CHAPITRE PREMIER
IXTROUUCTIOX
La Russie, ainsi que les Etats-Unis d'Amérique, appartient au nombre des pays récemment colonisés. C'est H. qu'il faut chercher l'origine de la plupart des différences qui existent entre la Russie et l'Europe occidentale, dans l'histoire comparée de leurs civilisations. La plupart des traits caractéristiques du développement économique, social et politique russe doivent être rapportés -. ce procédé de colonisation.
Arrêtons-nous donc ici afin d'introduire pour ainsi dire in médias resle lecteur, dans le sujet même que nous voulons traiter dans ce livre.
Comme tout le monde le sait, la Russie est actuellement en train de lutter pour sa liberté politique et religieuse. On peut se demander si cette condition nécessaire h chaque civilisation supérieure peut être remplie en Russie. L'état d'agitation où nous voyons maintenant la Russie est-il un signe extérieur de sa marche vers une existence supérieure, ou n'est-ce pas plutôt une explosion momentanée du peuple esclave jeté soudainement de la peur au désespoir et pouvant retomber bientôt dans son premier état de servilité abjecte et de prostration ?
D'autre part, si, comme dans la supposition précédente, ces troubles représentent une période nécessaire de l'évolution sociale et politique de la Russie, pourquoi cette période a-t-elle fait une apparition si tardive comparativement? Quels ont été les échecs et les obstacles que la Russie a rencontrés sur son chemin et quelles chances possède-t-elle pour le succès final de la lutte pour la civilisation ?
La réponse que nous donnerons à ces questions ne sera pas décourageante pour la Russie. Bien que dans son passé et
a CRISE RUSSE
dans son présent il n'y ait que trop de maladies, pas une, nous en sommes sûr, ne sera trouvée incurable. Celles qu'on a observées seront classées comme maladies de croissance, car le proî^^rès a toujours été évident dans Ihistoire russe, (luelque adverses qu'aient pu être parfois les conditions pour le développement normal de la vie russe.
L'ensemble de ce procédé fondamental de colonisation russe peut être divisé en deux périodes consécutives : depuis les temps les plus reculés jusqu'au milieu du wi'^ siècle, et depuis ce temps jusqu'à nos jours.
Seule, la moitié septentrionale de la Russie, très pauvrement dotée par la nature, était peuplée avant le xvi" siècle'. Toute la plus riche et la plus fertile moitié de la Russie, située au sud de lOka, ne fut colonisée que depuis le milieu du \\f siècle. Avant cette époque, ce « grenier de l'Europe » présentait l'aspect d'une immense prairie, ravagée pendant des siècles par les invasions continuelles des tribus turques et tatares. Presque sans interruption, et durant une longue période de dix siècles — du iv® au xiii'' — l'Asie centrale poussa comme des flots humains ces tribus de nomades, et il n'y a rien d'étonnant qu'elles aient complètement chassé les aborigènes de la prairie qui dans le passé avait fourni Athènes de grains.
Ce ne fut qu'au xvi*" siècle que la vie dans la prairie lut, pour les colons, sinon complètement sûre, du moins possible. Le gouvernement les ayant pourvus, quoique très insufTisanime-nt, de défense militaire, ils avaient envahi en masse la terre vierge de la prairie"', car ils cherchaient de nouvelles contrées où ils trouveraient en abondance les ressources de la nature et espéraient, en même temps, s'afTrauchir du gou-
' Voir sur la carU- les (.-onli-ées de la Kiis.sie du Nord qui corrcspondcnl aux régions enli<;reinenl inhabitées niùrne de nos jours.
' Le plan de eeUe colonisation est représenté sur la carte par quatre bandes commençant à la ligne de la défense militaire «-onstruile par le gnuvcrncnient de .Moscou nu milieu du xvi' siècle et se continuant j)ar siècle. La bande jaune correspond à In colonisation «lu xvi' siècle jusqu'au milieu du xvii«; la verte à «•elle du milieu du xvii" siècle jusqu'au milieu du xviii". L'orange à celle «le la seconde moitié du xvni». La violette à celle «lu xix». Le noir indique les contrées qui sont (et ont été p<;ndant plusieurs siècles) occupées par les aborigènes .
INTIîODUCTION i
verueiiicnt moscovite. — gouvernement qui commençait à peser lourdement sur eux, h cause de l'augmentation des impôts et de la plus grande sévérité du service militaire, rendu nécessaire pour la défense de la frontière du Sud.
La vieille souche de la population transokanienne servit ainsi à peupler la praiiie, comme les Anglais seivirent ii coloniser les territoires de l'Amérique du Nord.
Les pionniers russes rencontrèrent dans leur colonisation les mômes difficultés que les Américains. Il fallait abattre les forôts, défricher la prairie et pourvoir aux nécessités de la vie. Ainsi, les immigrants de ces deux pays furent pendant des siècles complètement absorbés par la prise en possession des ressources naturelles de la nouvelle terre occupée, s'emparant de la richesse de ses rivières, de ses bois, de sa luxuriante végétation, prolitant de la fécondité presque intarissable de son sol et finalement, tout récemment, de sa richesse minérale.
Pendant ce lent, continuel et dur travail manuel, la vie sociale en Russie prit son allure caractéristique. Les colons, cultivant eux-nièmes leurs propres biens, formèrent une population qui était très simple, agricole et démocratique. Certes, cette vaste institution de démocratie ruiale était masquée et défigurée par le développement de l'aristocratie terrienne de la Russie ; mais cette classe n'était pas assez puissante pour éclipser l'esprit démocratique et le caractère agreste de la nation. De plus, elle fut finalement détruite comme nous le verrons plus tard (chapitre v). Evidemment, un certain sens de la distinction des classes, une sorte de dédain semblable à celui qu'apporte la noblesse de l'Europe continentale pour éviter tout contact avec les couches inférieures de la société existe dans les classes supérieures de la société russe; mais en Russie, ce sentiment est d'importation étrangère, relativement récente, et sert à remplacer en quelque sorte les distinctions historiques et légales des différentes couches sociales. Ces distinctions manquant, il résulte que les lignes de démarcation entre les diflerentes classes sont très mal définies et que la transfusion entre les classes supérieures et les classes inférieures est en réalité libre. 11 est un
lait certain fjuiiii niolanoo constant se lait entre ces classes.
Avant caractérisé la siniilituile ([ni existe entre la colonisation des denx ii^ranJs pavs agricoles, laisons-en maintenant ressortir la différence.
Les colons qui émigrèrent do l'Angleterre sur la côte américaine, ou ceux qui allèrent de la Nouvelle-Angleterre dans l'Ouest de l'Amérique, étaient complètement différents de ceux qui partirent du vieux centre moscovite pour la « Terre noire » des prairies du Sud de la Russie, et difFércntes aussi furent les choses qu'ils accomplirent. Les Russes n'étaient pas les hommes libres du Massachusetts, apportant avec eux, dans leurs nouveaux étahlissenients, leurs vieilles coutumes de liberté religieuse et d'indépendance morale, plantant sur le nouveau sol leur ancienne organisation autonome des communes et se préparant ainsi aux exigences d'un gouvernement démocratique. Les colons russes restèrent dans l'intérieur du pavs. aussi près ([ue possible des dernières bandes de terre colonisées, et le gouvernement les suivit de près. Au lieu de leur laisser fonder des communes et organiser leur propre gouvernement suivant leur volonté, les fonctionnaires de l'Etat les enrégimentèrent dans une organisation sociale obligatoire.
Ces lonctionnaires , envoyés par les autorités centrales, dirigeaient chaque mouvement de la colonisation, déterminant les endroits dans lesquels les colons devaient se réunir pour le service de la défense des frontières, exigeant que ces endroits fussent enfermés dans les murs de la ville — ainsi furent bâties presque la moitié des villes russes — et distribuant en même temps les lots de terre entre les colons.
Puis, la culture de la terre étant devenue obligatoire pour les nouveaux colons a(in que le gouvernement central ne fût pas oblii^jé de les nourrir en leur envovant du grain des colonies plus anciennes, ils furent obligés d'abandonner les occupations plus faciles de la chasse et de la pêche ou de les cumuler. Naturellement, ils obéirent à regret aux ordres . du tsar, cultivant superficiellement et avec indolence leur sol fertile et se contentant facilement de ses maigres produits.
IN'TROnUCTlON
Lorsque les Américains prirent possession do leurs nouvelles terres, ils tenaienten réserve des provisions crénergie accumulées pendant une période antérieure de leur histoire. En Russie, au contraire, comme nous l'avons vu, les colons se contentaient de ce que la nature leur donnait avec peu de travail et encore moins de capital. Loin d'augmenter la fécondité naturelle du sol,rhomme ne faisait qu'en gaspiller les ressources et appauvrissait ainsi le pays au lieu de l'enrichir. Môme dans la partie la plus fertile de la Russie, les forêts furent rasées et par cela le sol exposé à la sécheresse et à la libre action des vents. Ainsi, une grande quantité de terres arables furent ravagées par les torrents prinlaniers et devinrent des ravines de sable.
Kn même temps, avec l'accroissement de la population, les demandes pour l'augmentation des lots de terre devenaient de plus en plus nombreuses, et les terres ne pouvaient plus être laissées en friche pendant plusieurs ni même pendant une seule année, comme cela avait été pratiqué dans l'ancien système de culture sans engrais. Pourtant, aucun système meilleur n'était appliqué pour remplacer l'ancien. La richesse naturelle ayant été épuisée, la Russie était arrivée au point critique où il faut trouver des moyens artificiels de culture et appliquer une énergie personnelle et une initiative plus grandes.
Mais ces qualités nous manquent.
En somme, quel était donc le type social réel du peuple qui vint du nord de l'Oka ? Cette question mérite être considérée, les opinions différant sur ce sujet. D'abord, pour établir notre propre conclusion sous ce rapport, il nous laut signaler, comme un trait principal du type national russe, un manque de forme définie, une certaine plasticité dans son caractère et dans ses mœurs, c'est ce que nous considérons comme son seul héritage du passé, bien que ce soit là un héritage négatif. Presque tout ce qui a jamais été dit de bon ou de mauvais sur le caractère national russe, tant par des étrangers que par des Russes, peut être rapporté à ce trait.
Prenons, par exemple, la description du caractère russe par un des plus récents et des plus compétents écrivains anglais
h CRISE RUSSE
qui lopreseiite assez bien toute la catégorie. Nous voulons parler de M. Lanin (pseudonyme), l'auleiir du livre liiissian C/iaractc/isd'cs.
Comme il arrive ordinairement dans les études laites par les otrano;ers, le portrait que donne de nous M. Lanin est loin d'être llatteur. Pourtant, excepté le fait que les sources de cet auteur ne sont pas toujours dignes de foi ou bien choisies et que parfois les exemples qu'il cite sont plutôt exceptionnels que caractéristiques , Timpression générale qu'il donne n'est, nous devons l'admettre, pas loin de la vérité. Les laisses, pour la plupart, dit M. Lanin, sont en général indécis dans leurs desseins et conséquemment manquent h leur parole. Ils professent des idées plutôt relâchées en matière de propriété et sont très accommodants sur les relations sexuelles. La valeur du temps n'est guère appréciée par eux. Ils sont portés au mensonge et i\ la tromperie, et cela non seulement dans leur intérêt, mais très souvent par simple politesse. Certes, en tout pays, la politesse des manières est basée sur des « mensonges conventionnels », mais, en Russie, le mensonge est quelquefois non seulement conventionnel, mais sincère et convaincu. Le Russe ment tout naturellement, fait observer M. Lanin, d'une façon particulièrement enfantine et aisée, inconscient de faire le mal et exempt de toute hypocrisie. Il hiit remar({uer (page ijS) qu'en général un u curieux mélange de religion et de friponnerie, d'amitié et de fourberie sans le ciment habituel de l'hypocrisie » forme un des traits les plus « remarquables du caractère russe ».
Cette obseï vation renferme un sens qu'il est nécessaire d'approfondir pour le but que nous poursuivons. « Le ciment » de l'hypocrisie n'existe pas dans l'esprit russe, par la même raison qu'il est absent de l'esprit d'un enfant. L'hypocrisie ne devient nécessaire que lorsqu'une certaine formule de conduite sociale devient obligatoire, ou lorsque les membres individuels de la société y sont contraints par la peur de la responsabilité des transgressions. C'est alors sculenient que le vice doit prendre la forme de la vertu et lui payer un tribut qui est ajtpelé hypocrisie. Mais ce tribut n'est pas payé en Russie, 1 hypocrisie y étant peu pratiquée.
-Xoiis vciroiis hiciilùl (|iiolle df-diicl ion on pcuL tiicrdc ccnc <)l)servalioii.
(-otiiph'lons maintenant la description de M. f.anin, on parlant de (inelfjues traits positifs du caractère russe observés par lui. Il existe, trouve-t-il, un lien très étroit entre le caractère négatif et le caractère positif. « Le Russe est si cordial, si alFable, si intensément humain, que la déloyauté ne semble être chez lui que la vertu défigurée. » Nous ne pouvons nous empêcher de citer ici une charmante petite histoire que M. Lanin nous raconte pour appuyer cette assertion,
A Saratov, sur le Volga, le paquebot Alexandre- II était sur le point de partir. Il était surchargé de passagers. Tous les billets de première et de seconde classe étaient vendus, et les passagers de troisième étaient si nombreux qu'ils étaient pour ainsi dire assis les uns sur les autres.
Après le premier coup de silFlet, le capitaine en second, se frayant hâtivement un chemin à travers la foule des troisièmes classes, fut brusquement arrêté par un paysan qui venait de porter plainte d'avoir été volé.
— Volro Excellciict', dit-Il, mou ai'gciiL a été retrouvé.
— Retrouvé où ?
— Cousu claus ce manteau de soldat. Je suis allé le chercher là. Il y avait (|uaranle et un roubles et vingt kopecks, ajoutait le paysan en liraiidissanl. comme un trophée de guerre, une bourse de cuir de chamois.
— Où est le soldat ;'
— Là, en train de dormir.
^ Eh bien, il faut le faire arrêter.
— Arrêter ! Va pourquoi ? Dieu soit avec lui! Laissez-le dormir. Puis il ajouta bonassement : Mon argent est retrouvé entièrement, que désirer de plus !
Et ainsi fut clos l'incident.
Donc une connexion intime entre ce qui est considéré comme vices et vertus russes est diiment attestée par un observateur étranger non suspect de partialité. Cette étroite connexion nous conduit à supposer que les vertus et les vices russes peuvent être ramenés h une commune orioine. Mais, avant d'aller plus loin dans la recherche de cette orioine, nous devons encore considérer si les opinions des Russes sur leur caractère national sont d'accord avec celles du critique étranger.
Evidemmont, nous devons nous attendre à ce que les auteurs russes exaltent les vertus russes et omettent de parler de leurs défauts. Comme exemple de ces auteurs enclins à exagérer les vertus nationales on peut citer le fameux romancier Dostoïevsky. Selon lui, les vertus russes sont simplement les vertus chrétiennes. Le Russe est plein d'amour, d'humilité, de douceur envers son prochain ; il est porté à l'abnégation et au sacrifice de soi-même; enfin, bref, le Russe est « tout humain », mot par lequel Dostoïevsky désire nous faire comprendre que l'esprit russe est universellement sympathique, universellement réceptif, et que cette « universelle réceptivité » est l'essence même du caractère national russe. Voici en quels termes il s'exprime i» ce sujet :
Vous conviendrez avec nous tfiie dans le caractère russe il y a un Irait 1res différent de tout ce qui est européen et qu'il est doué au plus haut deffpé pour la synthèse, pour la réconciliation universelle et pour l.i lout-liiimuiiilé 1.
Il M y a rien en lui de semljlable à la rudesse européenne : il n'est ni iniperuiéable ni raide. 11 sacconiiuode avec chacun et s'adapte à n'importe <|uelle vie. Il sympathise avec tout ce qui est humain sans aucune distinction de nationalité, de sant^ ou de latitude. Il découvre et admet immédiatement comme raisonnable tout ce qui peut contenir, ne fïit-ce qu une parcelle d'intérêt humain. Il possède une sorte d'instinct de toul-liunianité.
Ce caractère national découvre spontanément des traits d humanité même dans les particularités les plus exclusives des autres nations. Il les concilie immédiatement et les harmonise par la force de sa propre généralisation, leur trouve une place dans son propre plan de raisonnement et ainsi découvre souvent un point de convergence et de conciliation entre des idées en conflit et entièrement opposées de deux nations européennes quelconques ; tandis que, par elles-mêmes, ces nations ne trouveraient aucune méthode de concilier leurs idées et ne parviendraient peut-être jamais a les harmoniser. Eu même temps, vous pouvez observer chez le Russe une capacité illimitée pour la critique la plus apjnofoudie et le jugement le plus impartial sur soi-même, ainsi qu'une complète absence de vanilé, ce qui est quelquefois préjudiciable à la liberté d'action.
Ces derniers mots de Dostoïevsky nous intéressent particulièrement, car ils admettent que l'absence de quelque motif positif d'action — absence venant du manque d'individualité définie — peut aller, dans le caractère russe, jusqu'il exclure
Le ir-rmo «if Dostoïevsky est truduil ici littéralement, car. nièuic en russe, ce mot est (irtiCcicl.
la possibilité de toute action. L'observation est vraiinenl très profonde et sa justesse au-dessus de loute suspicion. Cette particularité est bien souvent décrite dans la littérature russe.
L'observation de Dostoïevsky nous ramène, dune laeon inattendue, à la conclusion que nous avions tirée d'avance. Nous devons donc accepter comme trait principal du caractère russe une absence complète de quoi que ce soit de limité, de « raide )) et « d'anguleux » dans son esprit, ^hiis cette « touthumanité » de Dostoïevsky — étant dotée de semblables traits — n'est-elle pas équivalente ii cet « état amorphe w, h cette (( plasticité » de notre propre définition donnée au commencement de cet argument ? Sans aucun doute, la plasticité, l'état amorphe du tvpe russe et, conséquence logi([ue, sa merveilleuse adaptabilité à de nouvelles condilions et à de nouveaux milieux, telles sont les qualités qui rendent l'esprit russe si « universellement réceptif » et conséquemment tout humain. 11 ne grave pas son empreinte sur les choses, mais il s'imprime de leur « angularité » et de leur « rudesse », et par là il est plutôt passif qu'actif, réceptif que créateur.
Ainsi, bons et mauvais, les traits du type russe prennent réellement leur source dans cette qualité londamentale — sa flexibilité et son accessibilité à chaque impression nouvelle. L'épine dorsale manque pour ainsi dire aux vices aussi l)ien qu'aux vertus russes. Nous avons déjà mentionné cette obser vation de M. Lanin que le « ciment de l'hypocrisie » manque dans le caractère russe, et par cela nous entendons qu'en Russie l'hypocrisie ne trouve pas de soutien dans les conventions sociales. Nous pouvons donc maintenant continuer a généraliser.
Ce ne sont pas seulement les conventions sociales qui ne sont pas développées en Russie, mais l'esprit social en général. Le tissu psychologique des formes sociales, symboles, principes, coutumes, en un mot de tous les fils formés par les relations sociales est très peu dejise et très fragile. Un ensemble de traditions sociales détermine généralementles mœurs sociales et aboutit à des formules agissant comme forces stiriiulantes on coercitives. Mais cette tradition est insuffisante en Russie.
lO CRISE RUSSE
.Nous tlovDiis donc docUiire que notre passé ne nous a pas donné une éducation sociale sullisante et nous pouvons en trouver des preuves à chaque page de notre histoire.
L'exemple suivant nous aidera à illustrer ce que nous avançons.
Dans l'ancienne Russie, les voyageurs étrangers étaient très frappés par la conduite du peuple russe devant un incendie. Aucune aide mutuelle n'était ortranisée. Au lieu de combattre
le leu, les gens s'asseyaient devant leurs maisons, tenant les images des saints et attendant patiemment que leurs maisons devinssent ii leur tour la proie des flammes. La seule activité déployée était celle de quelques voisins, rtklant et guettant Toccasion de voler ([uelquc inadverlante personne qui aurait pu tenter d'éteindre le (eu au lieu de garder sa propre maison. Cela est un exemple de l'état général de Tisolement social que nous avons lait remarquer.
Pour citer un symptôme permanent de cet isolement social, mentionnons qu'en Russie le premier moyen de toute relation sociale, le lanoaçre, a été constamment changéant et hésitant et ne se fixa qu'au commencemenl du xix'' siècle. Xous voulons parler ici plutôt du langage des relations intellectuelles, du langage écrit de la littérature, que de celui parlé par le peuple.
Les relations intellectuelles étaient si exiguës qu'une continuelle réaction de la littérature sur la vie était impossible et qu il ne pouvait pas exister d'influence récipro([ue entre les auteurs et les lecteurs. Chaque auteur était comparativement isolé, travaillant pour lui-même, abandonné entièrement :i ses propres ressources et dans l'impossibilité d'alléger par son (euvre le travail des générations suivantes. Ainsi, runiformité de la langue aussi bien que la tradition civilisatrice de la littérature n'étaient pas possibles.
Les ]{usses éprouvent pour lire et comprendre leurs écrivains du wm' sii'cb- la même difficulté qu'un Anglais en lisant Chaucer ou un Français en lisant Montaigne. Le (il de la tradition civilisatrice littéraire en Russie ne peut être suivi au delà d'un siècle et demi. Cela peut aider n comprendre les lacunes <jui existent dans notie niémoiie sociale et ii expli-
IMHODUCTION II
(|uer aussi ]«• man<i!K' île tradition propre ii l'esprit social russe.
Ainsi, clans tout le cours de l'histoire russe, h ([uelque branche de la vie sociale que nous louchions, nous trouverons partout le même trait fondamental : le manque de continuité et l'insuffisance de développement de tout lien de tradition sociale. Plus d'une fois, dans notre exposition subséquente, nous aurons l'occasion de faire remarquer que dans les relations économiques l'idée de propriété, dans la léfiçislation l'idée de loi, dans la morale l'idée d'une sanction éthique n'ont été que récemment développées dans la conscience du peuple et jusqu'à présent sont encore restées incomplètes.
On pourrait déduire de tout ce qui vient d'être dit que, depuis son état primitif, le développement de la Russie s'est opéré très lentement. Au contraire, loin d'être stagnant, le progrès de la Russie s'est opéré assez vite pour que ce pays, qui a commencé bien après les autres, rattrape maintenant les pays de culture plus ancienne. Son accroissement matériel a été considérable ; il occupe le second rang après celui des Etats-Unis. Alors qu'à l'époque de Pierre le Grand (1^24) l'^i population entière de la Russie n'était que de i3 millions, elle se chiflre maintenant sur le même territoire à 0)5 millions et, si nous considérons tout le pays avec les territoires colonisés et conquis depuis, ses habitants sont dix (ois plus nombreux (i3o millions). Il y a deux siècles, le peuple russe ne formait environ que le neuvième de toute la population de 1 Europe ; aujourd hui il en forme le tiers, c'est-a-dire qu'il est proportionnellement trois fois plus nombreux qu'auparavant. La densité moyenne delà population (dans la Russie d'Europe) s'est accrue pendant la même période du chiflre fort insignifiant de 9,6 par mille carré à 5o,5. Le budget d'Etat s'est élevé de 24 millions de roubles environ à plus de 2 milliards, c'est-à-dire qu'il a presque centuplé, et depuis 1724, le chiflre de la population des villes s'est élevé de 828.000 à 16.280.000, c'est-à-dire (piil est presque cinquante fois plus grand.
Voilà qui peut donner une idée du développement de la vie économique en Russie pendant ces deux derniers siècles. Son
développement social, intellectuel et moral est loin d être aussi évident ; cependant, il a marché aussi très rapidement. Nous n'avons aucune statistique nous permettant d'établir une comparaison à ce sujet, et il ne serait pas équitable de juger la marche du progrès par les modestes résultats obtenus. Pour rendre justice à la Russie et comprendre son histoire, nous ne devons pas oublier quel fut le point de départ de son développement.
La Russie n'eut pas l'occasion d'élever sur la tradition classique l'édifice de sa culture comme il le lut donné à l'Europe occidentale. Elle dut commencer à le construire sur les bases du barbarisme et fut ainsi obligée de se livrer d'abord, pendant des siècles, à un travail de développement presque inconscient avant de voir poindre la simple possibilité d'une existence civilisée. Il lui était donc impossible de préserver l'unité de sa tradition politique et sociale pendant le cours de son développement historique, — le point de départ étant trop différent du but vers lequel elle aspire maintenant.
Pour donner une idée exacte de son développement si rapide et si incomplet, nous allons donner trois esquisses représentant l'état des idées civilisatrices h la fin de chacun des trois derniers siècles et nous pourrons plus facilement, en les comparant, apprécier 1 importance des changements survenus en Russie.
D'abord, remontons à l'année 1689 et considérons Moscou avant le règne de Pierre le Grand. A cette époque Moscou était l'ancienne et encore la seule capitale de la Russie. Elle était, au milieu des forêts illimitées, des marais et des prairies, la seule ville russe digne de ce nom, et pourtant ce n'était rien qu'une cour entourant le manoir du tsar, et dont les habitants étaient les officiers du palais et de l'armée de ce tsar.
Dans ce monde de soudards illettrés, où seulement un homme sur dix pouvait réciter son Pater, son Credo et les dix commandements, on trouvait un abécédaire dans la proportion de un pour 2.400 habitants. Jamais l'Evangile n'était lu, et quand on le récitait à la masse elle écoutait sans comprendre. Il n'y avait naturellement ni école élémentaire, ni école supérieure,
INTRODUCTION l3
pas intime d'école régulière secondaire pour le eleigé, et les idées abstraites, si même il s'en trouvait quelques-unes, étaient d'importation étrangère, marchandise très rare et très sévèrement prohibée, gardée pour l'usage privé de cpielques personnes de haute condition, aspiiant à la culture de soi-même, (^es idées, pour la plupart, étaient consignées dans des livres «Urangers, soigneusement enfermés dans les colIVes d'une douzaine de marchands étrangers et d'officiers supérieurs. Quelques étincelles d'une piété plus profonde et plus vraie dormaient bien dans l'obscurité des forêts de la Volga, mais il fallait à ce feu, couvant sous la couche épaisse de la foi enfantine et du rite semi-païen, des années et des années encore pour ([ne de ces étincelles pût naître une (lamme permanente et égale.
Mais un autre feu s'allumait.
Sur la place d'un des marchés de la capitale des tsars, le 4 février 1689, un Allemand mystique, Quirinus Kuhlmann (un ami de Jane Leade, la (bndatrice de la Société des philadelphes), était brûlé sur le bûcher. Son crime était d'être venu il Moscou pour V annoncer une grande prophétie, l.a (in du monde arrivait, prédisait-il, la loi romaine allait être éteinte et la vieille foi apostolique allait triompher dans le vieux monde. Le Christ seul allait régner à la place de la foule bigarrée des princes et des rois. Tous les hommes allaient être égaux; la propriété privée deviendrait commune et plus rien désormais n'appartiendiait en propre à qui que ce fût. Le péché et l'injustice allaient être bannis pour laisser régner la justice. Le pauvre rêveur avait espéré que le tsar deviendrait son disciple et serait le précurseur de ravènement du royaume de Dieu sur la terre. Xalurelleinent, il ne trouva pas d'oreilles attentives chez les autorités russes, ni même personne dans le peuple pour écouter son obscur évangile de liberté sociale et religieuse. 11 lut conduit à la torture et condamné à mort.
Un siècle plus tard, nous voilà de nouveau dans la capitale russe en 1789, épo(jue de la Révolution Irançaise. Mais nous sommes dans une nouvelle capitale qui porte un nom étranger: le bourg de Pierre, ville qui avait surgi tout d'un coup sur
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le signe inipcrieux d'un chef révolutionnaire et qui jusqu'alors était restée étrangère au pays, malgré sa bruyante existence d'un demi-siècle.
Même sous le règne de Catherine II, Pétersbourg était encore, ainsi que Diderot le remarque, une ville de palais, car elle ne contenait que fort peu de maisons bourgeoises. Cependant, à cette époque non seulement Pétersbourg, mais la Russie entière était fort loin de la condamnation que Moscou avait prononcée, au nom de la religion, un siècle auparavant, contre les « magiques incantations » du malheureux prophète de 1 âge d'or.
Personne, dans la nouvelle capitale, ne se souciait delà religion officielle. Les magiciens n'étaient plus brûlés pour l'amour de la religion; la haute société les recevait même à bras ouverts h la condition qu'au lieu de prêcher le communisme ils consentissent à apprendre au peuple le secret de changer les métaux en or. Mais, pendant qu'à Pétersbourg la société avait complètement perdu sa religion et n'était pas encore fixée sur le nouvel idéal vers lequel elle devait tendre, la religion non officielle, la religion spirituelle, faisait de rapides progrès parmi les classes inférieures. Dans les hautes classes civilisées, c'étaient les idées prérévolutionuaires de libertés politique et religieuse qui s'étendaient rapidement. Mais ces classes étaient peu importantes et leurs membres tout à fait impuissants à appliquer ces nouvelles idées dans la vie réelle ; c'est pour cette raison que l'impératrice elle-même, quelque jalouse qu'elle fût de son pouvoir, condescendait à coopérer au développement de ces idées nouvelles, peu dangereuses, si attrayantes et si humaines !
Catherine II montrait ainsi qu'elle ne craignait pas que son peuple s'éclairât et y contribuait môme en fondant des écoles secondaires dans tout le pavs.
Mais, la Révolution française ayant éclaté, Catherine chercha alors des victimes de sa colère et de ses soupçons parmi les adhérents des nouvelles idées et essaya de briser la surface si mince encore de l'opinion publique nouvellement lormée.
L'un des meilleurs représentants de celte opinion était Radist-
chev. Envoyé par rimpt-ratrice en Allemafrne, il y avait étudié la civilisation plus ii fond qu'aucun autir liusse ne l'avait lait jusque-lii et il était revenu, précisément :i la veille delà Révolution, raconter ii la Russie ce qu'il avait appris. Mais arr«Hé court la première lois qu'il prononça le grand mot de liberté, il fut condamné à mort, puis la sentence commuée en celle de l'exil en Sibérie. Quant ii son livre, Voyage de Pètersbourg à Moscou, qui devait devenir fameux, il fut condamné par l'impératrice à être brûlé comme révolutionnaire et dangereux.
Ce lut le premier triomphe de l'opinion publique russe, car ce châtiment la sanctionnait comme une force capable d'iniluencer la vie réelle. Pourtant, son avenir était encore incertain. Pourrait-elle se remettre du coup terrible qu'elle venait de recevoir? Aurait-elle de nouveaux adhérents, acquerrait-elle une plus grande influence ou allait-elle mourir en naissant!' Ces questions restèrent sans réponse. Cependant l'aube de la liberté politique brillait déjà sur toute l'Europe. La Russie suivait à grands pas lu marche de la civilisation du monde, mais le but était encore loin d'être atteint.
Mais revenons à Pétersbourg un siècle plus tard. Les mots étaient devenus des actes et les rêves les plus audacieux du malheureux Radistchev s'étaient réalisés. La Russie s'était débarrassée de son esclavage (1861).
Le cœur des meilleurs hommes battait de joie pour ce qui avait été fait et d'espérance pour ce qui restait à faire. Le peuple s'attendait ii ce que l'édifice de l'égalité sociale fût couronné par la liberté politique et individuelle, par la liberté de conscience, de presse et d'opinion, par les droits de l'homme et du citoyen, par le règne de la loyauté et de la justice, par l'indépendance des magistrats et par une véritable démocratie.
L'opinion publique semblait se glorifier de sa victoire finale et avoir pris sa place dans la vie politique. Vain espoir! Quelques années plus tard, les rêves d'or étaient une fois de plus complètement chassés. Une lutte commençait implacable et violente, telle qu'on n'en avaitjamais vu en Russie, entre l'autorité et l'opinion. La lutte se termina par la suspicion et le chàti-
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ment mesquin de toute force vivante de la nation dn coté du gouvernement et par un désappointement amer et une opposition h outrance du c»\té de Topinion publique. Tout projet de reforme fut graduclleineul éliminé et leurs promoteurs exterminés.
De cette extermination des nuances intermédiaires de l'opinion publique il doit résulter un choc terrible entre Tancien et le nouveau, entre une tradition mourante et un ardent idéal de l'avenir. Alors l'ancien et le nouveau se rencontrent face à face et le choc est vraiment terrible, car il n'y a rien entre eux qui puisse amortir le coup, nul appareil pour pacifiquement convertir la chaleur latente en force utile et l'énergie potentielle en action.
Ainsi, comme nous venons de le voir, les rêves d'un étranger pour l'avènement d'un âge d'or, l'anticipation enthousiaste diin savant avant étudié la civilisation européenne, et une véritable lutte politique pour un but pratique et défini, tels sont les trois pas que fit la Russie sur la route du barbarisme à la civilisation durant les trois derniers siècles de son histoire.
Nous devons admettre, devant cette progression, que cette nation n'est pas restée stationnaire, au contraire. Sa marche s'étant accélérée de plus en plus, la Russie perdit bientôt tout contact avec sa vieille tradition et la question se posa quant aux résultats de ce développement précoce. Les défenseurs de l'ancien ordre se demandèrent si, dans sa course folle vers le progrès, la Russie ne courait pas le risque de perdre sa nationalité môme et s'il ne serait pas plus prudent de rester chez soi, au lieu de s'embarquer dans ce long et périlleux vovage d imitati(»n à travers l'Rurope.
Otte objection était certainement dépourvue de sens, la nation russe étant elle-même « européenne » et le procédé de sa réorganisation ayant eu sa source, comme partout ailleurs en Kurope, dans les besoins d'évolution interne et non dans le plaisir fantaisiste « d'emprunter » de nouvelles modes ou dans l'amour du changement pour le changement. Le changenifiit était uécessaire et il n'est pas ii notre honte de l'avoir accompli.
IN IllODlCTION i"
<c Vivre c'est changer, a dit le curcliiial .\i>\\tnaii, et être parfait c'est avoir changé souvent. )>
Cependant, les défenseurs de rancimne tradition admettaient que \-A Russie devait cerlainetncnt être civilisée, mais alors elle avait assez d'éléments civilisateurs dans sa tradition nationale sans avoir besoin de recourir au modèle européen. Vrai ou faux, cet argument est devenu l'appui de toute mesure réactionnaire en Russie.
Maintenant, notre tache consistera donc à examiner de plus près, si la thèse nationaliste est fondée, s'il v a, vraiment, quel([ues éléments d'une civilisation particulière inhérents ii la tradition historique russe.