vues de son rédacteur, et des bonds capricieux de son esprit mobile, réagit trop bien contre sa propre tendance, et met trop en saillie le bon côté de ses adversaires, pour pouvoir ,être l'organe du parti orthodoxe. //Le parti a semblé s'évanouir tout entier", dit M. Groen ^). Eh bien , j'affirme qu'il s'est complètement évanoui : mais , loin de m'en affliger comme d'un mal, et d'attendre, avec M. Groen, de l'avenir sa

») Ibid. p. 64.

*) Le parti antirévolutionnaire et confessionnel^ p. 105.

reconstitution, je m'en réjouis comme d^un bien réel, et j'attends Tunion des chrétiens de l'application de tout autres moyens que ceux du parti confessionnel, et sur de tout autres bases. ^Le point oi!l nous sommes parvenus, disais-je *), paraît être aux yeux de plusieurs le comble de la confusion , mais il manifeste à mes yeux une fusion nécessaire et salutaire des partis^ où tout ce qui est homogène se cherche, et ce qui est hétérogène se repousse" a).

Voici, en effet, le premier bien qui est résulté de l'extinction du parti confessionnel* Les tendances libérales ont également cessé de former un parti. Dès longtemps, les hommes qui n'étaient pas aveuglés par l'esprit de parti, et qui ne croyaient pas pouvoir ranger, sous le surnom de „Qroninguois", tous les pasteurs non-orthodoxes, avaient vu de profonds dissentîmens surgir dans le camp soi-disant libéral; dissentimens qui ne pouvaient se produire au grand jour, tant qu'un commun intérêt d'opposition réunissait sous le même drapeau ceux qui, au fond, ne s'entendaient guère. Non que, sans doute, la désunion sur quelque point qu'elle éclate soit en elle-même un bien» Si je lui ap-

») Nood der Kerk , p. 64.

>) Il n'est doue guère généreux d'assurer, comme le fait M. Sepp, que la tendance que j*ai représentée dans la presse périodique n'a pas réussi à faire école. Peut-être M. Sepp s'égare-t-il en appréciant le degré de sympathie qu'elle a rencontré. Dans tous les cas, on ne saurait arguer contre elle qu'elle n'a pas fait école quand, en vertu de même de son principe, elle poursuit un autre but, et entend triompher par d'autres moyens. D'ailleurs M. Sepp sait très bien, qu'en Hollande, on ne saurait, en dehors de l'enseignement universitaire ofliciel, faire école, dans le sens où il parait l'entendre.

plique ici cette désignation, ce n'est pas dans le sens oii on le fait quelquefois, ainsi dans le sens de ces passages des pseaumea, où Ton voit le poète thëocratiqne se réjoair de ce que la vengeance de Dieu tombe sur ses ennemis: car je n^identifie pas le parti orthodoxe avec le peuple de Dieu. Si j^appelle cette désunion un bien, c'est que je crois que toute tendance n^a qu^à se manifester pour succomber dans ce qu^elle a de faux, ne laissant après elle que le bien qu'elle renferme. Je crois à la critique du St. Esprit dans TÉglise.

Nous avons déjà parlé de la rupture qui éclata entre récole de Groningue et celle de Leide. Bien de plus antipathique que les tendances de ces deux écoles. L'abstraction, dont la première croyait avoir délivré TÉglise , reparait avec la seconde, qui repousse la domination du fait brut, à laquelle la première s'attache.

Mais récole de Leide voit surgir ses plus redoutables adversaires d'un tout autre point de l'horizon théologique. Malgré les apparences, et bien que la faculté de Leide, fortifiée depuis peu par l'acquisition, pour la chaire d'histoire ecclésiastique, de l'un de ses adeptes les plus distingués et les plus absolus, M. Bauwenhoff, tienne, pour le moment, le sceptre de la théologie dans le pays, et manifeste une grande confiance en elle-même i), il est certain que les attaques auxquelles elle se voit en butte du côté de l'école empirique, la forceront de modifier considérablement son principe, ou plutôt de se transformer tout entière, si elle veut encore aspirer à gouverner les esprits et à diriger le mouvement. Malgré les respects que témoignent à M.

Preuve soit, en particulier, Tarticle de M. Résilie et le livre de M. Sepp,

le professeur Scholten les théologiens de Técole empiri* que, qni n^est représentée par aucun professeur en théologie, la rupture qui à éclaté entre les chefs des deux écoles est plus qu'une querelle de professeurs; une véritable scission de principes s^est manifestée. Pour se rendre compte de Tétat présent de TÉglise néerlandaise » c'est donc Técole empirique qu'il importe surtout de connaître i).

§ 1, V école empirique: M. Fier son. Rapprochement

avec r école de Leide : M. Busken Huet. Dé-

aunion entre les deux chefs d'école»

M. Scholten considéré comme

apologéte.

Nous avons vu MM. Scholten et Opzoomer se séparer et suivre chacun sa ligne sans qu'il parût qu'ils dussent se rencontrer encore. Cependant — et ne pouvonsnous pas reconnaître en ceci la vitalité de l'Esprit de la vérité dans l'Église? — les questions, alors écartées plutôt que résolues, reparaissent depuis quelque temps^ et se posent avec une nouvelle force.

M. Opzoomer, sorti pour un temps de l'arène théologique, figura encore dans les débats politiques, oii on le vit, tantôt se montrer adversaire ardent du parti an-

C'est dans ce sens qu'il faudra entendre le jugement de M. Trottet^ quand il dit que, pour le moment « l'école empirique, par l'organe de M. Pieraon, tient le sceptre de la science. Ce qu'on ne saurait dire par rapport aux organes officiels de la science, n'en est peut-être que d'autant plus yrai de la génération nouvelle.

tirévolationnaîre et tantôt paraître s^en rapprocher en faisant Téloge de Burke. Mais le public th^logiqae semblait n^avoir pins rien à attendre ni à redouter de Ini, ni de sa tendance. En effet, dans les premières années de son professorat, il ne paraît pas avoir exercé sur la jeunesse théologique d^Utrecht une bien grande influence. Ce n^est que depuis la publication de son manuel de logique {de wtg der wetensehap: le chemin de la êcience) qu^on peut dire qu'il a fait école. Dans ce traité, et dans d'autres écrits publiés plus tard et qu'on peut considérer comme formant la seconde période de sa carrière scientifique i), il fit servir ses lectures nombreuses et variées, qui embrassent la presque totalité des connaissances humaines, sa Wve intelligence « et son remarquable talent de diction, il fit, dis-je, servir tontes les ressources dont il dispose à la défense d'une thèse, bien simple en apparence, mais qui n'en a pas moins une grande portée. Par cette thèse, il prétend qu'il n'y a par d'autre moyen de parvenir à la certitude que l'observation, que, dès lors, tout ce qui ne peut pas être expérimenté est incertain, et n'appartient pas au domaine de la science.

Cette thèse, si simple qu'elle paraisse, soulève de nombreuses questions , et, pour me servir d'une image empruntée à l'Ecriture, est une source d'où découle à la fois le doux et l'amer. En effet, lui dirais-je, qu'entendez-vous par l'expérience ? Quel est l'objet que vous voulez observer, et comment l'observerez-vous ? Entendezvous donner une encyclopédie définitive, ou élever sim-

*) Comme : Wetenschap en If^ijshegeerte (science et philosophie) ; De Waarheid en hare kenbronnen (la vérité et les sources où l'on en paise la conuaissauce).

plement ane coastructîon provisoire, en divisant, cornme vous le faites, le domaine de Tesprit en ces quatre compartiments: science, art, morale, religion? Et, en supposant que vous établissiez ici des catégories définitives, comment prétendez-vous les étudier? SnfiSra-t-il des mêmes facultés pour ^n observer les objets? La méthode d'observation ne se modifie-t-ellepas,quedis-je? ne se transforme*t-elle pas selon les objets auxquels elle est appliquée? Aurons-nous le dernier mot de la science de Tesprit, en exigeant simplement qu'on lui applique les méthodes des sciences naturelles?

Je me borne à faire ici ces questions, qui en renferment beaucoup d'autres. On chercherait en vain la réponse dans les écrits, jusqu'ici publiés, du philosophe, qui semble avoir renoncé d'être, d'aucune manière , dogmatique, pour se borner au rôle de critique; mais qui manque à établir le principe même de sa critique, à moins qu'on ne veuille donner ce nom au mot d'empirie, sans l'analyse préalable des organes de l'observation. Je ne saurais sans doute débattre ici ces questions. Il me suffit de les indiquer pour faire voir comment cette école, puisque c'en est une, nous ramène, et c'est peut-être son mérite, à l'a, b, c de la science, et pourrait bien nous humilier, si nous manifestions des prétentions plus hautes.

Tant que cette école se borne à défendre une méthode, on pourrait croire qu'elle laisse intact le champ de la théologie, et qu'en tout cas, les intérêts de l'Église ne sont pas engagés dans les questions qu'elle soulève. On s'explique ainsi l'attitude pacifique de la faculté de théologie d'Utrecht envers M. Opzoomer, auquel est confiée une importante partie des études propéd eu tiques, auxquelles sont aussi astreints les étudiants en théologie. La bonne entente semble même

avoir été si complète, qa^on a vu le professeur de dogmatique, M. Vinke, de tendance orthodoxe, accepter la dédicace de la thèse académique de celai des disciples de M. Opzoomer qui devait appliquer bientôt sa méthode aux questions théologiques, savoir M. Pierson. — Aussi vit*on plusieurs des partisans décidés de Técole de M. Opzoomer venir achever leurs études à Leide, et recevoir de M. Scholten le baptême théologique, qu'ils n'avaient pas obtenu à Utrecht. On fut ainsi sur le point de voir s'opérer une certaine fusion des deux écoles, fusion, qui, si elle eût eu lieu, aurait compromis, ce me semble, tout l'avenir de la science en Hollande. ]1 est certain que le déterminisme de M. Scholten, qui provenait, dans l'origine, de l'application d'une théorie spéculative, à savoir de ridée pure de Dieu, touche, par certains côtés, à l'empirisme le plus cru et le plus vulgaire. En apparence, sans doute, il n'y a rien d'aussi déterminé que l'homme. La li* berté morale ne se découvre pas au premier coup d'oeil : pour la reconnaître, c^est au fond même de la nature humaine qu'il faut descendre, loin de rester à la surface. Aussi vit-on M. Scholten, dans l'apologie qu'il fit de son système, en réponse à M. Hoekstra >), appuyer son déterminisme sur Pempirie, et se déclarer franchement empirique, au grand étonnement de ceux qui ne se seraient guère douté qu'une argumentation purement logique pût dans la pensée de l'auteur, provenir de Tobservation des faits. Le chef de Técole de Leide ne faisait ainsi qu'appliquer son cachet à la pratique d'un certain nombre de ses disciples. La jeunesse académique avait pris les devants. Plusieurs élèves de M. Opzoo-

^) De vrije mL (Le libre arbitre).

mer devinrent à Leide de fongueux déterministes; et Ton vit d^anciens disciples de Técole de' Leide se prévaloir du principe empirique pour repousser tout ce qui dépassait le niveau de leur école ou s^en écartait i).

Je ne puis m^empécher de considérer comme un benfait providentiel, comme un témoignage de TEsprit de vérité dans TÉglise, la circonstance que la fusion des deux écoles n'a pas pu s'accomplir. Où en serionsnous» si Tempirisme eût consenti à voir, dans le déterminisme, Texplication du grand problème de Fesprit, devant lequel, jusqu'ici, il s'arrête, et si le déterminisme eût consenti à changer le mot de Dieu en celui de nature, rompant ainsi le fil qui le rattache au mende invisible et idéal? La bonne entente n^aurait pu s'établir que si M. Scholten se fût résolu à éliminer le mot Dieu de la science, et que si M. Opzoomer eût consenti à expliquer le monde moral par le fatalisme. Mais le sens moral des deux chefs d'école leur a interdit une telle alliance, et la bonté de Dieu en a pré« serve l'Église de la Hollande. Nous allons voir de quelle manière.

Nous avons dit que la méthode empirique a été introduite dans la théologie par M. Pierson. Disons mieux: cette école a fait invasion dans ce domaine par l'avènement de ce jeune écrivain, d'un talent si brillant; tant cet avènement a été brusque et soudain, et tant l'eifet qu'elle a produit a été étourdissant. M. Pierson, intelligence vive et pleine de ressources, dialecticieu

*) Il est superflu de citer des noms. Le lecteur au courant de la littérature tbéologique hollandaise sait que les dernières séries des Godgekerde Bijdragen (la revue théologique de Leide) fournit d*abondantes preuves de mon assertion.

habile, plutôt que penseur profond i rachetant par Tëclat d'un style étincelant et plein de verve, le manque l'originalité dans la pensée, M. Fierson semblait, par ses défauts autant que par ses qualités, fait pour embrasser le principe de M. Opzoomer, et pour illustrer son école. Unissant à une intelligence souple et qui se plie aisément aux sujets les plus divers un talent remarquable d'exposition, M. Fierson a réussi à rattacher en peu d'années à Técole du maître, dont il subit d'autant plus l'ascendant qu'il le nomme moins, une grande partie de la jeunesse intelligente du pajs. Comment un esprit de cette trempe aurait-il pu ne pas se sentir plus attiré par la variété des objets que M. Opzoomer fait entrer dans le domaine de la philosophie, que par la monotonie de la théologie traditionnelle? Comment, d'ailleurs, redoutant le clair-obscur, les vacillantes lueurs des régions souterraines de la philosophie, n'aurait-il pas accepté des deux mains la solution un peu leste que M. Opzoomer a prétendu donner du problème philosophique, en écartant la théorie spéculative, à laquelle, aux débuts de sa carrière professorale, il avait paru vouloir de rattacher? Aussi a-t-on vu M. Fierson mettre une espèce d'acharnement à poursuivre la philosophie spéculative; faisant tous ses efforts pour la combattre et, si possible, l'expulser du domaine de la théologie. Encore étudiant il a dirigé dans la revue de M.M. Van Oosterzee et Doedes, dont nous avons parlé 9 — revue qui, fidèle à son prétendu principe de science libre, ouvrait ses colonnes aux auteurs de toutes les tendances, — il a, dis- je, dirigé sa critique hardie et destructive contre des auteurs dont la Hollande aurait bien fait de s'approprier les idées et dont les ouvrages auraient pu faire sortir notre théologie et notre Église de leur ornière; j'entends dire

M.M. Martensen, Bolhe, Ch. Sécretan, Ebrard. Plus tard, entré dans la carrière pastorale, M. Pierson publie un ouvrage destiné à répandre les vues de M. Opzoomer, dont Tinfluence était encore restreinte aux auditoires académiques. Ce livre, intitulé: Spéculation j Autorité et Expérience i), tend à discréditer la première comme étant purement arbitraire, à montrer Tinsuffisance de la seconde, et à recommander la dernière, comme la seule voie de la certitude. Il applique sa thèse aux quatre catégories dans lesquelles l'école empirique divise les fonctions de Tesprit humain, et que nous avons énumérées.

Tout lecteur qui n'est pas étranger aux questions de cette nature se convaincra, déjà par le seul titre de ce livre, qu'il est absolument dépourvu de pensée philosophique. En effet: n'est-ce pas une absurdité et un lieu commun, que d'opposer ainsi l'expérience à Fautorité et à la spéculation? Une absurdité, d'abord, si, sous le nom d'expérience, on entend celle de l'individu, réduisant ainsi la science aux étroites limites de l'observation individuelle. Un lieu commun, ensuite, si l'on étend cette méthode au delà, et qu'on admette, dans le domaine des faits constatés, ce que nous a transmis la tradition. Car dès lors vous abordez le terrain des idées générales, vous entrez dans celui de la spéculation; et vous n'^en sortez pas en limitant, d'une manière arbitraire, vos inductions et vos déductions, ou en admettant, sur quelque point, Fautorité comme fait brut; car ce fait est encore une idée, et rentre, à ce titre, dans le domaine de la spéculation.

Je dois avouer que tout ce mouvement philosophique,

*) Bespiegeling , Gesag en Ervaring; 1855.

sontenQ par M. Pierson, m'a, dès Tabord , paru être pintôt Teffet d'une effervescence de jeunesse qu'un labeur sérieux. Cependant, vu Tétat actuel des esprits, un tel mouvement ne manquait pas d'avoir quelque signification. Dans un pajs oii les questions philosophiques seraient davantage discutées, le livre de H. Pierson n'aurait sans doute eu aucune vogue. Mais qu'on veuille bien se rappeler ce que nous avons dit au sujet de la stagnation des études philosophiques en Hollande. Je suis loin d'attacher à la philosophie spéculative une importance que ne saurait avoir la pensée abstraite et qui n'est du domaine que des faits moraux. Je ne lui demande ni la révélation de la vérité, ni la consolation de Tâme, ni la sanctification de la volonté. Je ne crois pas plus que la spéculation puisse, mieux que l'empirisme, fonder une philosophie qui soit en possession de réconcilier l'homme avec lui même. Mais j^a£Srme que la spéculation a son droit d'être, qu^elle correspond à des besoins spirituels, exprime des vérité. J'affirme que c'est un auguste privil^e, et un privilège qui constitue une vocation, pour l'homme, que de pouvoir, en fermant les veux aux choses visibles, contempler au dedans de soi la réflexion des choses invisibles, qui sont à la racine des premières, et découvrir, en suivant le fil de la pensée, que l'expérience a fécondée, la raison des phénomènes du monde. Je confesse que je crois au Logos ^ au Verbe divin, qui est la raison de Thomme, à l'identité du Logos en dehors de l'homme et au dedans de lui. Je crois donc que c'est avilir la science et désespérer qu'elle rempb'sse sa mission, que de lui interdire d'avance l'accès des hauteurs, sur lesquelles sans doute elle ne saurait s'élever d'un bond, mais qui doivent cependant demeurer le but suprême de ses aspirations. L'empirisme brut, qui condamne les idées générales et prétend s'en

passer dans Texplication des phénomènes du monde, réassit-il donc, sans leur secours, à accomplir une telle tâche? Un seul phénomène s'explique-t-il par lui-même , et sans le concours d'un principe , d'une idée, d'une catégorie? L'existence même des idées générales dans l'esprit de l'homme ne réclame-t-elle pas une explication satisfaisante? Et renoncer à la donner, n'est-ce pas condamner la vie intérieure à se mouvoir dans les ténèbres du mysticisme, et limiter le travail de l'intelligence au seul domaine des faits matériels?

On le voit, la thèse de M. Pierson n'est nullement fondée à mes yeux. Mais, soutenue avec le talent de l'auteur, elle pouvait, vu l'état des esprits, faire beaucoup de mal en Hollande, en paralysant le premier essor d'une science positive, d'une théologie qui, reconnaissant la réalité des phénomènes de la vie religieuse, aspirât à les expliquer psychologiquement. C'est , en effet, ce qui a eu lieu. Grâce à M. Pierson et à d'autres savants de la même couleur, la jeunesse théologique est divisée en deux camps: les uns ne cherchent nullement à renouveler les bases de Torthodoxie qu'ils adoptent ; les autres, sans avoir souvent le talent et la piété de M. Pierson, prenant en dégoût la théologie, se croyent fort supérieurs aux plus illustres représentants d'une science dont ils contestent le droit d'être, et ne lèguent à l'Eglise que des négations superficielles et hautaines. J'ai dès l'abord signalé le périU Rédacteur de la Revue MrnBi en Vrede^ je ne pouvais garder le silence au sujet d'une tendance qui menaçait d'entraîner la jeunesse théologique. Non que je fusse en mesure d'arrêter le mouvement des esprits, de calmer la fièvre d'un libéralisme ^ qui faisait tomber sous le coup de ses anathèmes quiconque n'arborait pas son drapeau. Je sais qu'il est des noms dont on ne parle que par forme de protes-

tation. Mais, comme je crois que toute parole vraie et consciencieuse a son effet, quand même elle semblerait n'être écoutée de personne, je ne me suis jamais, par l'espèce de mépris avec lequel mes observations ont été accueillies, laissé décourager dans la poursuite de ce que j'estime vrai et juste i). Toutefois , occupé comme je l'étais à faire la critique étendue et motivée du livre de M. Scholten, je me bornai à signaler Timportance que l'état des esprits donnait à l'apparition de l'école empirique dans TEglise. Je mWorçai en même temps de provoquer une discussion sérieuse entre les deux tendances philosophiques en présence, à savoir l'empirisme et la spéculation, et, dans ce but, je priai un vénérable défenseur de celle-ci de faire la critique du livre de M. Pierson. C'était l'un des rares partisans du Hégélianisme en Hollande, partant un auteur peu lu, le savant et digne M. Bakker Korff, ci-devant référendaire au ministère de l'intérieur, rédacteur d'une revue de philosophie 2), et auteur de plusieurs ouvrages de jurisprudence et de politique, conçus dans l'esprit de la droite hégélienne. Mon but ne fut pas atteint. L'indignation que ressentit ce philosophe expérimenté en voyant les idées qui répondaient aux besoins les plus intimes de son âme, trainées dans la boue par un jeune adepte de la science, qui lui paraissait ne pas bien connaître ce qu'il condamnait si légèrement, cette indignation ne lui permit pas déjuger les élucubrations du

') Ceci soit dit pour répondre à M. Loman, qui, tout récemment, dans un article publié par le Gids, s'efforce de justifier ie mépris dont je parle , tout en m'exhortant à ne m'en pas laisser décourager.

') De Schildicacht. (La sentinelle).

jeune homme avec une indulgence, qu'il ne méritait pas sans doute, mais qui aurait pu lui faire du bien. Sa critique écrasante et impitoyable demeura sans résultats apparents. Je crus nécessaire à cette occasion d'accuser ce qui distingue le point de vue éthique des tendances spéculatives pures. Je rédigai un traité, intitulé: le christianisme^ réconciliation de la philosophie et de la religion. Parcourant à grands pas le champ de rhistoire de la philosophie, je m^attachai à montrer comment cette dernière, qui cherche à se rendre compte de Tinfini par la pensée, et la religion, qui s'efforce de réaliser Tinfini dans la vie, sont naturellement homogènes, bien que séparées par suite du péché; de sorte qu'elles se trouvent virtuellement réconciliées dans le sein du christianisme. Le Christ, rendant à Tâme la paix avec Dieu, réconciliant l'homme avec l'infini, affranchit ainsi la pensée de ses entraves, porte et encourage l'homme à faire effort pour s'approprier par la pensée ce qu'il possède dans son coeur. Je cherchai à faire voir, dans l'histoire de la philosophie moderne, les tentatives de l'esprit humain pour opérer cette réconciliation virtuellement accomplie, et j'indiquai le problème du temps présent, non dans la séparation des deux puissances — séparation qui n'est qu'un acte de désespoir, — mais dans l'étude des phénomènes de la vie morale, qui renferment la solution de tous les problèmes métaphysiques. Je ne sais si ce traité, auquel j'^attache quelque prix, a été lu. De fait il n'en a rien paru. Il semblait qu'il y eût alors (1856) comme une conjuration du silence à l'endroit de ce que j'écrivais, et que, lors que M. Scholten eut rendu son verdict, dans la préface dont j'ai parlé (1855), les savants se donnassent le mot pour m'exclure de leurs rangs. Gomme si je n'avais dirigé aucune attaque contre la

méthode de M. FiersoD> ce savant continaait à publier dans une Bévue, dont il devint fondateur , mais qui n'eut qu'une année d'existence, des articles de critique sur diverses branches de la science théologique , accusant» avec un savoir très étendu , un certain acharnement contre les tendances apologétiques, c'est à dire, en définitive, toute la théologie étant apologétique, contre la théologie même; mais il ne s'inquiéta plus de justifier sa méthode. Ainsi, surtout depuis que M. Fierson se fut fait remarquer par une prédication sous divers rapports solide, et qui se distinguait avantageusement de ce qu'on est convenu d'appeler la prédication libérale, Tempirisme parut avoir gain de cause aux jeux d'une grande partie de jeunes théologiens néerlandais. Quant à la tendance représentée par la Bévue Ernst en Vredcy M, Pierson, certain d'avoir l'opinion pour lui, n'en a parlé qu'avec un ton protecteur, en vue d'encourager la rédaction à continuer dans la voie du progrès 1). Il n'en fut plus de même, lorsque j'eus inséré dans la dite Bévue un petit article écrit par un jeune pasteur, M. de Geer, qui présentait certaines objections contre la méthode critique de M. Pierson. Celui-ci , qui n'avait pas répondu au travail étendu que M. Bakker Korff lui avait consacré, et qui avait passé sous silence mon étude philosophique, semblait se réveiller soudain en sentant l'aiguillon de l'article de M. de Geer.. Dans cette occasion encore, l'irritation gâta toute la discussion. La vicacité des répliques de M. Pierson accusait la coexistence, dans son esprit, de principes contradictoi-

*) Voir i'article yooruUgang , dans les Godgeleerde en IVijsgeerige opiteUen , p. 446 etc., et ma réponse dans la Revue Ernst en Freàe VI. p. 108 etc,

res. S'il y eût eu alors, pour apprécier des débats de ce genre, un public impartial, M. Pierson, au lieu de monter à Thorizon, comme un phénomène étrange, admiré des uns et redouté des autres , aurait vu sa réputation ramenée, par de solides critiques, à ses véritables proportions, et se serait ainsi trouvé dans les conditions du progrès. Mais il n'en fut rien. M. Pierson devint rhomme du moment. Dans un public fatigué de luttes confessionnelles et politiques, d'utiles et fortes discussions semblaient de moins en moins possibles. Je signalai néanmoins, à plusieurs reprises, les contradictions dans lesquelles tombait M. Pierson i). Mais, les débats dans lesquels j'étais engagé avec l'école de Leide se compliquant de la lutte que je soutenais contre l'école empirique, je devins de plus en plus un /tflntteur solitaire" ^). Usant d'armes qui n'avaient pas

».) Voir p. ex. Ernst en Vrede, VI. p. 77—80; 108, elcr.

*) Tel estle titre de Tarticle de M. Loman , que j'ai cil^déjà^ et qui a été inséré tout récemment dans l'une des revues les plus estimées en Hollande , à savoir De Oids {le Quide) , et dont les tendances sont très libérales. L'auteur de cet article, professeur au séminaire luthérien d'Amsterdam, s'efforce de rendre compte de cet isolement. Tout en lui sachant gré de ses intentions bienveillantes , je dois dire que je cherche en vain dans son article la solution du problème qu'il pose, et je me permets de croire que son point de vue ne lui permet pas de la trouver. En effet, si l'on donne, comme il le fait, de la science libre, une définition, en vertu de laquelle la théologie demeurerait indépendante de la foi de l'Église, et si l'on exige que cette science se légitime aux yeux de tous, il n'y aurait qu'une seule manière d'expliquer l'isolement d'un auteur qui s'occupe de théologie : et cette explication , la politesse de M. Loman lui interdit de me l'appliquer. — Je lui sais d'autant meilleur gré de sa beinveillance , que , tout récemment encore , M. Sepp , dans l'ouvrage cité déjà et qui est destiné à décrire l'état de la théologie hollandaise , — ouvrage

Tapprobation de tons les orthodoxes et qai, passant ponr être emprantëes à leur arsenal , n^ëtaient pas mienx appréciées de ceux contre lesquels je les dirigeais, on s^imaginait qae je défendais la caose de Torthodoxie, là ou je nWais en vue que celle de la vérité. Sans donte M. Pierson, avec une loyauté que j^apprécie beaucoup, surtout quand je considère en quel moment il en faisait preuve, voulut, mettant de côté toute rixe de parti, ouvrir la lutte avec moi sur la question de méthode, en m^adressant une lettre publique intitulée: /fin" tuUion ou empirie?'" (1858). Mais je Tavoue : le moment ne me semblait pas venu de traiter cette grande question; du moins il notait pas venu pour moi. Fatigué de ces luttes sans issue, las d'entendre parler toujours, dans les deux camps, des concessions que j'aurais fai-

auquel l'approbatioii de l'honorable société de Tejler donne uu caractère d'autorité, qu'il n'aurait pas par lui-même, — M. Sepp, dis-je, n'a pour la tendance représentée par la Revue Eriui en Vrede que des paroles de dédain: il ne produit, sur ce point, aucun argument sérieux. Mais la question , qui se pose entre M. lioman et moi, porte précisément sur le droit d'être de la science soi-disant pure. Je ne crois pas à la possibilité de cette science: je ne crois ni à la réalité d'une science qui se détache de son objet, c'est à dire, dans le cas présent, à une théologie qui se sépare de l'Église (je dis de l'Église, non d'une institution ecclésiastique quelconque), ni à une science de Tesprit évidente aux yeux de tous, attendu qu'une telle science réclamerait des organes, qui ne sont pas actifs chez tous. M. Loman a donc raison de dire que cette science soi-disant libre a peu à espérer de moi. Tout ce qu'elle peut en attendre, ce sont des attaques, vu que je la crois fausse, et que son empire, qui ne saurait être de longue durée, à mes yeux, met obstacle à la fondation d'une théologie vraie et féconde pour TEglise. Voiià ce qui explique mon isolement dans le monde scientifique en Hollande.

tesi quand j'avais la conscience d'avoir toujours suivi la même ligne » et défendu le même principe; comprenant qu'il Jï*j avait rien à espérer tant qu'on me supposait parler au nom d^un parti on de quelque fraction de parti, je sentis le besoin pour moi-même et le devoir envers TEglise de sortir momentanément de la lice. Non que je laissasse cependant M. Pierson sans réponse. Au lieu de refuser la discussion je me bornai à l'ajourner, et je motivai mon refus dans un article, intitulé: ^yEmpirique ou éthique?^'* — article oiije cherchais à montrer que c'est par ce dilemme qu^il importe de remplacer celui à^yL^Y'iGî^oxïf /fIntuUionouempirie?'''* J'avais poar but dans cet article d'établir que tous les faits d'expérience reposent sur des faits moraux et qu'on ne saurait constater ces derniers par les procédés empiriques ordinaires.

La question relative à la méthode, question à laquelle toutes les luttes antérieures devaient logiquement aboutir, se posait ainsi avec plus de force que jamais; mais, loin d'être, sous aucun rapport, résolue, elle demeura pendante entre M. Pierson et moi. J'ignore si nous serons encore appelés à la débattre; j'ignore si j'aurai encore quelque part à ces luttes. Mais j'afSrme que cette question de méthode doit nécessairement être discutée à fond , et que les théologiens ne pourront à la longue faire cause commune avec la tendance empirique, qui porte le coup de grâce à la science théologique , ni se réfugier dans les retranchemens de . ^autorité. En attendant, les théologiens paraissent fort embarassés de l'attitude que prend M. Pierson , de concert avec un autre critique, M. Busken Huet, lesquels peuvent être considérés comme les leader de la théologie ultra-libérale. Cette théologie prend le nom de v théologie moderne'^ sans qu'il ait encore été donné à quelqu'un de

faire une description du Frotée qui porte ce nonii ou de trouver la solution de Ténigme de ce Sphinx.

Avant de traiter de M. Busken Huet, il me reste à parler de tout un côté, que j^ai jusqu^ici laissé dans Fombre, de la personnalité de M. Fierson. Outre le côté scientifique, qui n^a nullement mes sympathies, il y a Picore en lui le côté religieux, qui n'est pas moins remarquable. M. Fierson distingue soigneusement le sentiment religieux de Fintérêt scientifique, établissant ainsi un dualisme, impossible à défendre à la longue, entre deux puissances de la natare humaine qui ne sauraient se passer de leur concours réciproque. En vertu de ce dualisme, M. Fierson se sépare nettement de Técole de Leide , dont il ne 'saurait accepter les solutions. Il est ainsi, sans qu^il le veuille peut-être, le théologien , dans la personne duquel s^opère la scission des deux écoles. J^ai déjà parlé de la prédication de M. Fierson, que je ne connais que par la voix publique. On se plait à lui reconnaître plus de chaleur, plus d^onction , qu'on n'en trouve d^ordinaire dans la prédication dite libérale» qui se distingue , dans ses meilleurs organes , plutôt par la clarté intellectuelle que par lesqualitésqueje viens de nommer. Or ne pourrait-on expliquer le caractère de la prédication de M. Fierson par Tinfluence du Béveil? Il n'appartient sans doute à personne de mesurer cette influence, et de dire jusqu^à quel point M. Fierson a pu la subir. Toutefois, il n'est pas inutile d'observer que ce dernier est sorti du milieu du Béveil, ce qui n^est le cas de presqu'aucun des pasteurs dits libéraux. Cette influence rend compte de beaucoup de choses et spécialement du fait, que, contrairement à d^autres partisans de l'école empirique, M. Fierson ne saurait trouver dans la théologie de M. Scholten l'explication satisfaisante de la vie religieuse. Ce n^est

pas que le déterminisme lui soit si fort antipathique : — ne correspond-il pas, par certains côtés auK besoins religieux? — Mais il se refuse à enfermer, dans Vétroite enceinte de la logique, Tensemble des phénomènes de la vie religieuse. Aussi Ta-t-on vu flotter entre les deux tendances , et, dans la lutte qui s^éleva entre M. Scholten et M. Hoekstra, se rapprocher tantôt de Tun, tantôt de Tautre, si bien qu'à Theure présente, il n'est pas aisé de dire s'il faut le classer parmi les déterministes ou parmi leurs adversaires. C'est que M. Pierson n'est le champion d'aucun intérêt dogmatique, dans le domaine de la philosophie ou dans celui de la religion. Dans le premier, il se borne à la défense de sa méthode; dans le second, le seul critère qu'il admette est le tact religieux. Je crois pouvoir affirmer que s'il ne fait grâce ni à la tradition historique, ni à la tradition dogmatique de l'Église, il est disposé à les laisser subsister à titre de symbolisme puissant et fécond, fruit et semence à la fois de vie religieuse.

Cette tendance âymboUque, si je puis la nommer ainsi, qui ne fit que poindre avec M. Pierson, se développe par les soins de M. Busken Huet. Dans l'esprit de M. Pierson, elle se complique de la méthode empirique, et semble n'être qu'un moyen de mettre la religion à l'abri des coups de la science. Chez M. Busken Huet, au contraire, elle se montre dans sa pureté et libre de tout intérêt d'école. On ne saurait affirmer que ce dernier se rattache à l'école empirique. Sorti de l'école de Leide , il demeure sous l'inspiration de la pensée religieuse de son chef, qu'il ne suit guère, cependant, sur le terrain de l'apologie. Sous ce rapport , il a rompu toute solidarité avec les partisans de l'école de Leide, dont il forme l'extrême gauche, de même qu'un autre disciple de la

même école, M. Zaaiberg, pasteur à la Haye, semble de plus en plus en représenter la droite. Aussi M. Zaaiberg s^est-il vu attaqué par M. Huet pour ses tendances conservatrices avec l'ironie cruelle et sarcastique, dont sa plume facile a pris Thabitude, partout oii sa bonhomie naturelle ne vient pas tempérer Tessor de son esprit. La position qu^a prise M. Huet au sein du mouvement théologique et religieux de la Hollande paraît assez compromettante pour Técole dont il sort. Auteur d'un talent rarcj et que la beauté de son style place parmi les écrivains hollandais les plus distingués, plus original et plus puissant peut-être que M. Pierson , dont il n'a ni la flexibilité ni la souplesse, plus entier aussi dans ses vues et moins enclin à ménager ses adversaires, M. Huet rivalise avec lui quant à Tinfluence qu'il exerce sur la jeunesse contemporaine i). Cette influence est considérable en efiet; et, plus elle grandit, plus M. Huet, qui se voyait d'abord l'objet du dédain des écoles théologiques plus ou moins conservatrices, devient celui de leurs craintes ou de leur aversion; à tel point qu'il est maintenant le véritable bouc Hazazel de la théologie positive. On le comprend d'ailleurs aisèment. Non seulement M. Huet ne manifeste aucun respect pour ce qu'il n'aflectionne pas, et se fait des

') C'est la conséquence logique ^ dont fait preuve M. Busken Huet « qui semble avoir inspiré à M. Trottetlejugement trop favorable qu'il a porté sur lui relativement à M. Pierson , quand il trouve la science du premier plus solide qne celle du dernier. Cette comparaison n'est peut-être pas tout à fait juste/ Sans doute M. Huet représente un principe plus radical et a, par cela même, une marche plus ferme. Mais il faut savoir gré à M. Pierson d'accepter, malgré la logique, telle donnée qui ne rentre pas dans le cadre que lui impose sa méthode.

ennemis de tous côtés par les impitoyables sarcasmes dont il charge la médiocrité et la pusillanimité; non seulement, ne ménageant pas des scrupules respectables, il effarouche les gens honnêtes par des excentricités qui dès lors ne sont pas toujours de bon goût : — c'est ainsi qu'il tourne en ridicule toutes les institutions de l'Eglise , déclarant que ce qu'elles offrent de mieux ce sont les locaux, attendu qu'ils fournissent au chrétien le moyen de se prononcer; — mais, en outre sa tendance thé ologique est de nature à troubler tous les esprits q^^ nourrissent des croyances positives. On se tromperait fo toutefois en pensant, comme le font quelques personnes» que, sous les dehors brillants de sa parole, sous les traits d'esprit qui aiguisent son style > sous sa phrase tantôt incisive et mordante, tantôt gracieuse et d^une charmante bonhomie, il y ait réellement manque de sérieux. M. Busken Huet, au contraire, est un esprit sérieux. Sinon, la position qu'il a prise dans l'Église néerlandaise, le condamnant à jouer le rôle deniveleur à l^endroit de la tradition, serait de nature à le rendre méprisable, et, plus encore que son point de vue mythique, imposerait aux autorités ecclésiastiques le devoir d'intervenir, et de mettre fin au scandale religieux qui en résulterait. Si certains esprits désirent qu'on recoure, à son sujet, à l'autorité compétente, sans oser le déclarer publiquement, cette conduite accuse un manque de courage moral, ou le vice de l'organisation actuelle de FÉglise réformée néerlandaise, qui garantit plus qu'aucune autre la liberté du pasteur. Toutefois, si M. Busken Huet n'était qu'un jouteur de parade, un tel scandale aurait, depuis longtemps, soulevé la conscience de l'Eglise. Mais il n'en est rien. Sans doute la prédication de M. Huet ne saurait répondre aux besoins de ceux aux yeux desquels la Bible est autre chose

anaihèmes, nous avons pnîsë dans sa communion une autre force que celle d'une colère charnelle. Nous espérons le salut de toute âme qui en parle avec amour et nous ne pensons pas que celui qui prophétise en son nom se retourne aussitôt pour médire de lui. Nous croyons que son Église est trop bien assise sur le rocher des Apôtres et des Prophètes, pour prendre peur dès que quelqu'un vient nous dire qu'il ne reconnaît dans ces apôtres qpie des pécheurs de la Galilée, et dans ces prophètes que les devins du peuple d'Israël ^). Pour en revenir à M. Busken Huet, j'ai dit qu'il me semblait compromettre gravement l'école dont il est sorti. Il le fait, à mon avis, par ses négations, comme M. Zaalberg par ses aflSrmations. En effet, l'école de Leide, malgré les illusions de nombre de ses adeptes, paraît ne pouvoir se tenir debout sur la pente oii elle glisse et subit fortement la critique de l'Esprit de la vérité dans l'Eglise. M. Busken Huet semble n'en avoir gardé, dans le domaine religieux, que l'idée pure de Dieu. Ennemi déclaré du panthéisme, il trouvCi dans la personnalité divine, le seul dogme absolument nécessaire, Texplication adéquate et la garantie suffisante du fait religieux. M. Scholten, ne trouvant aucun intérêt philosophique à nier le miracle, et aucun intérêt religieux à l'affirmer, le laisse subsister, et applique à rinterprétation des évangiles une critique prudente, dont on doit d'autant plus apprécier la tendance conservatrice, qu'elle n'a pas sa source dans un inté-

>] Je n'entends appliquer la théorie eccléaiastiqne exposée ici— j 'ajoute ceci pour qu'on ne se méprenne point sur ma pensée — qu'à l'Eglise comme institution traditionnelle, l'Église nationale. L'Église, comme société de ceux qui professent une même foi , repose sur de tout autres principes et réclame l'application de tout autres règles.

rêt dogtnatiqae i). M» Basken Huet, au contraire, ne reconnaissant pas mieux que son maître la signification religieuse du miracle, me semble beaucoup plus conséquent en le niant. En effet, dès qu'on abandonne Tancienne méthode apologétique, qui établissait la révélation sur la base extérieure du miracle et de la prophétie, et qu'on n'attache de prix qu'à l'apologétique psychologique, le miracle perd la signification dont le revêtait le supranaturalisme. S'il n'en reçoit pas d'au* tre, il devient un élément isolé et tout à fait superflu dans le système religieux et, dès lors, comment l'y introduire sur la foi des anciens textes? L'école empirique n'est-elle pas en droit d'opposer aux témoignages d'un âge peu critique, d'un peuple superstitieux, et d'auteurs incultes, les lois bien dûment constatées de la nature? Il me paraît que le seul moyen de défendre victorieusement le miracle est de montrer son rapport avec la vie religieuse, ou d'y reconnaître un élément essentiel de la révélation. Ceci établi, les preuves historiques acquièrent une force et une évidence qu'elles n'auraient pas d'elles-mêmes 2). U n'est donc pas éton-

1} M. Kuenen, disciple et collègue de M. Scholten, jusqu'ici plus connu par des cours très suivis que par des publications , M. Kuenen semble appliquer la même méthode. Il use d'une critique prudente et libre de préoccupation dogmatique, dans l'interprétation de l'ancien testament. Très apprécié pour sa vaste et solide érudition et son impartialité, il ne marque pas cependant dans la marche de la pensée théologique ^ et n'y apporte aucun élément nouveau. Il suit plutôt la ligne philologique, de tout temps si prononcée dans la théologie hollandaise.

a) J'ai développé mes idées sur la méthode apologétique dans une

récente brochure, que je crus devoir publier à l'occasion de la rigoureuse

critique que fit M. Pierson du discours d'inauguration de M. Doe-

'•ci appelé à la chaire d*Utrecht^ avait, dans son dis«

nant que, sur le terrain ecclésiastiqae , le système de M. Scholten se trouve réduit aux étroites proportions auxquelles M. Busken Hnet le ramène : car la conséquence logique de l'idéalisme c'est la négation du miracle. Les partisans de la théologie dite moderne ne sauraient avoir intérêt à maintenir des récits dont ils ne reconnaissent pas la convenance avec les besoins religieux , et qui leur paraissent d'autant plus, étranges qu'on n'ignore pas dans quel embarras ils jettent maint prédicateur qui, sans en sentir l'importance, est loin toutefois de les nier. Aussi M. Huet ne se fait-il pas faute de signaler les inconséquences des adhérents de cette théologie. J'ai déjà parlé de la critique qu'il a faite d'un ouvrage de M. Zaalberg. Tout récemment encore il a stigmatisé Tétrange conduite de ceux qui combattent à outrance le principe de l'école de Tubingue tout en recommandant avec chaleur la lecture de livres pénétrés de son esprit, comme celui de M. Schwarz de Weimar, et le Ganff durci die chriailicke fFeU de M. Heinrich Lang. En effet M. M. Schwartz et Lang sont, pour le moment, les savants allemands de prédilection dans le camp de la //théologie moderne" en Hollande, où les ont^mis en vogue MM. Pierson et Busken Huet, ainsi que M. Scholten et ses plus proches amis ou disciples ^). Bien

ooars iuaugural, professé sa foi au miracle, sans parler de la méthode au moyen de laquelle il l'établit. J'ai défendu les trois thèses suivantes: Il appartient au christianisme de justifier le miracle , non an miracle de justifier le christianisme. Cette justification est possible. Mais il faut pour cela une méthode d'observation qui tienne compte de tons les éléments de la nature humaine.

^) Le livre de M. Schwartz Zur neuesten Théologie a été traduit en hollandais par M. Krabbe, pasfeur a Leide, et publié avec une préface de M. Scholten. L'ouvrage du même auteur sur Lessing a été traduit par M. Sepp; et celui de M. Lang Ta été sous les auspices de M. Busken Hucl.

de plus juste que Tétonnement qu'éprouve M. Busken Huet à la rencontre des jugemens contradictoires que portent les mêmes individus « d'un côté sur le principe scientifique , de Tantre sur les auteurs qui le défendent. Si cette contradiction peut s'expliquer, ce n'est pas à l'honneur de la théologie hollandaise. Les résultats religieux auxquels arrive l'école de Tubingue sont assez en rapport avec les tendances de l'idéalisme hollandais. De même que cette école, les disciples de M. Scholten veulent une religion qui soit indépendante des faits historiques. Mais l'école de Tubingue appuyé cette prétention sur le système philosophique dont elle est issue: sa critique a pour base le christianisme spéculatif de Hegel. Mais l'idéalisme de M. Scholten, qui semble flotter entre le déïsme et le panthéisme , n'a nullement la portée du système de Hegel, et ne l'autorise, sous aucun rapport, à prendre, à l'endroit du miracle, une détermination quelconque. Son indifférence sur ce point accuse son impuissance absolue à expliquer les phénomènes de la vie religieuse et le fait chrétien. On pouvait s'attendre à voir l'école de M. Scholten et celle de M. Opzoomer en venir définitivement aux mains, après les tentatives infructueuses d'union faites par quelques-uns de leurs disciples. C'est, en effet, ce qui a eu lieu. Il paraîtrait que M. Scholten , qui s'était rapproché de l'école empirique, n'a cependant pas été agréé par elle, et qu'elle a jugé son alliance compromettante pour le principe qu'elle défend. Du moins a-t-on vu M. Opzoomer, à l'une des séances de l'Institut d'Amsterdam > attaquer les vues de M. Scholten, à propos d'un traité contre le matérialisme dont ce dernier venait de faire lecture i). M. Opzoomer n'a pas

^) Ge trailé est connu en France, par une traduction insérée

publié sa critique, qui parait avoir été improvisée. Mais nous apprenons, par la critique de M. Scholten, que, sans porter sur le fond de la question , elle n^avait trait qu'à la méthode, combattant la légitimité des déductions du professeur de Leide. Dans la dite repli* que, ce dernier s'est borné à attaquer la méthode de son contradicteur, sans défendre la sienne i). Il accuse M. Opzoomer de n'appliquer qu'une critique purement négative, et de conduire à un scepticisme, dont on ne peut sortir que par le matérialisme ou par le mysticisme. Il voit la cause de cette tendance négative dans la méthode empirique elle-même, telle *que la représente M. Opzoomer, c'est à dire considérée par opposition à la méthode spéculative. Le véritable empirisme, selon M. Scholten, conduit à la spéculation, et ne saurait s'en passer. En niant la raison humaine , ou en refusant aux idées dont elle est la source une valeur objective, M. Opzoomer renonce à la critique du sentiment, surtout du sentiment religieux, qu'il laisse dans un état de confusion. Autant M. Scholten combat une spéculation qui jouerait dans le vide, sans tenir compte des phénomènes, autant il nie l'évidence des résultats obtenus par des procédés empiriques qui considéreraient l'idée (les universaux) comme ne faisant pas partie intégrante du critérium employé. Après quoi M. Scholten consacre quelques pages à signaler les contradictions que renferment les écrits de M. Opzoomer. Il est à regret-

dans la Revue de Théologie, sous le pseudonyme transparent de Yan der Maas.

') Het kritUeh siandpuni van Mr, C, W, Opzoomer, heoordeeld door J. H. SchoUen. (Le point de vue critique de Mre. C. W« Opsoomcr jugé par J. H. Scholten).

ter, qu^en montrant (comme Pavait fait précédemment M. Van Limburg Brouwer, dans le Oids, au sujet de M. Pierson) comment Tempirisme pur est impossible» puisqu'il introduit 9 malgré qu'il en ait, les idées (les universaux) dans toutes ses déductions , M. Scholten ait gâté des pages, qui auraient pu être solides, par la tendance, qui semble irrésistible chez quelques écrivains, à faire la caricature des opinions qu'ils combattent. Le professeur de Leide termine en établissant que les pro* blêmes, que soulève la science de l'esprit, loin de pouvoir être résolus du point de vue de l'empirisme, ne sauraient pas même être compris tant qu'on demeure sur ce terrain i).

Les théologiens doivent savoir gré à M. Scholten, d'avoir hardiment posé la question de la science de l'esprit. C'est leur propre cause qui est ici en question, c'est la raison d'être de la science religieuse , la base des intérêts les plus hauts de l'Église. 11 est évident que y du point de vue de l'empirisme, il n'y a plus de théologie, et que la méthode soi-disant scientifique pure qu'il applique prépare la ruine totale de la science de l'esprit, et peut-être même des sciences naturelles >)•

^) Dans une pré&ce publiée après que ceci était écrit, M. Opzoomer prétend de nouveau que ses adversaires ne le comprennent point. Cette assertion est d'autant plus étrange que le style de M. Opzoomer est parfaitement clair et que sa pensée évite soigneusement le domaine de l'abstraction.

*) Il est curieux de voir quelle peine se donnent les théologiens de Técoie empirique pour chercher le principe des sciences théoiogiques et justifier leur existence. Dans Tarticle de M. Loman, dont j*ai parlé ^ l'honorable professeur, parlant de la séparation qui s'opère entre la conscience moderne et la théologie tradition-

Autre chose, sans doute, est de savoir si le principe de M. Scholten est suffisant pour servir de garantie à la cause quMl défend, et pour la rendre victorieuse des attaques dirigées contre elle. Je me permets de faire à ce sujet deux observations.

L'idée religieuse, Tidée de Dieu, à laquelle M. Scholten assigne la première place dans Texplication de Tensemble des phénomènes du monde, est-elle sufSsamment assise dans son système? Peut-on la considérer comme un résultat acquis à la science? Evidemment , elle est, pour M. Scholten, la lumière de Fintelligence. Il n'applique à Tintelligence le nom auguste de raison, et n'admet l'objectivité de ses jugemens, que parce qu'il lui attribue la faculté de considérer les choses synthétiquement, c'est à dire du point de vue de la vérité absolue ou de Dieu: car^ aux yeux de M. Scholten, Dieu est la synthèse de l'univers. Quand ce professeur parle de vérité, de nature, il entend, au fond, le Dieu personnel, immanent dans le monde, dont il constitue l'unité. Yoilà précisément pourquoi le libre arbitre lui paraît être un non-sens, attendu qu'il romprait cette unité suprême, ou qu'il anéantirait Dieu. Sous ce rapport, nous sommes les derniers à combattre M. Scholten. Tout au contraire, nous applaudissons, en le voyant aspirer à revêtir la science d'un caractère apologétique. Nous sympathisons avec lui^ dans l'effort qu'il fait pour sauver le principe théologique de la

nelle, déclare qu'il faudra bien que les théologiens, après avoir attendu que la montagne vint à eux, en vinssent à dire, avec Mahomet: irj'irai vers la montagne." — Cette parole, sans doute, est digne de son auteur: elle sent, d'une lieue, son Coran. Le Chef de l'Église avait appris à ses disciples à dire à la montagne: z'transporle-toi;" et elle le fait.

raine dont la menace ane école, qai se considère comme la gardienne de la science pure et se croit en droit d'accuser les autres écoles de tendre à ses principes, sans oser franchement arborer son drapeau. Lorsque M. Scholten semblait demander à Tempirisme une sorte de consécration pour son déterminisme, on jpouvait craindre une abdication définitive de sa pari. Aussi le voyons-nous f avec d'autant plus de plaisir, revenir sur le terrain de son principe, par sa défense des droits de la philosophie spéculative. Mais, comme il tend à fonder sa synthèse sur l'analyse , et qu'il repousse toute spéculation non motivée, nous avons le droit d'exiger qu'il nous donne, sinon des preuves objectives de l'existence de Dieu, du moins les preuves psychologiques de la nécessité de cette idée. Il ne suffît pas, en effet, dans ce domaine, que vous confondiez arbitrairement la raison avec la religion: il vous faut encore nous prouver que la raison est religieuse; il faut que vous nous prouviez, par une analyse de ce que vous appelez la raison , qu'en effet l'idée religieuse en constitue la base et la substance. Tant que vous ne l'avez pas fait, vous avez beau prétendre à l'objectivité: vous encourez toujours le reproche d'établir votre système sur une base arbitraire et d'imiter les mystiques, dont vous redoutez si fort la société.

Ceci me conduit à ma seconde observation. Nous avons vu que l'école empirique met expressément à part le domaine religieux, comme une réalité étrangère à l'expérience objective. Aussi réclame-t-elle, sur ce terrain , un critère particulier > qu'elle nomme l'observation intérieure. On la voit ainsi mouler sa méthode sur la nature des objets auxquels elle l'applique. Ceci me parait revêtir une grande importance, et mériter beaucoup mieux que les railleries de M. Scholten, qui se rit

d'un philosophe, ainsi condamné à se jeter dans le mysticisme pour fuir le matérialisme. M. Opzoomery laissant subsister la religion à l'état vague de sentiment instinctif, reconnaît du moins un terrain où, en vertu de Pobservation , la conscience, et, par son moyen, la science pourront reconquérir leurs droits. Si c^est la faire une concession au mysticisme, il faut bien reconnaître qu^elie n^est que provisoire. M. Opzoomer ne veut pas prétendre, sans doute, que le do« maine de la religion demeure, à tout jamais, inaccessible à la science analytique: il se borne à en constater Texistence, sauf à en indiquer plus tard la signification. Cest ainsi qu^il ouvre une porte à la théologie, que sa méthode semblait devoir définitivement nier. La reine des sciences, il est vrai, se voit condamnée à jouer un rôle fort modeste parmi ses soeurs: elle ne doit plus former qu'un chapitre de Tanthropologie psychologique. Mais, pour peu que cette anthropologie revienne en honneur , et que les représentants des sciences naturelles remettent le sceptre entre les mains de celles de Tesprit, •— ce qui pourra se faire peut-être plus tôt qu'on ne le pense, — la théologie ne tardera pas à reprendre la plus haute place. Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait une révolution déplacer les rangs, et se faire dans l'intérêt de la légitimité. En tout cas, les théologiens doivent signaler ce côté que laisse dans l'ombre le système de M. Opzoomer. Au lieu de se eomplaire, avec le chef de l'école de Leide, que ses disciples appellent le premier des théologiens hollandais, à en faire ressortir l'inconséquence, — au risque de s'entendre accusé soi-même de bâtir sur une base arbitraire, — il faut pénétrer dans cette région obscure, et voir si elle ne renfermerait pas le principe d'une transformation radicale du système.

M. Scholten a sans doute démontré que la méthode empirique » telle qu^elle est jusqu'ici pratiquée à Utrecht, rend impossible toute science de Tesprit. Mais M. Opzoomer n'a pas moins bien démontré que M. Scholten sacrifie à une idée abstraite , à un monisme étranger aux faits, tout le domaine de la réalité, la richesse et la variété des phénomènes de la vie humaine , qui ne sauraient tenir dans le cadre étroit d'un syllogisme.

De ce côté encore nous rentrons forcement sur le terrain du problème moral: et s'il reste quelque chose des débats , en apparence stériles, des deux professeurs , — qui ont de nouveau abouti au refus qu'a fait M. Opzoomer de suivre M. Scholten sur le terrain des personnalités, — espérons que ce soit, dans les deux écoles, le sentiment qu'on a dû acquérir, de part et d'autre, de la nécessité de l'analyse psychologique. Dès que la théologie aspirera à se baser sur l'anthropologie, et que les sciences d'observation analyseront sincèrement le fait reconnu de la liberté morale, la discussion pourra être féconde; et, évitant le terrain des personnalités, on la verra conduire à des résultats, dont l'Église fera son profit.

Toutefois ce n'est pas la science qui puisse elle-même se sauver et se rendre féconde : c'est tout d'abord a l'Église qu'incombe cette grande tâche. Qu'on me permette donc de terminer mon écrit par quelques considérations relatives à ce dernier point.

§ 2. Conclusion: le devoir de F Église.

Le tableau que nous venons de tracer de l'Église, néerlandaise n'est pas réjouissant. Nous voyons cette Église scindée en deux camps, qui, plus que jamais, sont opposés l'un à l'autre: et tout moyen, sinon de

mettre fin aux différends, du moins d^ouvrir le champ à une discussion large et sérieuse, semble manquer de plus en plus.

Les ëcoles libérales, en possession de presque toutes les ressources intellectuelles du pays, jouissant de la faveur des classes cultivées, qui les acceptent souvent sans conviction ni connaissance de cause, ne réussissent pas, en général, à gagner la confiance de ceux qui considèrent la religion comme l'affaire principale de la vie. Les plaintes que ces derniers font entendre, de tous les points du pays, ne sauraient être ignorées, malgré Tempressement qu'on témoigne souvent dans les grandes villes à entendre les prédicateurs sortis de ces écoles. Cet empressement s'explique d'un côté par l'attachement traditionnel d'une grande partie de la population à l'Église des pères, et, de l'autre, du besoin de nouveauté qu'éprouvent tous ceux, qui, sans rompre avec l'Église, la voudraient cependant autre qu'elle n'est. En effet, le monde, sans renoncer à ses goûts et à ses habitudes, demande une religion quelconque, ne fût-ce que pour imposer silence à certaines voix du dedans. Il accueille donc , avec un espoir toujours nouveau et toujours détrompé, quiconque lui promet la formule qui doit réconcilier sa vie ordinaire avec les exigences de l'Évangile. Le nom de libéral est ainsi déjà à lui seul une recommandation: mais cela ne dure que jusqu'au moment où le coeur et la conscience s'unissent (ce qui ne tarde pas d'arriver) pour se dégoûter de semblables transactions et les repousser. N'attendons pas de la vogue passagère de ces prédicateurs de l'édification pour l'Église. Eien n'est plus triste souvent qu'un ministère qui ne touche pas la conscience, après les débuts, quelquefois brillants, des premières années, sinon même des premiers mois. A part quelques talents

supérieurs I qui font exception, on ne voit pas que les troupeaux s'attachent avec quelque constance à un ministère rationaliste. Souvent ce ministère n'est pour plusieurs qu'un passage qui les conduit à rompre tout à fait avec TÉglise. Que voit on se produire depuis quelque temps en Hollande? Tandis que les partisans de la soi-disante théologie moderne s'efforcent de façonner l'Évangile au goût du siècle, un journal qui a été jusqu^ici traité avec une sorte de dédain par la théologie officielle, et qui prêche un naturalisme vaque, tantôt déiste, tantôt panthéiste, mais toujours dans un esprit hostile à toute institution ecclésiastique, — ce journal, dont on avait cru pouvoir par le silence anéantir l'action, a un nombre immense de lecteurs, et en gagne tous les jours davantage, dans toutes les classes de la société i). Que dis-je? Tout récemment, — au grand scandale d'une bonne partie du peuple réformé, — l'un des collaborateurs de ce journal, nommé député, à titre d'ancien, au sjnode général de l'Église réformée néerlandaise, n'a-t-il pas pris séance comme tel, malgré le mécontentement déclaré de ses collègues ?

Ainsi, dans le camp libéral, la négation de plus en plus hardie des origines historiques de l'Église comme de ses principes dogmatiques conduit fatalement à la négation de l'idée même d'Église, qu'on remplace par

i) Ce journal , intitulé De Bageraad (l'Aurore) , exerce une telle influence , que certains pasteurs de Textrème gauche , qui ne sauraient attaquer ses principes , sans prendre parti contre eux-mê- ' mes, voulant neutraliser les effets de ses tendances anti-ecclésiasti-^ quesi revendiquent pour l'Eglise Mionneur d'avoir la première proclamé ses doctrines. Je m'étonne que M. Réville en parle v plus ou moins, dans ce sens.

celle d'humanitë ; et cette négation en entrainerait la dissolution, si ses partisans avaient pleine conscience de la portée de leurs principes, et si, par Thabitude et par esprit de routine, TÉglise n^espérait pas trouver , sous le vague des expressions, un fond solide et réel. Qu'on ne s'y trompe pas cependant. Plus qu'on ne le pense, les non-croyants sérieux sont dégoûtés de ce bousillage, et ne veulent pas du christianisme mondain que vous leur présentez. Je connais tel savant étranger à la théologie ^ qui s'aiSlige en entendant les représentants de cette science, dans leurs discours académiques dégager le christianisme de tout caractère surnaturel, en vue de le rendre acceptable aux profes* senrs des autres facultés, et qui trouve que ce n'est pas plaider sa cause que de mendier humblement sa place à la suite des autres sciences i). Je connais des natu-

i) C'est ainsi qne M. le professeur Ranwenhoff, dans son discours inaugural, après avoir répudié, sans leur rendre justice, les méthodes historiques de l'école supranaturaliste et de Técole spéculative, recommande une méthode psychologique, qui, Isans reconnaître le caractère spécial de l*Église chrétienne, se bornerait à considérer les phénomènes de sa vie comme des phénomènes de la vie religieuse universelle. Le nouveau professeur paraît ignorer, ou ne pas trouver digne de sa réfutation , le principe évangeiique , que rillustre Néander a introduit dans le domaine de Thistoire ecclésiastique , c'est à dire celui qui fait voir dans la vie de l'Église la vie même du Christ personnel et le déploiement de son esprit au sein de l'humanité. Il est vrai, pour embrasser ce point de vue, il faudrait une autre christologie que celle que M. Rauwenhoff semble professer. Cependant j'estime que, si, à une occasion comme celle dont nous parlons, la grande école évangeiique, à laquelle Néander se rattache, est simplement passée sous silence, on donne lieu au soupçon qu'on ne se sent pas assez fort pour la combattre.

L'auteur établit un autre principe à la place de ceux qu'il

ralistes qui s^ëtonnent d^entendre la nature rendre par la bouche des théologiens des oracles, qu'ils ignoraient , et fournir contre le surnaturel biblique des arguments

rejette, un principe qu'il dit avoir été celui de Jésus, savoir l'idée de l'humanité. Je nie qu'on ait le droit d'appeler ce principe^ en lui-même, cbristologique, ou même religieux. Il comporte tout aussi peu l'idée d'un Christ que celle d'un Dieu personnel. C'est du socialisme tout pur. Au point de vue de l'auteur, il n'y a plus ombre, je ne dis pas de séparation, mais de distinction entre l'humain et le divin. Sa pensée nette serait que le mot Dieu désigne la religiosité de la nature humaine, considérée objectivement. Puis, quant à Jésus, il en parle comme d'un prophète du passé, d'un mort, sans appuyer sur sa résurrection et sa vie actuelle. Ainsi la personne . du Seigneur n'est plus que le premier organe de l'idée chrétienne, telle que M. Bauwenhoff la définit.

L'auteur avoue ingénument que son principe n'est pas celui du protestantisme historique. 11 est curieux de voir un professeur de théologie protestante appliquer une même fin de non-recevoir à la théologie protestante et à la théologie catholique. #L'un et l'autre — dit*il (le catholique et le protestant) — se proposent dans l'intérêt de son Eglise, d'éliminer du christianisme primitif tout élément naturel et de faire valoir à titre de révélation immédiate de Dieu ce qu'il reconnaît pour vrai" (p. 31). — Ce verdict n'a qu'un inconvénient. C'est qu'il ne sera pas aisément admis de ceux qui peuvent et veulent voir de leurs propres yeux et qui donc n'admettent pas d'emblée les assertions de la «théologie moderne." Non: il n'est pas vrai que la tendance de la science protestante ait été jamais d'écarter l'élément humain et naturel dans l'explication des origines de l'Église. Dans ce long cortège de savants, auxquels la pensée protestante a inspiré l'amour des études historiques, le nouveau professeur de Leide aurait pu trouver des devanciers ayant droit à plus de respect qu'il ne leur en témoigne, et qu'un jeune professeur, qui doit encore faire ses preuves, n'a pas le droit de considérer comme non avenus. Sans doute, la science protestante n'a pas trouvé la solution du problême des rapports du naturel et du surnaturel, de l'humain et

qu'ils Bravaient point encore aperçus. Je connais des jurisconsultes qui repoussent un évangile réduit à n^être que la négation du droit et qui sMndignent de voir

da divin, problème qui est celui de la religion. Mais du moins elle n'a pas ignoré ce problème et s'est abstenu de l'anéantir en retranchant l'un des termes dont il àe compose. Elle a respecté le fait surnaturel , qu'elle n'a pas créé, mais qu'elle a rencontré; elle n'a pas estimé que le mystère de l'Église se trouve déjà expliqué quaud on n'a fait que constater le caractère religieux de la nature humaine. Elle n'a pas inventé l'évangile, mais trouvant l'Église assise sur le témoignage évangélique» elle n'a pas en la témérité de Ini dire: ton point de départ est faux; tu es fondée sur le mensonge. Sans doute la grande tâche lui incombe encore d'examiner cette base, d'expliquer la nature du témoignage qui l'a fpndée. Mais cet examen ne peut jamais être un suicide. Or ce serait un suicide que de l'aborder avec la négation préconçue d'un des éléments qui constituent le témoignage.

Fera- 1- on accepter et respecter la science théologique des antres facultés, si on la force ainsi toujours à faire table rase, si l'on ne voit les professeurs de théologie occupés qu'à déblayer le terrain et à saper les constructions des autres , puis réduire à queU ques propositions générales le grand problème, qui fait l'objet de leur science? Ce problème n'est-il pas trop compliqué et d'une nature trop délicate pour trouver son explication en de vagues généralités? Si l'idée même de religion, supposant des rapports personnels entre Dieu et l'homme, ne comporte point la séparation de ces deux, termes , elle ne permet pas plus qn'on les identifie. Celui qui prêche l'identité de l'élément divin et de l'élément humain n'est pas moins en dehors du problème religieux que celui qui les croit incompatibles. La science religieuse n'est possible que sous condition de respecter les limites que lui posent les termes mêmes du problème dont elle s'occupe.

Avant d'être novateurs , en matière de science , il conviendrait , ee me semble , de bien se rendre compte de la nature et de la portée des principes qu'on veut remplacer par d'autres. C'est

certains théologiens transformer le principe de la théologie moderne en un élément destructeur et confondre rÉvangile avec le pur principe révolutionnaire. Non: les adeptes que vous faites ne se trouvent, en général» ni parmi les savants, ni parmi les hommes sérieux. Vos adeptes, ce sont les jeunes étudiants, qui trouvent si commode de rencontrer, au début de leurs études, dans quelques formules négatives, la solution des problèmes quMls sont ainsi dispensés de résoudre pour leur compte. Vos adeptes, ce sont des femmes mondaines, qui savent qu'il est de mauvais goût pour le sexe de passer pour un esprit fort, et qui repoussent cependant, avec toute Tardeur féminine, un évangile qui prêche les sérieuses réalités du monde éternel, et réclame, ici-bas, la régénération du coeur et le renoncement au monde. Vos adeptes , ce sont quelques bourgeois, mécontents de leur humble condition sociale, et qui pensent s'élever à leurs yeux et aux yeux d'autrui, en secouant les préjugés de leur éducation première et en rejetant les traditions de TÉglise. Vos adeptes enfin , dans les villes où vous avez la majorité, appartiennent à la foule de ceux qui suivent toute majorité, qu^elle soit orthodoxe ou libérale, oui, juive ou mahométane.

Et les adversaires de la théologie moderne, les orthodoxes de toute nuance, que font-ils et que sontils P Eeléguée dans les paroisses de campagne, ne réussissant, dans la plupart des villes, à se faire en-

une mauvaise tactique , de faire des caricatures des opinions qu'on ne comprend pas. C'est une tactique qui assure un succès momentané auprès de ceux qui se laissent éblouir par des assertions gratuites , mais qui , en définitive , loin de 1 âler le développement de la science , au contraire l'arrêle.

tendre que par Porgaue d^an ou de deux pasteurs , dont la position, au milieu de collègues libéraux, ne peut manquer d^étre fausse, Torthodoxie n^a pas la conscience de ses forces, elle ne croit guère au progrès; elle attend pour sa formule un avenir qui n^est réservé qu'à ses principes: elle est peureuse, boudeuse, parfois même fanatique. Elle se perd dans Tindividualisme, alors même que cet individualisme revêt des formes spiritualistes. Pourvu que Tindividu soit sauvé — et encore entend-elle le salut d'une manière plus ou moins matérielle et la conversion d'une manière plus on moins mécanique — elle abandonne aisément tous les postes qu'elle aurait à défendre. Elle livre , si je puis ainsi dire, le monde présent à Satan, pourvu qu'on gagne le monde à venir. Comme si l'un pouvait se faire sans l'autre: comme si le monde à venir n'était pas déjà le monde présent pour la foi ! De là son indifférence, pour ne pas dire son aversion, pour toutes les sfères de l'activité humaine, qui ne sont pas purement religieuses: elle n'en reconnaît ni l'importance ni le caractère divin* Qu'en résulte-t-il P Comme on ne saurait passer ses jours dans Tascétisme monastique, la vie des chrétiens se divise en deux parties, l'une mondaine, l'autre religieuse; et la dernière est aisément absorbée par la première. La société, la science, l'art n'entrant dès lors pas dans le domaine chrétien, qu'arrive-t-ilp Comme on ne peut les répudier, on s'en occupe sans les mettre en rapport avec la vie religieuse. Ainsi la société n'est plus qu'une arène ou sont anx prises les ambitions personnelles; la science qu'un vain étalage d'érudition, pure nourriture pour la vanité; Part qu'un passe-temps frivole. Ainsi prend naissance — je le dis avec M. Trottet, sans prétendre, aussi peu que l'auteur, appliquer cette description à tel ou tel cercle

particulier , — cette piétë de salon , ce christianisme à Teau de rose, dont les fruits ne sont que trop des fruits de serre chaude'^ i).

Ah! si je pouvais persuader à mes frères dans la foi que la peur» la paresse, la pusillanimité ne conviennent point au chrétien; que ce n'est pas en se plaçant en dehors des questions actuellement soulevées, comme si elles n'étaient que des doutes suggérés par Satan, qu'on est /rplus que vainqueur/' comme nous y sommes appelés en Christ. C'est au contraire en regardant en face ce siè« cle avec ses énigmes et ses problèmes , en leur appliquant la solution que le chrétien , s'il l'est en réalité , a trouvée pour sa vie intérieure, c'est ainsi que vous glorifierez le Maître, ainsi que vous le confesserez comme le Christ, le £oi! Cette confession ne consiste pas à réciter ou à imposer un credo ^ à maintenir et à défendre une orthodoxie mutilée et rabougrie. Oui, comparons la large et forte orthodoxie de nos confessions de foi du seizième siècle, avec celle de nos prédications, de nos livres de piété > et de nos catéchismes orthodoxes ; nous serons douloureusement frappés de la différence qui règne entre elles! Sous l'inspiration d'une pensée féconde et régénératrice, nos reformateurs ne se montraient pas méticuleux dans le choix des expressions; ils ne faisaient pas des formules la sauvegarde de la vérité; leurs phrases, qui doivent à leur touche ferme, hardie, vigoureuse, de vastes proportions, ouvrent des perspectives qui laissent de l'espace à l'imagination et à l'invention, et invitent ainsi au travail Nous imitons ces phrases, nous répétons ces formules, mais où est l'esprit qui les a inspirées? Quelle énergie morale nous com-

*) Chrétien écangélique, 25 Octobre 1859.. p. 486.

muniquent-elles P Quelles sont nos hardiesses, nos té« mérités fécondes? Qaels horizons , quelles perspectives s'ouvrent à nos yeuxP Nous redoutons le moindre mouvement! Nous sommes poursuivis, comme d^un fantôme, de la peur de faire des concessionsàrennemij...» tant nous avons conscience de notre force I . , • • Nous ré* duisons la théologie à Thumble rôle d^apologète, non de la vérité éternelle, mais de la formule passagère i). N'arrive*t-il pas même souvent que Ton trouve la formule des réformateurs trop large, prétendant qu^en présence des attaques des nouveaux adversaires il faut des défi* nitions plus étroites '). Comme si l'histoire de Torthodoxie byzantine avait été écrite en vain ! Mais s^oc-

^) Tout récemment les lecteurs du Bœikzaal, dans une «anticritique*' dirigée contre un article inséré par la rédaction, ont pu lire le jugement suivant ^ rendu par un homme , qui appartient à l'aristocratie sociale du pays ; # La mission de la théologie ne saurait, en vertu de sa nature, dépasser les limites de i'exameu de l'authenticité des Stes Ecritures et de l'intégrité du texte. Celles-ci constatées, il ne peut plus être question que d'interpréter le sens du texte^ en invoquant constamment la lumière du St-£sprit," L'honorable auteur se trompe. De ce point de vue, il ne peut être question d'examiner l'authenticité des livres et l'intégrité des textes. L'une et l'autre sont d'avance constatées par le dogme de la théopueustie.

') Ainsi, il n'y a pas long temps, dans un troupeau orthodoxe, plusieurs personnes se sont grandement formalisées en entendant un pasteur, qui depuis près de trente années avait conservé leur confiance, appuyer en exj^iquant le catéchisme de Calvin , sur la phrase suivante du réformateur : » La parole de Dieu est contenue, dans les saintes Ecritures" (Dim. XLV). Cette phrase, il l'avait d'ailleurs interprétée, non daus le sens semi-rationaliste de la juxtaposition de la parole de Dieu et de celle de l'homme dans l'Ecriture, mais dans celui d'une conception organique du Canon, en vertu de laquelle la parole de Dieu seroit dans l'Ecriture comme l'âme dans le corps.

cupe-t-on de Thistoire de FÉgliseP Nos chrétiens cultivés lisent-ils, parmi les ouvrages d^édification , autre chose que sermons ou traités religieux? Ah! je ne dis pas cela de tous. Mais je ne crains pas d^exagérer en affirmant que la grande majorité des orthodoxes a peur d'une culture intellectuelle s'appliquant aux objets même de la foi , et repousse , au détriment de la culture comme de la piété , le précieux legs de la réforme » savoir Talliance de rintelligence et de la foi. 8*11 en est ainsi , serait-ce trop que d'affirmer que l'orthodoxie , au lieu d'être un principe de vie, n'est chez plusieurs que de l'imitation et du replâtrage?

Dans un tel état de choses, on ne s'étonne pas de voir tout l'effort de la lutte, là oil elle n'a pas fait place à la fatigue et à l'indifférence y pq^er sur la question du surnaturel dans l'histoire, c'est à dire sur la question du miracle. M. Doedes a raison de dire, dans le discours que nous avons cité, que c'est dans la question du miracle que se résume la lutte entre les partisans du christianisme apostolique et ceux du christianisme soi-disant moderne. Cela est très vrai de la manière, dont la lutte est actuellement engagée en Hollande. Mais je me permets de douter que la question capitale soit là. Non que je veuille , le moins du monde, en méconnaître l'importance. Mais j'estime qu'il y a une question antérieure, autant que supérieure, à celle du caractère historique du miracle, et que, tant qu'elle n'est pas résolue, ou du moins discutée, notre apologie du miracle n'est rien qu'un coup d'épée dans l'air. C'est la question de la valeur religieuse du miracle. Pourquoi attachez- vous du prix au miracle? Si la piété chrétienne réclame un Dieu personnel, le surnaturel est-il un postulat de la personnalité de Dieu , ou bien l'école de Leide a-t-elle raison de dire, avec M.

Benan: ^,Le surnaturel, c'est le surdivin"'? i). Il me semble ëvident, que là est la grande question. Quand le miracle lui-même doit être ëtayé, il ne saurait plus servir d'étai à rien d'autre, ^ancienne méthode apologëtique, qui faisait reposer Tautorité de la doctrine révélée sur la base du miracle et de la prédiction, est ruinée du moment que Tun et l'autre sont mis en question, ^apologétique est une science dont la méthode se modifie diaprés le développement des phénomènes en vertu desquels elle existe. Sans attaques pas d'apologie, sans apologie pas d'apologétique. Becommander, pour repousser de nouvelles attaques, les armes qui ont servi dans la défense de tout autres points» ce serait une tactique semblable à celle d^une armée qui opposerait le fusil au canoné rayé. Non , Tennemi ne peut être vaincu que sur son terrain et avec ses propres armes. Proclame-t-on la vie chrétienne, comme principe de la vérité 9 que dis-je, comme la vérité elle*même; soit, mais entendons*nous sur ce terme. La vie chrétienne est-elle un fait, une série de faits ayant leurs loix, leurs causes, leurs origines; ou n^est-elle rien que le vague, ^indéfini? et en disant vie chrétienne ne voulez-vous parler peut-être que de vagues aspirations religieuses? Dans le premier cas veuillez retracer ces loix, ces causes, ces origines, pour que nous sachions si la foi au miracle constitue un élément hétérogène à cette vie, ou si elle en fait partie intégrante. Dans le second cas» veuillez du moins vous donner la peine de caractériser ces aspirations religieuses et ne nous rejetez pas toujours dans le vague, comme si la religion

1) Voir le discours académique de M. le professeur Kuenea, dans les Qodgeîeerde Bijdragen^ Sept, 1S60.

était le seul phénomène de la vie humaine, étranger à l'analyse. Serait-il vrai, comme quelques-uns le prétendent 1), que le miracle est un élément irréligieux, que ce n'est pas en admettant Tactivité d'une volonté supérieure à la nature et qui en brise la fatalité, mais au contraire en acceptant cette fatalité comme l'expression d'une volonté supérieure, que l'on glorifie Dieu? Dès lors tout serait dit: abandonnons la question stérile de la valeur historique des récits bibliques. Cette question , à supposer qu'on pût la résoudre , n'aurait plus aucune valeur religieuse, l'Église pourrait se dispenser de prendre part à ces querelles d'antiquaires. Mais le miracle constitue*t-il un élément essentiel de la foi du chrétien , ne vous étonnez point de l'acharnement qu'on met à le défendre. Seulement que ce point soit' d'abord mis au clair.

Or comment le serait-il, si l'essence de la vie chrétienne continue à faire si peu l'objet de Fexamen, si la morale, c'est à dire la théorie de la vie chrétienne, est toujours si ^négligée, par ceux-là même qui inscrivent le mot de régénération sur leur drapeau? Nous reprochons au libéralisme la notion peu élevée qu'il a de la vocation chrétienne, la confusion qu'il fait de la morale sociale avec la morale évangélique, sa négation , ou du moins sa conception a£Fadie du péché , l'ignorance où il demeure à l'égard du fait de la régénération. C'esti en un mot, contre le Pélagianisme dans la vie, plus encore que contre les erreurs dans la doctrine, que

') P. ex. M. Buskea Uuet, dans certains articles insérés dans le Oids; ainsi que M, Pierson, si je Tai bien compris ^ dans un article publié par le même journal sous le titre de: Een misver" stand, (Un malentendu: l'auteur prétend que toute la lutte entre le parti conservateur et le parti libéral n'est qu'un grand malentendu.)

le Béveil était d'abord dirige. Mais que sommes-nous si la pureté de la doctrine va prendre la place de la sainteté de la vie? Si notre vie pratique devait attester que nous n'avons pas une conception plus haute de la vie chrétienne que nos adversaires? Si nous devions reconnaître qu'ils peuvent souvent nous confondre par Texercice de ces vertus naturelles que nous dédaignons? Si, enfin I nous courons risque de condamner, sous le nom d'oeuvres, les éléments distinctifs de la sancti fication chrétienne? On sait que, concernant la morale, l'ancien supranaturalisme ne différait guère du rationalisme, et que celui-ci voyait volontiers dans le surnaturel une charpente provisoire, une machine dont Dieu se sert pour répandre la religion naturelle et la transformer en religion positive. Si la vie chrétienne n'est pas autre chose ; si elle n'est que le développement naturel de la conscience et de la raison; si la régénération n'est plus , comme le prétend M. Scholten , que le réveil de la conscience de soi-même: alors plus de miracles. Le surnaturel ne saurait avoir sa place dans l'histoire, quand il ne Vb, pas dans la conscience: il ne pourrait avoir pour l'humanité collective une signification qu'il n'aurait pas pour l'individu.

Ainsi, mettons l'accent sur la régénération: c'est revenir au principe et à la force du Réveil. Au lieu d'appliquer notre zèle pour le nom du Seigneur à défendre une théologie surannée et mutilée, appliquons-le désormais à être et à nous montrer chrétiens dans toute la force du terme I Que le caractère jextraordinaire de la vie chrétienne se découvre, non dans nos pratiques ni dans nos formules, mais dans les mobiles qui nous fout agir! ^) Ne recherchons pas Torthodoxie dans la

*) Voir le beau discours de Viuet sur P extraordinaire.

doctrine, recherchons la communion de vie avec le Sauveur! Si la tradition doctrinale de TÉglise a droit à nos /respects, à nos sympathies, que notre conformité avec elle soit Texpression d^une conviction personnelle, de la vie de Dieu en nous I Que ^orthodoxie cesse d^être, — - ce qaVle est, hélas, chez plusieurs — un refuge contre le sérieux de la vie, un moyen d'échapper aux exigences de ce siècle et aux problèmes de la conscience, au lieu d'être une réponse à ces exigences, une solution de ces problèmes! Ne soyons pas sourds, tout en écoutant la voix de TÉglise de nos pères, à la voix du saint Esprit parlant à TÉglise actuelle! Ici se trouve le grand danger, un danger pour la vie présente, un danger pour la vie à venir. Ainsi on ne coopère pas avec Dieu pour Toeuvre qu'il accomplit dans le monde présent; ainsi on rassure son âme en se berçant d'illusions sur le monde à venir. Ah! tous les écarts de la science religieuse sont moins graves, mille fois, qu'une conscience faussée. Passons-nous, s'il le faut, de théorie sur TEcriture, mais nous-nourrîssons de son contenu! Abstenons-nous de la formule trinitaire, si nous ne pouvons nous l'approprier, mais que le Christ de l'Evangile vive dans nos coeurs et que le saint Esprit soit notre guide! Si du sein de familles pieuses sortent des étudiants pieux, qui se livrent à l'étude de la théologie avec la ferme résolution de défendre leur fors intérieur contre toute atteinte, ne craignez pas la théologie moderne: vous la verrez bientôt se réformer au contact de la piété« Mais si l'on s'opiniâtre, au contraire, à remplacer l'action de l'Esprit saint par la tradition scolastique, et que la lutte continue dans les conditions présentes, c'est à dire entre le libéralisme creux et une orthodoxie déplorablement stationnaire , malheur à nous! malheur à la noble

Église néerlandaise! malheur à cette terre arrosée da sang de tant de martyrs, asyle de tant de persécutés , patrie de tant d'hommes illustres par leurs lumières et leur piété!

Je n'hésite pas à le déclarer: l'avenir de la nation dépend du réveil, au sein de l'Église protestante, d'une piété profonde et éclairée, à la fois, de l'alliance de la science avec la foi, alliance qui a fait la force de nos savants illustres , et à laquelle nous devons ce qui nous reste de grandeur. Ce n'est qu'à ce prix que l'Église néerlandaise pourra reconquérir la place qui lui appartient parmi les peuples chrétiens. Mais tant qu'elle n'occupe pas cette place, tant que nous avons peur de la grande science et que nous n'employons nos ressourres que pour traiter des questions de détail, tant que le flot de la piété coule dans un lit étroit, et que la science se meut dans la direction d'un libéralisme creux, le Protestantisme* européen devra soufirir du vide quo laisse dans ses rangs l'Église néerlandaise.

En terminant , j'appelle encore l'attention sur le rôle qui me paraît être réservé à cette Église dans l'avenir.

Ce n'est pas par le hasard, sans doute, que l'arbre puissant du Protestantisme a, comme on sait, dès le principe jeté deux fortes branches: l'Église luthérienne et l'Église réformée. Reconnaissons les beaux fruits qu'a produits la branche luthérienne, dans laquelle circule largement la sève du génie germanique. Admirons les voies de Dieu, qui, contre toute prévision, et indépendamment de la volonté humaine, a maintenu l'unité du christianisme au moyen de l'existence de ce membre intermédiaire entre le Catholicisme et un Protestantisme plus accusé. Mais n'allons pas sacrifier le génie propre de l'Église réformée à des projets de fusion, qui, n'ayant pas leur source dans le développe-

ment de Thistoire, ont un caractère parement arbitraire. Si nous désirons augmenter nos richesses au contact du mysticisme fécond et des hautes spéculations, dont rÉglise luthérienne est le siège privilégié, ne dédaignons pas cette clarté de conception, cette vertu d^orginisation , cette vie pratique qui, portant le sceau du génie des peuples réformés , ont fait de tout temps la gloire de leur Église. Ces dons, on le sait assez, sont diversement repartis parmi les peuples de cette famille. Si les nations romandes sont douées d^initiative et d^un génie organisateur, si Calvin appartient, en tout sens, à la nation française, et si le génie missionnaire semble être Tapanage spécial de la race bretonne et de la race écossaise, reconnaissons que, dans TÉglise réformée, qui est par excellence progressive autant qu^agressive , le génie des races germaniques ^ sous la forme quMl revêt en Hollande, a sa place et sa raison d'être. L'Église néerlandaise nVt-elle pas joué, dans les temps de sa gloire, un rôle intermédiaire entre la savante Allemagne et rÉcosse aux tendances pratiques, et n^est ce pas surtout elle qui, en des temps douloureux, a oiiert aux Béformés de Prance les moyens de poursuivre en paix le développement de leur génie? C'est que, moins profonde et moins originale que TAllemagne, mais non moins intelligente, et plus patiente peut-être, la Hollande est merveilleusement douée pour introduire dans le domaine pratique les théories écloses sur le sol allemand, et pour réduire en argent monnayé les lingots venus des lieux où la Réforme a pris naissance. Or la théorie ne peut que gagner à ce contact avec la pratique. Elle se transforme et s'épure par ce contact. La spéculation n'est de bon aloi qne quand elle peut se traduire en termes concrets. — D'autre part, moins vif et moins dialecticien que le Français, le Hollandais

a en commun avec le Huguenot Tamour de la liberté et Ta version de toute autorité, hiérarchique ou politique , en matière religieuse.

Que reste-t-il de ces dispositions et de ces aptitudes ? Il est notoire que ce qui manque aux Hollandais , ce n'est pas de la sympathie pour le caractère austère du Puritanisme et Pesprit missionnaire qui le caractérise; pour les talents oratoires des grands prédicateurs du Béveil en Prance, et pour les doctes labeurs de la savante Allemagne. Aussi les étrangers qui visitent le pays sont-ils presque toujours reçus à bras ouverts et souvent appréciés au delà de leurs mérites, et le jugement de rétranger sur la Hollande passe aisément, s^il est flatteur, pour un oracle. Ce qui manque à TÉglise hollandaise, c'est la foi en elle-même, au génie qui la distingue, la foi à la mission qui lui est confiée, la foi dans son avenir. Cette foi lui fait défaut; et, plus elle manque I plus l'amour-propre national et la vanité nationale en tiennent lieu.

Ah ! que Dieu fasse renaître cette foi dans les coeurs, afin que la Hollande se montre digne de la tâche qui lui incombe dans Toeuvre commune. Et, pour qu'il en soit ainsi, que la grande foi chrétienne , mère de tonte aspiration féconde et de tout noble dévouement , renaisse aussi dans les coeurs, la foi, dis-je, au Christ vivant, fils de Dieu et fils de l'homme!

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