LA TRADITION POLITIQUE IIO
mais là elle eul, comme nouslavons vu, une origine difFérente : le pouvoir étendu du prince sur les Marches.
Ce fait fut plus tard développé et formulé en un principe de droit sous riniluence byzantine et talare. Les princes de Moscou disposèrent de très bonne heure des cultivateurs libres cl de leurs terres. Déjà au xiv" siècle nous les voyons les céder ou les échanger et « permettre » à des personnes de différentes qualités d'acheter les cultivateurs libres de la Russie centrale, comme dépendance des terres sur lesquelles ils vivaient, et les princes eux-mêmes en achetaient chez d autres propriétaires.
Donc, à cette époque, les concessions de terres se faisaient déjà sans avoir égard aux « vieux habitants » des terres concédées. C est ainsi que la condition nécessaire à l'introduction du système des fiefs militaires — le droit de disposer de terres cultivées et des paysans y établis — existait déjà au moment où commença le procédé d'unification politique et où la nécessité d'une réforme militaire se faisait sentir.
Une chose cependant manquait encore. Les terres cultivées dans la Russie centrale étaient insuffisantes pour former tout de suite une classe importante de tenanciers militaires. Les terres que possédait le prince au centre servaient à autre chose; elles étaient distribuées aux serviteurs de sa cour pour organiser et assurer la fourniture régulière du blé, du loin, de la viande et des autres commodités de sa maison privée.
Ce ne lut que lors{[ue lunification politique de la Russie commença sous le fifouvernement moscovite, que la formation d une importante classe militaire devint urocnte. Mais alors, à cette époque, le procédé même d unification rendit possil)le la formation dune nouvelle armée moscovite, en augmentant considérablement les terres dont pouvaient disposer les princes . La manière dont s'opéra cette réforme militaire est peu connue ; mais ce que nous en savons suffit pour prouver que lu réforme s'est faite systématiquement, et par des mesures si audacieuses et si décisives qu'elles ont dû créer une grande
' Voir otii'lo ; Formation de l'Etat russe.
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perturbation dans la propriété foncière russe de cette époque.
La réforme militaire fut commencée par Jean III, le contemporain de Mahomet II, et achevée par Jean IV, le contemporain de Soliman le Grand. Les années pendant lesquelles se fit cette réforme correspondent presque exactement avec celles qui virent l'introduction du tènement militaire en Turquie. En 1484, Jean III, qui venait de s'emparer des possessions de Novgorod, expropria plus de 8.000 propriétaires héréditaires, grands et petits, et envoya pour s'établir sur leurs domaines autant de tenanciers militaires du nouveau Ivpe qu'il en avait besoin. Pour trouver un aussi grand nombre de tenanciers, i^ déplaça les serviteurs militaires des cours de ses grands vassaux et les mit sous sa suzeraineté directe. C'est ainsi que la classe inférieure des sous-vassaux ou « courtisans » {dvoryani) forma l'élément principal d'où sortirent les tenanciers des fiefs militaires.
L'ancienne classe des propriétaires héréditaires de leurs « patrimoines » — les « boyards » et les « fils de boyards » — fut alois abaissée au rang des courtisans et obligée, par le gouvernement, il servir comme des vassaux militaires et non comme des propriétaires privés. Vers le milieu du wi" siècle, ces « fils de boyards » furent même placés plus bas en grade que les « courtisans m. Le nom de (( courtisan » s'employa alors de préférence pour désigner les « nobles » russes, tandis que les V fils de boyards » ne formaient plus que la couche inférieure de la classe militaire et étaient censés servir dans les détachements provinciaux, tandis que les c. courtisans » entraient dans les régiments des villes et arrivaient même aux dignités de la cour.
Ce renversement subit de la position sociale des anciens propriétaires héréditaires et des nouveaux tenanciers dépendants fut rendu possible par une série de mesures gouvernementales. D'abord le service militaire des deux classes fut égalisé et les vieux propriétaires héréditaires durent fournir le même service que les nouveaux tenanciers militaires. C'est alors que le gouvernement de Jean \W en i55o, choisit dans ces deux classes, les v mille » privilégiés qui devaient constituer la ^rardr- du tsar ii Moscou; et une nouvelle distribution
LV THADITloN |M)I.ni(.)LE \iy
de terres leur fut laite dans un rayon de <0(> verstes autour de sa résidence. Une quinzaine d années plus lard s'accomplit une nouvelle révolution dans la propriété foncière — la dernière de la série — où les anciens propriétaires héréditaires, principalement les plus frrands et les plus iniluents, furent encore dépossédés de leurs biens, situés dans les territoires récemment annexés. De nouveaux tenanciers de Moscou prirent leur place et entrèrent en contact intime avec la « cour », qui devint ainsi une institution politique à part, opposée au «pays», une sorte tlRtat dans TEtat. Ces mesures semblent avoir aboli les grands domaines des propriétaires terriens indépendants, en tant qu'ils existaient encore à cette époque, dans la Russie du Nord- Est.
Systématiquement, tous les éléments sociaux supérieurs furent détruits sans pitié et la société moscovite fut intentionnellement nivelée, pour former la base d'un pouvoir autocratique. C'est donc par une série de révolutions sociales achevées en l'espace d'un siècle (i 484-1 >)S4 que la tradition politique de l'autocratie fut fondée.
La doctrine oflicielle de l'autocratie a toujours prétendu que la monarchie russe était éminemment démocratique. Cela n'est vrai qu'en tant que l'autocratie était l'ennemie de l'aristocratie terrienne, les princes moscovites s'étant effectivement débarrassés d'elle. Mais, pour y arriver, ils s'étaient appuyés moins sur la population en général que sur la classe inférieure des « hommes de service », des « courtisans ». Quant au paysan, loin de profiter du résultat de la lutte, il en paya les frais et (ut sacrifié aux tenanciers militaires. En ellet, bien que le règlement de Jean IV établit minutieusement le service que les tenanciers militaires devaient à l'Etat, il n'y fut pas question de leurs droits et devoirs envers les paysans. C'est ainsi que l'on jeta la base d'un esclavage futur. Nous avons vu que, même dans la loi byzantine, dans la législation ottomane, comme dans celle des Etats slaves du Sud, la situation des paysans vis-à-vis des tenanciers militaires était précisée et que les droits des tenanciers étaient limités. Naturellement, les propriétaires pouvaient s'approprier les terres des paysans et ils le firent quelquefois, grâce à la négligence des autorités.
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mais ils lie s'appropriaient pas les paysans eiix-niènies pour en faire des serfs, comme cela se passait en Russie. En conséquence, on peut appeler, si 1 on veut, l'aulocratie russe antiaristocratique, militaire, orientale, mais jamais démocratique.
Nous aurons l'occasion de revenir plusieurs fois à l'histoire des éléments sociaux de la Russie dans l'étude présente ; nous nous attacherons maintenant h d'autres déductions des faits que nous venons d'établir.
Nous avons vu la naissance de l'autocratie et son épanouissement h la fin du xv* siî»cle, mais nous ne connaissons pas encore ses traditions.
Lors de son origine, qui correspond i\ la formation d'un Etat national militaire, l'autocratie était sans passé et sans antécédents; il moins qu'on ne considère comme tels la puissance effective que les princes des « Marches » avaient à un plus haut degré que les autres princes de la Russie médiévale, elle n'avait pas encore établi sa prédominance, par une lutte ouverte contre les éléments hétérogènes de la structure politique et sociale ; en un mot, elle était sans précédent.
11 s'acrit maintenant de savoir si, depuis, elle est restée immobile, si elle forme une tradition établie, ou si elle subit une évolution ultérieure.
C'est ce que nous allons examiner.
Telle q\ie nous la connaissons :i présent, lautocratie n'était qu'un fait matériel, un événement de l'histoire. Pour se chancrer en tradition, un fait doit devenir idée. Quelle est l'idée que l'autocratie était appelée ii représenter h sa première apparition ?
Cette idée existait sans aucun doute : 1 unité politique et nationale de l'Etat russe alors précisément en voie de formation. Mais l'idée d'unité n'était pas inséparablement liée aune forme politique spéciale. Il doit y avoir eu d'autres idées pour faire entrer dans l'esprit populaire la notion de ce lien entre l'autocratie et l'unité nationale. Examinons donc de près de quels éléments était formée l'idée première de l'autocratie dans l'esprit de ses fondateurs, lesquels de ces éléments étaient durables, lesquels temporaires et finalement quels change-