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AVANT-PROPOS

La séparation de l'Église et de l'État aurait dû donner à l'État la paix religieuse, à

l'Eglise la liberté dans la justice. Elle l'a fait aux États-Unis ; elle l'a fait au Brésil ; elle aurait pu le faire en France. Il eût suffi, à cet effet, dérégler, dans un esprit d'équité, les questions matérielles qu'un siècle de régime concordataire avait enchevêtrées, souvent compliquées et parfois obscurcies, puis de laisser à l'Église, avec la sécurité de ses biens, l'indépendance de son administration tant au temporel qu'au spirituel. En un temps et dans un pays où la liberté de penser et d'exprimer sa pensée est mise au

premier plan des principes sur lesquels repose la société civile, c'eût été le seul moyen de sauvegarder ou de refaire l'unité morale de la France. Cette unité morale ne saurait, sans contradiction, être demandée à l'unité de doctrine au nom de la libre pensée ; elle ne saurait, sans aberration, être demandée à l'action coercitive de l'Etat après les misères, les iniquités et les échecs de tous les essais de compression tentés dans le passé. Elle ne peut être raisonnablement cherchée, à l'avenir, que dans la sincère tolérance des opinions et dans le mutuel respect des droits d'autrui? L'Etat s'est fait grand tort, en oubliant, sous l'empire de passions belliqueuses, et les conditions de la justice et les exigences d'un libéralisme qu'il est vain d'afficher en paroles si l'on ne sait le traduire en actes. Il s'est ainsi affaibli plus qu'il n'a diminué les forces de celle qu'il traitait en ennemie. Mais en fai-

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sant à rÉg-lise dépouillée une situation incertaine, humiliée et précaire, en la mettant aux prises avec les difficultés pécuniaires, avec l'insécurité du lendemain, avec la crainte de perdre jusqu'aux édifices consacrés au culte, il donne aux catholiques la tentation de porter tous leurs efforts comme de concentrer toute leur attention sur le maintien de la vie extérieure du catholicisme. Il n'est assurément pas indifférent que le culte public subsiste, que les églises ne soient pas désaffectées, que prêtres et fidèles conservent la faculté de poursuivre, sans être molestés, les manifestations traditionnelles de leur foi. Mais s'il importe que les églises ne soient pas fermées, il importe plus que les âmes s'ouvrent à l'esprit de l'Évangile. Les églises ouvertes au xix^ siècle n'ont pas suffi à retenir, encore moins à attirer les esprits séduits par les doctrines de haine, de mépris ou d'indifférence à

l'égard de l'Église ; les églises fermées au xx= siècle ne suffiraient pas à interdire la conquête des âmes ; elles se rouvriraient d'elles-mêmes le jour où les âmes conquises formeraient, en France, non pas même une majorité, mais une minorité active, généreuse et par là même conquérante à son tour.

L'intérêt vital pour le catholicisme en France, aujourd'hui et demain comme hier, est donc de convaincre et de gagner les esprits, de faire pénétrer l'Évangile parmi les foules qui l'ignorent, de faire connaître l'Eglise aux multitudes qui la méprisent, de dissiper la brume opaque des préjugés qui , déformant les vérités les plus sublimes, n'en laissent percevoir que d'odieuses caricatures. Le malheur des temps et la perversité des adversaires ne constituent que de très insuffisantes explications delà décadence de l'esprit religieux en France. Trop

longtemps ces raisons très médiocres ont servi d'excuses aux défaites sans porter remède au mal. Depuis peu, la dure leçon des désastres a invité les catholiques à faire leur examen de conscience, à se demander s'ils n'ont pas leur lourde part de responsabilité dans la détresse qui les accable, à chercher dans leurs propres fautes certains motifs de leur discrédit, et dans la réforme de leurs méthodes l'espoir de leur relèvement. Les plus graves obstacles à la diffusion de la doctrine catholique semblent, à l'heureactuelle, être des objections d'ordre intellectuel. Ce sont ces objections qui forment contre l'Eglise la conspiration non seulement des mauvaises passions, ennemies-nées des enseignements du Christ, mais encore de passions nobles et d'aspirations généreuses jusque dans leur égarement.

Jamais il n'a été plus nécessaire, selon les belles expresions du cardinal Mathieu, « de

rechercher dans une âme, dans une nation, dans un siècle, tout ce qui reste du sens divin pour rallumer le feu qui couve sous la cendre, de ne laisser jamais tourner contre soi ni une idée juste ni une passion généreuse ; d'étudier son temps avec un esprit ouvert, un cœur compatissant, une sévérité impitoyable contre le sophisme et une miséricorde infinie pour les personnes ; de tirer de l'Évangile les bienfaits qu'il contient pour la société comme pour l'individu ; d'enrôler au service de Jésus-Christ la liberté, l'art, le progrès sous toutes les formes... et de sauver le monde par l'union intime de la science et de la charité > . La conviction que l'action intellectuelle est la condition indispensable de cette renaissance religieuse que tous les catholiques de France appellent de leurs vœux a fait juger opportun de réunir en brochure une série d'articles publiés, avant le vote de la loi de

séparation, dans le BtUletîn de la Semaine, Un double appendice témoigne que, dans répiscopat français, les graves problèmes qui se posent depuis que la séparation est un fait accompli n'ont fait que rendre plus pressante la préoccupation d'adapter les formes de l'apostolat aux nécessités d'une situation qui n'est pas nouvelle mais qui sollicite plus que jamais l'attention et les efforts du clergé et des fidèles.

^fe

Action politique

ou Action intellectuelle.

Beaucoup de catholiques s'imag-inent qu'il suffirait d'élections heureuses permettant de dicter les lois au parlement, pour rendre à la France liberté, prospérité, santé morale et religieuse. Ils en concluent que l'action politique doit primer toute autre, qu'elle est le premier devoir de tout catholique. Nulle erreur ne semble plus funeste en l'état actuel de notre pays. Que les catholiques ne se désintéressent pas individuellement des intérêts généraux auxquels la politique devrait pourA^oir, qu'ils se gardent de pratiquer l'abstention électorale, qu'ils donnent leurs voix aux candidats les plus favorables ou les moins hostiles à la liberté religieuse, qu'ils le fassent et qu'ils considèrent

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comme leur devoir de le faire, rien de mieux et rien de plus exact. Mais qu'ils se gardent de se constituer en parti sous l'étiquette religieuse, qu'ils se gardent de croire qu'un tel parti pourrait recruter une majorité et que, si, par impossible, il y réussissait, sa victoire serait durable. Le mal qu'il s'agit de guérir est trop profond pour disparaître sous l'action d'une loi bienintentionnée, même pour permettre laconstitution d'un Parlement qui soit d'ici longtemps tenté d'y porter remède. Le catholicisme, depuis longtemps, n'est plus que de nom la religion de la majorité des Français. La majorité passe encore par l'église à l'entrée et à la sortie de la vie, mais entre ces deux extrémités de l'existence, il faut reconnaître qu'elle a bien peu de souci des vérités religieuses. Vaguement croyants, nos Français sont à l'égard de l'Eglise surtout défiants. Et leur défiance revêt deux aspects, l'un ancien et l'autre nouveau.

Depuis fort longtemps, le peuple de France

est sinon toujours hostile, du moins presque

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toujours soupçonneux à l'égard de son clergé. Toujours il a redouté l'empire que le clergé pouvait être tenté de revendiquer sur les questions temporelles. La crainte de la confusion des pouvoirs au profit de la hiérarchie catholique l'a hanté et affolé au point qu'il se laisse prendre encore aux formules, cependant bien vaines aujourd'hui, des sectaires attardés qui revendiquent la suprématie du pouvoir laïque sur le pouvoir religieux, comme si, en fait, la suprématie temporelle pouvait encore être conquise par le clergé. Des imprudences, il est vrai, ont fourni aux ennemis de l'Église de nouveaux prétextes pour agiter le vieux spectre du cléricalisme abhorré. Quand Léon XIII a conseillé aux catholiques français de cesser toute opposition à la forme républicaine, certains ont cru répondre à la pensée du Saint-Père en annonçant l'intention de conquérir la République à l'Eglise. Il n'en a pas fallu davantage pour découvrir celle-ci, et la persécution présente semble la rançon de la peur très déraisonnable qu'ont ressentie les adversaires du catholicisme et

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qu'a partagée le peuple devant cette chimérique menace d'un gouvernement clérical. Si impossible que soit, en France, un semblable gouvernement, il suffit de le faire entrevoir pour jeter contre l'Eglise des masses moins hostiles à la monarchie qu'à la domination cléricale. Contre cette tendance populaire le remède est facile à discerner ; il ne serait pas très difficile à appliquer. Il suffirait que, manifestement et unanimement, le clergé français répudiât toute ambition, toute idée de domination politique. Cette attitude ne serait en réalité que l'abdication d'une situation historique depuis longtemps disparue et le retour à l'un des principes essentiels du catholicisme : la distinction du spirituel et du temporel ; elle est, en tout cas, la condition indispensable pour que le clergé puisse reprendre l'influence morale qu'il doit avoir sur les âmes.

Le nouveau mode de défiance du peuple à l'égard de l'Église est beaucoup plus grave que l'ancien. Il ne s'adresse pas seulement aux

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ministres de la relig-ion, mais à Tesseace même du catholicisme. Peu instruit des choses profanes comme des choses religieuses, le peuple de France entend tous les jours les flatteurs auxquels il a donné sa confiance lui répéter que le catholicisme est condamné par la science, qu'il ne peut résister à l'examen de la libre pensée, qu'il n'a de prise sur les âmes que g-râce à un système de compression intellectuelle et d'iofnorance voulue, savamment entretenu par le clergé. Il entend souvent, d'autre part, des catholiques craintifs insister à l'excès sur les périls qui menacent la foi, sur les dangers que présente l'étude des sciences suspectes ou hostiles, sur les avantages et la sécurité de la « foi du charbonnier ». Le peuple compare les deux attitudes ; entre ceux qui affirment hardiment les erreurs les plus téméraires, mais proclament qu'ils ne craignent pas les contradictions et ceux qui, sûrs de la vérité, redoutent pour elle la fragilité de l'esprit humain au point de paraître en défiance à l'égard de la raison, le peuple incline de plus en plus à suivre les premiers ; il se défie de

plus en plus d'une doctrine qui lui semble douter de sa propre force : il tend à ne reconnaître pour des penseurs et des guides intellectuels que ceux qui se disent affranchis et qui lui prêchent l'affranchissement de toute autorité spirituelle ; il s'habitue à considérer les catholiques comme les victimes de la peur de l'esprit ou de la supercherie sacerdotale ; la soumission à l'Eglise lui semble une abdication, et les convictions des fidèles, si rationnelles, si personnelles, si profondément sincères qu'elles soient, lui paraissent sans valeur comme sans fondement. Il ne se doute pas que, selon le mot profond d'un catholique éminent, il faut plus de liberté et de vigueur d'esprit pour entrer dans l'Eglise catholique que pour s'arrêter aux fantômes de l'incrédulité. Il ne se doute pas que, selon les plus illustres théologiens, la foi est l'adhésion libre de la volonté aux vérités reconnues, proposées par l'intelligence. Il faudrait qu'il le sût pour échapper aux mirages de la soi-disant libre pensée. 11 faudrait qu'il sût que la foi catholique suppose la connaissance rationnelle des motifs de cette

foi et que si la foi va plus loin que la raison, c'est en s'appuyant sur la raison, et grâce à la raison. Il faudrait qu'il sût que le catholicisme suppose autant de pensée libre que l'irréligion, qu'il en suppose même davantage, puisqu'il ne rejette pas à priori les solutions que repoussent, sans examen, les préjugés de la libre pensée. Celle-ci nie le surnaturel et la révélation, contre lesquels la raison n'a cependant point de preuves. Son intransigeance prétend interdire à l'âme humaine tout espoir de connaître ses destinées, toute lueur projetée sur les mystères qui nous enveloppent et que la science et la raison sont impuissantes à dissiper. Le catholicisme n'emprisonne pas l'humanité dans des horizons aussi bornés. Mais s'il aspire à conduire l'homme plus haut, ce n'est pas en mettant un bandeau sur ses yeux pour guider ses premiers pas. Pour le mener à la lumière il n'a pas besoin de le plonger d'abord dans l'obscurité. Ces vérités si simples sont pourtant méconnues, et rien n'est plus concluant à cet égard que la surprise manifestée par des anticléricaux de bonne foi

dans les réunions du Sillon, où elles ont été énoncées. Que la sincérité, la liberté et la réflexion fussent les fondements de l'adhésion au catholicisme, cela, pour leur ignorance, était une nouveauté. Mais de leur ignorance et de leurs préjugés, les catholiques ne portent-ils pas, en partie, la responsabilité? N'ont-ils pas trop souvent paru réclamer un acte de foi sentimental à leurs croyances personnelles au lieu de provoquer l'acte de foi rationnel à la religion du Christ ?

Quoi qu'il en soit, un état d'esprit existe qui constitue en France le plus grave péril pour l'idée catholique. C'est aux catholiques qu'il appartient de modifier cet état d'esprit en montrant que non seulement, selon le mot de Thiers, « l'Église catholique n'a jamais empêché de penser que ceux qui n'étaient pas faits pour penser », mais que la pensée libre est le chemin qui conduit à la foi ceux que n'arrêtent ni les préjugés de la soi-disant libre pensée, ni l'ignorance, ni les méprises philosophiques ou

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religieuses, seuls obstacles à la possession de la plénitude de vérité, telle du moins que nous pouvons l'obtenir en ce monde. Élever vers la foi à la clarté de toutes les lumières de la science, ne demander la soumission au Christ et à son Église qu'à la libre adhésion d'intelligences éclairées ne craignant pas pour la vérité les confrontations de l'erreur, telles devraient être, à l'heure actuelle, la devise et l'objet de l'action intellectuelle des catholiques et cette action intellectuelle nous paraît plus nécessaire, plus fondamentale que l'action sociale et que l'action politique ; car ces dernières demeureraient vaines si, sollicitant ou prétendant servir les intérêts matériels, elles ne pouvaient s'adresser, impuissantes à les conquérir, qu'à des âmes hostiles ou déliantes.

L'ignorance religieuse.

L'ignorance est un des grands maux de l'humanité. Ce n'est pas un de ceux qui Tirritent le plus, parce qu'elle est loin d'en avoir toujours conscience. Elle souffre cependant de ses effets alors même qu'elle n'en discerne pas la cause. L'ignorance est toujours source de faiblesse et bien souvent source de discordes, de dissensions et de querelles. C'est un honneur pour le XIX* siècle d'en avoir ressenti la gravité et d'avoir lutté pour en restreindre l'empire.

Sans doute le développement de l'instruction n'a pas tenu toutes les promesses faites en son nom, mais s'il serait puéril de méconnaître les déceptions de l'heure présente, il serait injuste

de nier la grandeur de l'idée qui cherche à faire participer le plus grand nombre d'hommes possible au plus grand nombre de connaissances. vSi l'idée n'a pas produit toutes les heureuses conséquences espérées de ses promoteurs, c'est que l'application en a été insuffisante, mal adaptée aux besoins essentiels des sociétés humaines.

La faiblesse de notre esprit nous interdit de tout embrasser, de tout connaître. Les dures exigences de la vie quotidienne rétrécissent, pour la plupart, le champ des études et ajoutent, à la limitation de nos facultés intellectuelles, la limitation du temps nécessaire pour apprendre. Il faut donc, faute de pouvoir dissiper toute ignorance, combattre l'ignorance avec discernement, viser à dispenser non pas à tous une omniscience chimérique, mais à chacun les notions indispensables pour remplir sa destinée et atteindre sa fin. L'erreur du XIX® siècle a été de prétendre donner à tous des notions de tout, de les donner forcément superficielles et par suite facilement erronées, de charger les mémoires au détriment du jugement, de s'attacher

volontiers à l'accessoire aux dépens du principal.

Tout enseignement a souffert de ce manque de proportion et l'enseignement religieux en a peut-être souffert plus que d'autres. Il a souffert de la concurrence des notions scientifiques ou utilitaires qui restreignaient, dans les préoccupations d'esprits tiraillés en tous sens, la place faite au problème cependant prépondérant, entre tous, des fins dernières de l'homme. Il a souffert de la contagion des méthodes et des modes intellectuelles ; il a, comme les autres, dans le court espace de temps qui lui était mesuré, fait la part trop large aux détails, l'appel trop fréquent à la mémoire ; il n'a pas assez dégagé l'essentiel ; il n'a pas assez convaincu l'intelligence et persuadé le cœur de la vérité de la religion, de la grandeur du christianisme, de la liberté des enfants de Dieu, de la miséricorde du Christ, du rôle éminemment social et bienfaisant de l'Eglise.

L'ignorance religieuse est, en effet, surtout en France, le plus grand mal du temps présent. Les adversaires du catholicisme en sont vie-

times et les catholiques lui doivent, pour une large part, les persécutions dont ils souffrent ou dont ils se sentent menacés.

La religion catholique est méconnue surtout parce qu'elle est inconnue. Erreurs et préjugés, issus de l'ignorance, la présentent aux esprits prévenus comme une doctrine de compression et d'oppression, ennemie non seulement des passions humaines, — ses adversaires naturels — mais de la sincérité, de la liberté, de la justice, de toutes les nobles aspirations qui sont à la fois ses alliés, ses soutiens, ses supports-nés. La foi — libre adhésion de la volonté aux vérités devant lesquelles la raison ne s'incline que parce qu'il estraisonnable de s'incliner devant ce qui la dépasse sans la contredire — la foi n'est trop souvent jugée que superstition dictée par la peur. Le catholicisme, doctrine d'amour, est condamné, sans être entendu, comme doctrine de haine. Qui se doute, parmi ses adversaires, ignorants del'Évangile, que le Christ a mis pour ainsi dire au même niveau, expliquant l'un par l'autre, le double commandement de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain, c'est-à-dire

de l'amour des hommes. Qui se doute, parmi eux, que le christianisme commande aux catholiques d'aimer non seulement les catholiques, non seulement les chrétiens, mais aussi les incroyants et les infidèles ; qui se doute que la moelle et l'essence de toute la morale catholique tiennent entières dans ces deux sublimes commandements d'amour formulés par le Christ ? Qui se doute des admirables paroles de saint Jean proclamant que la charité parfaite ne connaît pas la crainte, car la crainte chasse l'amour et là où il y a la crainte ne saurait être l'amour parfait.

Et combien, parmi les chrétiens, parmi les catholiques qui se croient suffisamment instruits du dogme et des règles de discipline de l'Eglise, semblent avoir oublié ou n'avoir jamais lu les textes admirables qui leur dictent une conduite si haute, si profitable à tous, même à ceux qui ne partagent pas, même à ceux qui haïssent leurs croyances.

Si tous savaient, il semble qu'il n'y aurait plus place pour les préventions absurdes et pour les injustes persécutions ; la religion apparaî-

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trait désirable, selon le souhait de notre grand Pascal, à ceux qu'elle n'aurait pas encore conquis, mais qui aspirent, dans la sincérité de leur âme, vers la vérité et vers le bien de l'humanité. Ainsi donc c'est en matière religieuse surtout que l'ignorance, fautrice de haines, doit être combattue par tous les amis de la paix et de la concorde.

Comment vaincre cette déplorable ignorance si répandue et d'autant plus dangereuse qu'elle s'ignore elle-même ? La tâche parait, à l'heure présente, d'autant plus ardue que les ennemis du christianisme multiplient leurs efforts pour lier l'Église et s'opposer à la divulgation de sa doctrine. Elle n'est cependant pas au-dessus des forces des croyants. Quelque sombre qu'apparaisse l'avenir prochain, les obstacles qui se dressent devant eux ne sont rien en comparaison de ceux qui barraient la route aux apôtres de la primitive Eglise. Il n'y avait, dans la Rome impériale, ni liberté de la presse, ni liberté de réunion. Si, dénuée de ces puissants leviers que nous assure la civilisation contemporaine, entravée, brisée à chaque instant par les raffi-

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nements de ses bourreaux, la doctrine a pu se propager et vaincre par sa douceur l'opposition des sociétés antiques, pourquoi de modernes apôtres seraient-ils impuissants à dissiper Terreur, à réhabiliter le catholicisme ? Si des hommes ont compromis l'Eglise en obscurcissant la vérité divine par la contradiction qu'opposaient leurs passions à l'excellence de la doctrine qu'ils devaient illustrer de leurs vertus, si d'autres ont semblé rétrécir le catholicisme à la mesure mesquine deleur intelligence étroite, ne suffit-il point, Dieu aidant, pour remettre toutes choses au point, de dégager la vérité éternelle de toutes les poussières d'humanité qui en masquent l'éclat, et, par tous les instruments qui multiplient les contacts intellectuels, de faire incessamment connaître la pure doctrine de l'Evangile et de l'Eglise.

Conservation ou Conquête religieuse ?

Après les secousses terribles du xvi® siècle, la rupture de l'unité de foi dans la chrétienté, le triomphe du protestantisme dans presque toute l'Europe septentrionale, l'Église catholique semble n'avoir eu d'autre ambition que de préserver ses fidèles contre l'invasion de l'hérésie dans les pays demeurés en communion avec le Saint-Siège. Cette politique de conservation trouvait son explication, sa raison d'être ou tout au moins son excuse dans l'état politique et social de l'Europe. L'esprit de liberté, le respect des convictions individuelles n'avaient rien gagné aux succès de Luther et de Calvin. La rébellion contre Rome n'avait pas abouti à l'affranchissement, mais au changement de sujé-

tion. Dans l'ordre spirituel, les promoteurs de la Réforme n'avaient pas supprimé tout dogmatisme ; ils n'avaient fait que substituer le leur à celui de l'Église. Dans l'ordre politique et religieux, ils n'avaient point libéré la foi de l'alliance du pouvoir ; pour avoir des protecteurs, ils s'étaient donné des maîtres ; ils avaient incliné la foi devant le souverain temporel et soumis les consciences aux princes. L*intolérance, fait humain, vice naturel à l'homme, et non mal religieux, encore moins mal particulier d'une religion, avait presque partout étendu ses rigueurs. L'absolutisme romain, fils de la Renaissance, mis à la mode par les légistes et les admirateurs de l'antiquité, étreignait les peuples sous la domination rude de souverains exclusifs de tout partage. Intolérance et absolutisme devaient trouver leur formule dans le principe « Cujus regio, hujus religîo y>, adopté aux traités de Westphalie comme base de la pacification religieuse. Si la liberté de conscience a triomphé dans les actes internationaux de 1648, ce n'est qu'au profit des princes et aux dépens de leurs sujets. La

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religion est liée à la souveraineté territoriale ; le prince est maître de la sienne et, parce qu'il est maître de la sienne, est en même temps et par là même maître de celle de ses sujets.

Dès lors, ce qui importe pratiquement pour l'Eglise catholique, comme pour toute confession d'ailleurs, c'est de conquérir ou de retenir les princes souverains. Conquérir, il n'y faut guère songer ; ce n'est pas à l'issue d'une lutte dont ils sortent triomphants que les princes ennemis du catholicisme seront portés à s'incliner devant Rome, à se convertir à une doctrine qui ne s'accommode avec l'absolutisme qu'en prétendant se maintenir au-dessus de lui. Retenir, conserver les princes fidèles, telle sera donc la seule ambition pratiquement permise pour maintenir dans le catholicisme le troupeau réduit par la défection des souverains passés au protestantisme. Mais cette politique de conservation, liant partie avec l'absolutisme, exagérera les dangers de la veille ou du jour pour fermer les yeux aux périls du lendemain. Prévenir toute rébellion spirituelle, éviter tout contact avec l'hérésie, étouffer toute

audace de pensée fautrice possible d'erreur, faire appel au prince pour fermer toutes les issues par où les courants d'air de la libre pensée risqueraient de refroidir l'atmosphère desserres oùla foi catholique s'épanouit encore, tel sera, semble-t-il, leprog"ramme où l'Eglise, défiante des orages, cherchera pour elle-même et les siens un refuge, un abri, une sécurité.

Mais les âmes ne s'accommoderont pas volontiers de cette douce et tranquille chaleur ; beaucoup chercheront à s'échapper pour parcourir les espaces exposés à tous les vents. Vainement le pouvoir prêtera main forte à l'Eglise pour tenir fermées les portes des serres. Tous les efforts seront vains pour préserver contre leurs propres pensées, contre leurs propres désirs les hommes toujours avides de la science du bien et du mal. Contre les deux pouvoirs associés se fera la conspiration des âmes éprises de nouveautés et de libertés, cheminant prudemment d'abord, mettant à profit toutes les défaillances de l'autorité pour entre-bâiller, puis pour enfoncer les portes de l'édifice qu'elles ap-

pellent une prison. Cependant, confiante en l'appui du prince, méfiante envers l'humaine nature et l'humaine raison, l'Eglise a trop oublié peut-être que les âmes, pour être gardées, veulent être conquises et que dans les inévitables et perpétuelles batailles d'idées, l'offensive seule mène aux victoires tandis que la défense passive appelle les défaites. La crainte chasse l'amour. La contrainte, mère des révoltes, peut dicter la soumission ; elle est impuissante à faire jaillir la foi ; si elle prétend imposer la croyance, elle la discrédite auprès d'esprits généreux, impatients du joug de la force ; si elle prétend préserver la doctrine contre les souffles pernicieux de l'erreur, elle la compromet auprès d'esprits hardis, curieux de connaissance. Elle crée le préjugé, redoutable entre tous, que la foi a besoin de l'ignorance et de l'appui du bras séculier. Elle retient les âmes timides et détache trop d'âmes fortes, cependant qu'endormie trop longtemps par un calme apparent, dans une sécurité trompeuse, la hiérarchie compte sur la pérennité d'une situation historique heureusement contingente

et fragile. Quand l'ancien régime s'écroule, l'Église est désorientée. Habituée au concours capricieux parfois, coûteux souvent, des souverains temporels, elle a peine à s'accoutumer à l'indifférence ou à l'hostilité des gouvernements. Elle cherchera longtemps à regagner leurs bonnes grâces fugitives et se résignera difficilement à renoncer au système de préservation, qui masquait d'apparences illusoires une graduelle et insensible déperdition de forces. Crainte et contrainte n'ont réussi ni à préserver, ni à conserver. On ne saurait s'en étonner, car crainte et contrainte sont des moyens humains et non des instruments chrétiens. L'Église, sous la pression des circonstances et de l'absolutisme ambiant, avait cédé à la tentation de se fier à un système opposé à l'esprit du Christ. Ce système lui avait fait oublier la nécessité et les conditions de la conquête incessante des âmes par l'apostolat constant de l'esprit et du cœur, de l'intelligence et de la vertu. Il devait révéler, au jour de la Révolution, la fragilité de l'édifice, fait en partie de pierres mortes prêtes à s'effriter,

quand il devrait ne compter que des pierres vivantes, animées d'une foi consciente, indélébile et agissante .

Le régime moderne, ouvrant, sur les ruines de la religion d'État, l'ère de la concurrence des doctrines, mettait l'Eglise dans la nécessité de conquérir sans cesse, dans la libre mêlée des idées, ceux mêmes qui, nés ses enfants, paraissaient lui appartenir sans contestation. Le catholicisme grandit en France, avec les Lacordaire et les Montalembert, assez fiers de leurs croyances, assez confiants en la force de la vérité pour ne compter que sur la liberté. Mais l'alliance avec l'État offre à nouveau ses séductions et ses pièges ; l'Église de France croit assurer la conservation de son troupeau en se mettant au service d'un régime autoritaire, en escomptant à nouveau l'appui du pouvoir civil. Elle ravive contre elle les préjugés et, dans l'illusion d'une sécurité trompeuse, oublie encore la nécessité et le prix de la conquête. Aujourd'hui les illusions sont tombées ; le pouvoir est hostile ; il ne faut pas compter sur lui pour conserver ; il faut conquérir sans lui et au besoin malgré lui.

Les conditions de la Conquête religieuse.

11 serait assurément téméraire de prétendre mettre en formules toutes les conditions de la conquête religieuse. De même qu'il y aplusieurs demeures dans la maison du Père, de même il y a, sans aucun doute, plusieurs manières et plusieurs voies pour arriver à sa connaissance et à son amour. Tout chemin qui monte mène au ciel, selon la belle expression échappée d'une plume russe ; et tout effort de sincérité, de désintéressement, d'abnégation rapproche de la vérité les âmes qui la cherchent parmi les obscurités de nos rêves terrestres. Mais, de même que tous les yeux n'ont pas la même vision des distances ni des couleurs, tous les

esprits ne saisissent pas de même les lueurs spirituelles destinées à jalonner les routes qui doivent conduire les hommes vers leurs destinées éternelles. Ce qui frappe les uns laisse souvent les autres insensibles et la lumière ne pénètre pas de façon identique les intelligences inégales et les cœurs dissemblables. Dieu seul a le secret d'illuminer ses élus et lui seul connaît assez l'infinie variété de ses créatures pour adapter à la conquête de chacune l'infinie variété de moyens qui assurent le triomphe de sa grâce. Mais puisqu'il Lui a plu d'instituer son Eglise afin que, par des hommes, les hommes fussent appelés à Lui, il nous faut bien considérer les procédés humains comme les préludes et les auxiliaires des procédés divins, seuls décisifs, et s'il faut renoncer à décrire tout ce que peut tenter l'ingéniosité de l'apostolat pour vaincre les susceptibilités ou les défiances individuelles, il est permis de rechercher quelles sont au moins les conditions générales auxquelles paraît subordonné, à l'heure présente, le succès de tous les efforts tendant à ramener au catholicisme les foules qui s'en éloignent.

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Il semble que ces conditions puissent se résumer en deux principes essentiels :

1° Il faut que la doctrine catholique soit mise à la portée des esprits contemporains ;

2° Il faut que ceux qui la veulent propager restent toujours fidèles à l'esprit de cette doctrine.

Mettre la doctrine catholique à la portée des esprits contemporains, ce n'est rien abdiquer, rien diminuer des vérités éternelles et immuables dont l'Église a la garde ; c'est simplement adapter l'exposé de ces vérités qui ne changent pas aux dispositions, aux tendances, aux aspirations des générations qui changent. La vérité est indépendante des intelligences qui peuvent la méconnaître ou l'ignorer sans la détruire ni l'altérer ; mais la connaissance et l'acceptation de la vérité dépendent, dans une très large mesure, d'une part, de l'état des intelligences appelées à la recevoir, d'autre part, de la forme plus ou moins accessible sous laquelle l'exposé leur en est proposé. Le succès de toute instruction, comme de toute éducation, dépend des aptitudes de l'élève et des talents du maître à

saisir ces aptitudes et à leur adapter des procédés d'enseignement. L'enfant ne saurait être instruit comme l'homme fait, ni le savantcomme l'ignorant. De même, les nations ne peuvent être toutes formées de la même manière, et dans une même nation toutes les générations ne se laisseront point pénétrer de façon identique par les mêmes vérités. A chaque époque correspondent des tendances et des préoccupations intellectuelles particulières, des méthodes d'investigation propres, des enthousiasmes et parfois des préjugés spéciaux. L'intelligence humaine, trop faible pour saisir et comprendre tous les aspects de réalités complexes, exagère volontiers l'angle qui la frappe et ses erreurs ne sont souvent que la déformation ou l'amplification de vérités partielles. Chaque génération s'éprend volontiers d'aspects nouveaux de problèmes anciens et cherche, avec passion, à appliquer à toutes les questions qui l'inquiètent les méthodes dont les découvertes heureuses garantissent l'excellence, au moins en quelque domaine. Chacune, outrepassant les limites de la prudence, édifie sur des générali-

sations hâtives des systèmes souvent téméraires, mais certaine d'avoir enrichi de quelque acquisition nouvelle le vaste champ des connaissances humaines, ne veut accorder sa confiance qu'aux doctrines imprégnées de ses pensées et exprimées dans son propre langage.

Pour conquérir les âmes contemporaines aux vérités éternelles, il est donc nécessaire de connaître et de comprendre les méthodes qui séduisent ces âmes, les principes qui les guident, les idées dont elles vivent. Il est donc nécessaire que les catholiques qui' prétendent exercer une action, que le clergé vSurtout, à qui incombe la mission d'éclairer et de convaincre, soient entièrement initiés aux procédés de la science et de la pensée modernes, qu'ils soient pénétrés des préoccupations et des tendances qui agitent les esprits éloignés du catholicisme, qu'ils les connaissent non pour les maudire et lescondamner,maispour en mesurer exactement la valeur, en louer ce qui mérite la louange, en délimiter avec précision la portée, en marquer les excès ou les insuffisances pour résoudre les problèmes qui dépassent la science et néan-

moins s'imposent à l'homme. C'est avec raison sans doute que l'on a pu parler de faillite de la science en tant qu'il s'agit de fixer l'humanité sur ses origines et sur ses destinées. Mais pour convaincre le siècle victime d'illusions aux apparences scientifiques, il faut avoir le culte de cette science dont il a l'idolâtrie. Pour marquer les bornes que la science est impuissante à franchir, il faut avoir, par l'étude personnelle, pris conscience de l'exacte étendue du domaine où la science multiplie ses merveilles, hors duquel elle ne peut rien. La vérité religieuse n'a rien à craindre de la vérité scientifique ; car une vérité ne peut être en contradiction avec une autre vérité. Les deux sphères d'action de la science et de la foi sont d'ailleurs différentes ; les conflits ne peuvent donc naître que si la science ou la foi prétendent sortir de la sphère qui leur est propre. Mais il est indispensable, et pour éviter les empiétements de la foi sur le domaine de la science, et pour mettre en garde contre les empiétements de la science sur les problèmes qui échappent à son action, d'avoir des idées aussi précises sur l'empire de la

science que sur celui de la foi. Aussi les catholiques doivent-ils considérer comme un intérêt primordial de maintenir et d'accroître, avec le souci de la haute culture intellectuelle, les moyens d'en assurer et d'en répandre de plus en plus le bénéfice parmi le clergé. Les Instituts catholiques ont rendu^ à cet égard, de signalésservicesdepuis une trentaine d'années. Parmi les dangers de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, le moindre ne serait pas assurément de détourner de leur oeuvre primordiale les ressources et l'attention des fidèles attirées tout d'abord peut-être par des besoins plus tangibles quoique moins graves.

Si le devoir des catholiques et surtout du clergé est de conquérir, par la supériorité intellectuelle, le respect et l'influence que le monde contemporain accorde à la science, il ne saurait leur suffire de connaître la carte des intelligences et des doctrines modernes, ni de comprendre les systèmes à la mode. Comprendre les idées qu'on ne partage pas est la première condition pour agir sur ceux qui les professent, mais cela ne suffit pas pour faire comprendre

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