LA TRADITION POLITIQUE I I
lueiits subit l'idf'e oiiirrinalo d:ins son dovoloppcment iillcrieiir.
(h\ sait généralenu'iit que la tln'orir iiissc i\r raiitocralie •'tait le reflet tle l'iilfc hy/antine d'iin empire tlir-dcratiquc ou eésaro-papal, comme on l'appelait quelquelois.
Mais ce qu'on sait moins, c'est que cette idée l)v/.antinc n'a jamais été totalement comprise et complètement réalisée. EUn contenait deux (déments différents, lun juridique et l'autre théocratique, le premiei- sorti du droit romain, le second de source chrétienne. Nous allons \oir (jue le second seul a trouvé une place dans la théorie politique moscovite. Moscou ne sentait pas la nécessité d'une théorie légale à l'appui de sa puissance ; le simple lait que cette puissance existait et que les princes moscovites l'exerçaient semblait entièrement suffisant. Lorsque le duché moscovite commença ;i être connu dans l'Europe occidentale, des émissaires du pape et de l'empereur allèrent ii Moscou pour proposer, chacun au nom de son mandataire, au prince moscovite, la dignit('' de loi, s'il voulait s'engager ii prendre une pai't active dans la lutte de l'Europe contre les Turcs, Mais — heureusement pour la Russie — Jean était incapable de comprendre la gravité de la proposition du Saint-Empire romain, et aussi la nature de la légitimité que cet empire pouvait lui assurer avec son nouveau titre. Tout ce qu'il comprit fut que, s'il acceptait l'offre, il aurait ;i reconnaître un souverain étrangei" au lieu de rester indépendant, et comme il n'en avait aucune envie, il répondit qu'il était complètement satisfait de la sanction qu'il tirait du fait que sa puissance était héréditaire, laquelle lui venait « depuis le commencement de ses premiers ancêtres » 1^1498^.
Mais Jean découvrit bientôt que sa réponse ne convenait pas aux diplomates étrangers. Son voisin occidental et plus civilisé, le roi de Pologne et prince de Eithuanie, ne serait-il pas ii envier si. par le pape ou par l'empereur il était nommé « roi de toute la Russie »? La moitié de la Russie devrait passer dans ce cas sous la domination lithuanienne.
Et le gouvernement moscovite se mit h chercher un autre moyen pour posséder un titre supérieur et pour conserver les droits sur a toute la Russie » sans l'aide du César allemand ou
du Pontife romain. Quelques mois plus tard ^1499), l'ambassadeur russe h Vienne rendit h l'empereur une réponse inattendue, — une réponse qui prouvait que les diplomates russes avaient trouvé une solution.
Ils avaient décidé que Jean prendrait ce titre suprême indépendamment de la sanction du pape ou de lempereur. « Nos ancêtres, ajoutait le diplomate russe, en matière d'explication, ont été depuis des temps immémoriaux les amis des tsars romains qui donnèrent Rome au pape et régnèrent à Byzance. »
On voit qu'alors les Russes n'osaient pas encore affirmer autre chose qu'une simple amitié. Mais, immédiatement, le clergé se mit à la besogne pour changer cette prétendue amitié en parenté et baser sur cette dernière la théorie de la transmission formelle du pouvoir impérial.
Pour être juste, il ne faut pas attribuer au clergé russe la preuve savante de cette théorie. Il y avait alors ii Moscou beaucoup de théologiens venus des pavs slaves du ^lidi que les Turcs venaient de conquérir. Ces théologiens, voulant faire partager n Moscou leur espoir patriotique de libérer leur pays, crurent nécessaire, afin d'y parvenir, d'investir le souverain moscovite de tous les insignes du pouvoir qu'ils avaient autrefois attribué à leurs propres souveiains slaves au xiv^ siècle. Alexandre de Bulgarie et Etienne de Serbie avaient déjà reçu les titres et les insignes des empereurs romaïques avant que ces symboles du pouvoir fussent offerts ii Jean de Moscou à la fin du xv^ siècle, et Tirnovo, la « très glorieuse » ville de Bulgarie, avait déjà joué le rôle de « seconde Constantinople » et de « troisième Rome » qu'on proposait maintenant à Moscou'. On fabriqua donc une généalogie qui fit de César Auguste 1 ancêtre de la maison des princes russes et une légende apocryphe racontant en détail quand et comment un empereur de Constantinople avait transmis les insignes et le pouvoir aux princes russes de Kiev. Mais, comme les théologiens de cette époque n'étaient pas très forts en histoire, ils choisirent malheureusement comme héros de leur légende un empereur « Constantin le Monomaque » qui était déjà moit lorsque son
* Voir page 55.
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soi-disant coirospondaiit russe Vladimir Monomaque n'avait que deux ans, et ils mirent la scène de la transmission des insignes, qu'ils avaient placée au xi" siècle, dans un cadn- qui n'avait pu exister que cinq siècles auparavant.
Néanmoins, la léfreiide se répandit dans le public et un demi-siècle plus tard elh' fut oCficiellement leconnue par le gouvernement, qui alors demanda au patriarche de Constanlinoplc de la confirmer par un décret général du Conseil. Le patriarche rencontrant sans doute quelques difficultés ii réunir réellement un conseil dans ce but, imagina alors de faire faire la charte dans sa chancellerie et fabricjua les signatures des membres d'un conseil imaginaire. Jusque-là, tout était pour le mieux; seulement le texte de la charte ne contenait pas ce que les diplomates russes avaient attendu. Le patriarche, qui semble avoir eu quelques scrupules sur la réalité historique des faits allégués dans la légende nationaliste moscovite, ne reconnaissait qu'un fait qu'on pouvait affirmer sans difficulté: le baptême du premier souverain chrétien, Vladimir le Saint, et son mariage avec une princesse byzantine.
Il faut dire que les princes moscovites se souciaient aussi peu de la vérité historique que de la validité légale de leur prétention à l'héritage de Byzance.
C'est ainsi qu'ils n'employèrent même pas le meilleur argument dont ils disposaient effectivement : le récent mariacre de Jean III avec l'héritière du dernier Paléologue. Le seul héritier légal du dernier empereur de Byzance était bien disposé à cette époque à vendre ses droits an plus offrant, mais il en proposa vainement la transaction à Moscou et finit par vendre son héritage h Charles VIII de France. Le prince moscovite, lui, voulait faiie remonter ses droits à une époque beaucoup plus éloignée et cadrant mieux avec le fonds de ses arguments : il affirma donc qu'il avait hérité son pouvoir de ses propres ancêtres. Cependant, le gouvernement moscovite maintint la légende populaire et résolut d'introduire dans la charte fabriquée par le patriarche une clause qui prouvât, non pas le fait historique, mais la légende apocryphe. La théorie de la transmission du pouvoir impérial fut alors proclamée, et le nouveau titre de « Tsar « (c'est-à-dire César) fut solennellement adopte
CllISK HUSSK
par Jean W. Pour le couronnement (i547), ^" ^^ servit des iusicçnes pseudo-byzantins et la légende nouvellement adoptée fut gravée sur le trône du tsar.
On peut encore voir ce trône dans la cathédrale moscovite d'Ouspensky-Sal)or, monument érigé en l'honneur d'une iïrande duperie moscovite. Telle fut l'oriijine léoalo de Tautocralie en Russie.
Comme nous l'avons vu. celle prétention légale ne reposait sur rien de bien solide el on n'y lit aucune allusion dans des temps plus éclairés. L'autocratie resta donc ce qu'elle est réellement : un fait et non une institution légale. N ayant pas de fondation légale pour se soutenir, sa théorie justificative a toujours été incertaine et changeante ; aussi ne nous étonnons pas si nous rencontrons dans la suite différents essais tentant de prouver la nécessité de l'autocratie. Nous remarquerons en même temps la divergence dé tous ces essais, lesquels, n'étant tenus à aucune tradition fixe, indiquent nécessairement des points de vue différents et reflètent le moment où ces* essais étaient tentés. Ils ne s'accordent que sur un point : l'aveu tacite que l'autocratie ne repose sur aucune théorie pouvant être considérée comme obligatoire et légalement valide.
Pourtant, c'est justement — obligatoire et légalement valide — que prétendait être la théorie initiale de l'autocratie, celle d'origine byzantine. Mais, comme nous l'avons dit, les autorités russes ne l'empruntèrent pas dans son intégrité. Quant aux éléments légaux — les éléments romains — de la théorie impériale, ils ne furent pas sudisamment appréciés par les jurisconsultes russes. 11 n'y avait pas d'ailleurs, à cette époque, de jurisconsultes en Russie pour apprécier ii sa juste valeur celte théorie d'Etat romaine qui avait si bien servi la cause des rois en Italie, en France et en Espagne. Il n'y avait pas, en Russie, de légistes ou de leliados pour ressusciter la théorie impériale d'un princeps legibns solnt/ts.
D'un autre côté, les éléments féodaux nélaient pas assez puissants en Russie pour que l'autocratie russe eût ii faire de celte formule légale une arme contre eux; et si elle ne se développa pas sans luttes, comme nous l'avons vu, ce ne fut pas des luttes de principes de droit.
T-\ THMUTIÔN POI.ITKUE I '>.3
Bien autrement imporlaiils étaient considérés les élénients théocratiques de la théorie byzantine. Ainsi que nous l'avons vu dans un chapitre précédent, le preniior rôle qneiil à jouer le tsar moscovitf comme successeur de l'empereur de Hvzance l'ut un rôle religieux: celui de (h'feiiseur de la foi. de champion de l'orthodoxie ; et l'I^tal national se londa tout près de l'Eglise nationale. Ce fut le clergé qui fournit les premiers et, pendant quelque temps, les seuls partisans de la nouvelle théorie politique, et ce furent eux qui jouèrent le rôle de légistes en Russie. De lii, les preuves religieuses des droits de l'autocratie prévalurent sur les preuves légales, et en réalité les premières seules furent acceptées. Tout le monde savait que le tsar était le représentant de Dieu sur la terre, que pour celte raison on devait lui obéir et considérer même ses injustices comme des punitions de Dieu, pour l'expiation des péchés. Personne n'en voulait savoir davantage. Quant au prince, il préférait tenir son pt)Uvoir elTectif de ses ancêtres, plutôt que de le devoir à une origine plus auguste, c'est-à-dire a Dieu ou à l'empereur de Byzance. ^lais, même dans ce sens, la théorie légale de l'autocratie resta rudimentaire, et jus- ([u'au commencement du xix*" siècle il n'existait aucun ordre de succession légalement établi dans l'esprit fruste des souverains moscovites. Les faits réels leur semblaient bien autrement solides que des droits légaux quelconques, et ils négligeaient les occasions d'établir leur pouvoir sur une fondation légale.
Cependant, la base théocratique de l'autocratie russe s'afFaiblit bientôt considérablement par l'apostasie des tsars, de ce que la grande majorité delà nation considérait comme la pure orthodoxie nationale. Nous connaissons les faits : les autorités nationales elles-mêmes, découvrant que l'orthodoxie nationale était fausse, l'amendèrent selon le modèle grec et séparèrent ainsi l'Etat national de la vieille crovance nationale. Dès lors, les « vieux-crovants » considérèrent les représentants de l'Etat non comme des émissaires de Dieu, mais de Satan. Même ceux qui persistaient dans leur foi au droit divin des tsars restaient indifférents au droit particulier d'un représentant quelconque du pouvoir. Tout pouvoir n émane-t-il
pas de. Dieu? Alors quelle importance peut avoir linstrument de ce pouvoir? « La période des troubles » (idqS-iGiS) et le changement de dynastie ont pu confirmer cette façon de voir qu'un écrivain contemporain désiornc sous le nom d" « opportunisme ».
On peut faire remarquer cependant que, lor-^» « des troubles », les pavsans défendaient le droit d'un descendant légal de leur héros démocratique Jean IV ^ et qu'ainsi ils combattaient pour le droit.
Mais si les paysans combattaient pour l'héritier légal comme tsar, c'est parce qu'ils croyaient qu'il prendrait leur parti; en réalité, ils se souciaient fort peu que le prétendant fût authentique ou imposteur.
Leur « opportunisme » les eût également fait soutenir les droits du premier prétendant venu, pourvu qu il représentât le programme populaire. Les prétendants populaires au trône n'avaient même pas besoin de cacher leur imposture. Plus tard, Pougatchov, non content d'avoir pris le faux nom de Pierre IIL mari de Catherine II, donna à ses auxiliaires les noms des premiers dignitaires de l'empire.
Bien que tout le monde sût ce qu'ils étaient réellement, personne ne refusa de les reconnaître dans leurs nouvelles qualités.
Naturellement, le pouvoir du roi était sacro-saint; mais c'était une institution et non une personne qu'on vénérait sous le titre. Les partisans de l'autocratie, ceux mêmes qui admiraient avec le plus d'enthousiasme le prétendu amour du peuple russe pour ses souverains n'essayèrent jamais de prouver que ce peuple était légitimiste. « Dieu est très haut et le tsar est très loin », tel est le dicton si caractéristique que formulent l'indifTérence sceptique et l'obéissance passive du paysan russe devant tout pouvoir réel.
Nous voyons maintenant pourquoi la fondation théocratique ne pouvait suppléer ii l'absence d'une formule légale. En tout cas, cette formule légale était encore à trouver lorsque Pierre If T", land remodela de fond en comble les institutions poli-
' Voir chapitre vi, pages u">9 etaJio.