CHAPITRE II
C'est avec intention que j'intitule ce chapitre non pas : « ridée nationale » mais « l'Idée nationaliste ». Par ce terme, j'entends désigner une sorte de théorie nationale particulière, — celle qui proclame certains traits nationaux inaltérables et les érige pour toujours en base de la vie nationale. La civilisation nivelle les nations comme les individus. Plus une nation est arriérée dans sa culture, plus elle est apte à être originale, et plus est grand le champ des politiciens qui prétendent que la conservation de ses traits caractéristiques est son seul moyen de salut politique. Cela s'applique surtout a un pays où, comme eu Russie, une nouvelle culture s'étant superposée iï l'ancienne, toutes deux cependant continuent d'exister dans une perpétuelle contradiction. Donc, par suite de cette situation, les théories et les aspirations nationalistes de la Russie ont été élaborées en grand nombre afin de défendre l'ancien contre le nouveau, et elles ont joué un si grand rôle dans la vie politique que « l'idée nationaliste » mérite un chapitre spécial.
En elle-même, l'idée nationaliste est dénuée de base scientifique. Les traits d'une vie nationale ne peuvent pas être considérés comme « inaltérables » par la raison que devant la science moderne rien n'est inaltérable. Si les anciennes théories considéraient la nation comme inaltérable, c'était parce qu'elles confondaient l'idée de nation avec l'idée de race, laquelle, en effet, semblait inaltérable ; encore, jusqu'à ce jour, selon la théorie nationaliste, race et nation ne forment qu'une seule et même idée. Mais, en premier lieu, devant l'anthropologie moderne la race n'est même pas considérée comme immuable, et, en second lieu, la race, le type anthropologique, n'a rien de commun avec la nation.
Une nation peut comprendre beaucoup de différents types de race, et une race type peut être dispersée parmi de nombreux groupes nationaux. Naturellement, un tvpe national suppose une certaine unilormilé phvslque et cette uniformité peut être élablie par de simples forces naturelles, telles qu'une descendance, ou la longue action d'un milieu naturel uniforme.
Pourtant, des ibices naturelles de ce genre ne sont pas essentielles pour la production d'un type national uniforme ; la meilleure preuve en est que les mêmes forces peuvent tout aussi bien agir dans une direction complètement opposée, en décomposant le tvpe national, au lieu de le rendre homogène et unilorme. Dans son essence, l'uniformité nationale est quelquefois produite, non par suite, mais en dépit des causes naturelles ; ainsi elle n'est donc un produit ni de l'unité de la race, ni de 1 unité du milieu géographique, mais elle est d'origine psychologique et sociale. L'uniformité nationale est le résultat dune longue suite d imitations inconscientes et semiconscientes des membres d un aorécfat social donné. Cette sorte d'imitation sociale est propagée territorialement par les conquêtes ou par les relations pacifiques et elle est continuée quant au temps par la descendance et la tradition, c'est-à-dire par la croissance naturelle et l'éducation consciente des nouvelles générations. Conséquemment un type national, en tant que produit social, n'est pas un ensemble de traits caractéristiques s'attachant d'une façon absolue à un homme ou à un groupe social. Ces traits peuvent être dispersés artificiellement. Ils peuvent être inculqués ou abolis par la coutume et la tradition, comme cela ariive aux Etats-Unis pour la population des immigrants '. Le type naliouiil peut même être acquis ou perdu pour des raisons daffaires et de politique comme le cas se présente souvent chez les populations mixtes et les petits groupes ethniques établis sur les frontières de plusieurs grands Ktats européens.
' l'ne. éliifle du procédé d assimilation de.« ch-monts olrangers par la vieille souche ainéricainc jettera un jour plus de lumière sur les luis de la formation des nationalités. La science européenne est en droit d'attendre des savants américains cette contribution à une branche de la sociologie qui a déjà été tant
fiin. hi<- p;ir eux.
L IDEE iS.VTIONALISTE 21
Généralement, cependant, runiforniilé d'un type national n'est pas le rcsultat d'une polilique systématique ni d'une volonté consciente. Elle est plutôt constituée et acquise dans les périodes nébuleuses de la vie nationale, quand la conscience sociale est sur le point de naître. C'est, la plupait du temps, la période où le territoire national est constitué en unité politique, sous la direction d'un pouvoir militaire cential. En Russie, ce procédé d unification nationale se poursuivait à la fin du xv" siècle. Le duc de Moscou Jean 111 fut le puissant chef qui, de ses pesantes maius, étoufl'a l'existence de beaucoup de petits duchés, ou de territoires plus (aiblement organisés que le sien, qui environnaient le siège central de son pouvoir^.
Mais, lorsque le type national commence à se former dans son état militaire, cette période est loin de coriespondre à l'épanouissement total du sentiment national et des théories nationalistes de la nation unifiée. Le sentiment national n'est pas encore pleinement conscient. La théorie nationaliste retarde sur les événements historiques de l'unification nationale. Ce n'est que plus tard que viennent sentiment et théorie, comme une consé({uence et une justification des laits accomplis.
La conscience nationale commence généralement au moment où l'ensemble de la nation, politiquement unifiée, entre en relations plus intimes avec des unités nationales environnantes, et souvent alors une comparaison s'établit entre les deux nations. Les résultats d'une telle comparaison sont doubles. D'abord, une sorte de suffisance et de vanité se fait sentir. Ainsi l'arrogance nationale semble être la première manifestation de l'idée nationaliste, sentiment qui s'exalte d'une façon particulière lorsque s'engage une lutte pour l'existence nationale ; peu importe que l'issue de cette lutte soit désastreuse ou victorieuse. Alors apparaît le second résultat de la comparaison : la critique et le dénigrement. La nation supérieure en impose à la nation inférieure, s'estlmant d'une culture différente.
Il y a quelques siècles, lors de leur première rencontre, le
Voir la carte « Formation de TEtat russe ».
conliasif filtre la Russie et les autres pays d'Europe n'était peut-être pas aussi grand que Test aujourd'hui celui qui existe entre le Japon et l'Europe moderne. Donc, la lutte entre le nationalisme et la culture étrangère ne pouvait pas avoir lieu en Russie d'une façon aussi rapide et aussi vigoureuse, et la victoire sur les vieilles traditions ne pouvait pas être si tôt ni si complètement gagnée qu'elle le serait aujourd'hui. Il y eut une longue suite de compromis et d'assimilations, qui n'est même pas terminée en Russie. On peut suivre les phases consécutives de ces compromis par l'étude de l'histoire ultérieure de l'idée nationaliste. Les changements que le nationalisme russe a subis correspondent étroitement aux positions qu'alternativement il a prises ou abandonnées, dans sa lutte avec la civilisation supérieure.
Dans l'âme même de la nation apparaît ainsi un désaccord entre la conscience éveillée de son existence nationale et la conscience naissante de la place qu'elle tient dans l'humanité en général. La conscience nationale s'attache aux traits particuliers de l'existence nationale, tels que le costume, l'habitation, l<;s liabitudes sociales, les institutions politiques, et aux anciennes formes de la croyance populaire. Mais ces traits ne sauraient se conserver ; petit à petit, ils disparaissent de la vie réelle et ne sont plus que le souvenir d'un passé vague qui ne reviendra plus. Alors, tandis que les particularités historiques s'éteignent, s'élève la conviction que le nationalisme ne consiste pas à maintenir les traditions mortes, mais à réaliser « l'esprit » vivant de la nation, et, au nom de la nation, on demande le droit à l'action libre, pour les forces inhérentes à l'esprit national. Mais aussitôt qu'il prend cette attitude le nationalisme approche de sa fin, car « l'esprit » vivant ne peut être enchaîné par la tradition morte, et l'on constate alors que '( l'esprit » national n'est pas une « substance » métaphysique ou un simple élément chimique, mais un produit évoluant et complexe du développement histoiique. Cette explication chasse le nationalisme de son dernier retranchement; il perd non seulement son caractère, mais il en prend un autre tout opposé. C'est ainsi qu'il se détruit par le pi'océdé même de son propre développement.
L'rnKK NATIONALISTK 2?)
Pari passii, avec 1 appréciation croissante des éléments de culture cosmopolite, se développe la nolion que, nécessairement, quelques-uns de ces éléments existent déjà dans l'esprit national. I/idée nationaliste devient ainsi messianique ; c'està-dire qu'elle commence à réclamer pour soi une place dans le développement universel de l'humanité. A ce point de son évolution, l'idée nationaliste est déjà devenue cosmopolite. Pour éviter ce résultat logique, le nationalisme doit rejeter ses propres conclusions et s'attacher plus fermement que jamais à quelque institution, à ([uelque coutume particulière à l'histoire passée de la nation; en un mot, il doit devenir réactionnaire. Mais, alors, son influence sur la vie réelle est paralysée. Quelque chemin qu'il prenne, il arrive à la même fin : — il se détruit lui-même. Nous pouvons donc distinguer trois phases dans le développement de l'idée nationaliste. Le nationalisme est d abord instinctif, ensuite hardi et arrogant, et, enfin, il devient apte à la critique et établit des comparaisons avec une culture supérieure. Dans cette troisième phase, l'idée nationaliste se décompose en deux types opposés : le premier, cosmopolite et messianique, le second, particulier et réactionnaire. Tous deux la conduisent à la même fin : la dissolution intérieure.
11 ne me reste qu'à fournir plus de noms et de données russes pour remplir ce cadre général, qui peut aussi bien s'appliquer à tout autre pays arriéré.
Je ne m'arrêterai pas longtemps ici aux deux premières phases du nationalisme dans l'histoire russe. L'idée nationaliste, en tant que sentiment instinctif, a été la caractéristique de l'histoire russe ancienne, et elle demeure jusqu'à présent dans le même état parmi toutes les couches de la société russe, les supérieures exceptées. De grandes accumulations de sentiment national brut restent, par ce fait, intactes contre l'avenir, ce qui a toujours inspiré à l'Europe la crainte d'une prépondérance possible de « l'esprit de conquête )> en Russie. INlais ce sentiment instinctif est peut-être beaucoup plus dangereux pour la Russie elle-même, parce qu'il risque toujours de la priver du contrôle de soi-même, comme ce fut le cas dans notre dernière guerre avec la Turquie (1877-78), ou d'être
exploité pour des actions honteuses comme celles dont nous fûmes i»''eomment témoins à Kichinev.
Nous arrivons à la seconde phase du développement nationaliste, je veux parler de ces premiers efforts vers la conscience nationale : du sentiment et de la théorie nationalistes qui naissent pendant la période de Tunification nationale. Mais ces efTorts sont très intimement liés à ce que Ton considère comme la tradition politique et religieuse de la Russie, et, pour cette raison, il est préférable de les présenter au lecteur dans les deux chapitres suivants, en discutant la tradition russe. Il V verra que cette phase fut celle d'une satisfaction sereine et d'une confiance imperturbable.
Pour l'objet que nous nous proposons maintenant, il sera plus intéressant de nous 'arrêter à la phase suivante : la troisième, celle où la sérénité du sentiment national commença à céder à une vive appréhension de confusion et de difficultés, qui se manifesta lorsque le contact avec la culture étrangère fut assez continu pour être considéré comme dangereux. On s'en rendit compte pour la première fois a Moscou, vers le milieu du xvii*^ siècle.
Bien entendu, des étrangers ont habité Moscou longtemps avant cette époque ; ils y arrivèrent dès que commença l'unification politique, à la fin du xv*" siècle ; niais ces étrangers étaient peu nombreux et passaient inaperçus parmi la grande masse de la population indigène. Ils pouvaient donc vivre où et comme ils voulaient. A partir du commencement du xvri* siècle, cependant, les étrangers arrivèrent en foule à Moscou. Ils entrèrent en Russie comme officiers, négociants ou agents d'affaires, ouvriers ou artisans au service personnel du tsar. Leur nombre doubla à Moscou dans la première moitié du xvii* siècle, allant de cinq cents environ jusqu'à mille, ce qui était beaucoup pour le Moscou de cette époque. Ils achetèrent des maisons dans la ville et des propriétés dans la province; ils parlaient librement avec les Russes, portaient des vêtements il la russe, avaient des domestiques russes et employaient la langue russe. Alors le clergé moscovite s'alarma. Le patriarche demanda au tsar d'empêcher les étrangers de menacer davantage les coutumes et les croyances nationales de la Russie.
L IDKK NATION.VLISTK 9.5
Cette deniîincle lut agréée : les étrangers recurent l'ordre (i652-53) de vendre leurs maisons et leurs propriétés et d'habiter dorénavant un seul quartier situé dans un faubourg de Moscou et appelc depuis le quartier « allemand », C'était, comme on le vit bientôt, « noyer le poisson dans l'eau ». Lorsqu'ils demeuraient parmi les Russes, les étrangers couraient toujours le risque d'être insultés par les gamins ou détroussés par les malfaiteurs ; ou bien encore, h la longue, de perdre complètement leur nationalité en se russifiant. Dans le « quartier allemand », au contiaire, ils vécurent à leur aise et furent ainsi à même de conserver leurs habitudes nationales. Le nouveau (juartier, entièrement habité par des étrangers, était là, tout près des murailles de l'ancienne cité du tsar, visible modèle à imiter. Les Russes furent ainsi empêchés de se mélanger graduellement aux étrangers, et, pour tout résultat, ils subirent, ii une période ultérieure, l'inlluence incontestée de la civilisation européenne.
En iGja, le tsar Alexis chassa les étrangers dans un faubourg en dehors de sa capitale. Quarante ans plus tard, son fils, Pierre le Grand, vint dans le faubourg devenu allemand, où il vécut entièrement à l'européenne et ne rentra jamais au foyer de son père.
Ainsi, avant la fin du xvii° siècle, le danger pour le vieux nationalisme augmenta rapidement. La Russie avait ii choisir entre !'« ancien » et le « nouveau», entre les « Grecs » qui avaient donné h la Russie leur Eglise, et les « Allemands » qui allaient lui donner leur culture, (.e fut un compatriote, un Slave, bien que non Russe, le savant et prévoyant Croate, Georges Ivrijanitch, qui le premier, vers i6jo, examina les conditions du choix. Aucun Russe de cette époque n'avait été capable de formuler avec autant de clarté et de précision les principaux points du conflit des deux civilisations qui se rencontraient il Moscou; et il pava la supériorité de sa science par l'exil en Sibérie. Ce fut de Sibérie qu'il envoya au tsar son livre sur la Politique dans lequel il formule pour la première fois un ensemble systématique de ce qui peut être appelé une politique nationaliste. 11 dit :
Les Allemands vculout nous empoisonner avec leurs nouveautés ; mais, par contre, les Grecs condamnent sans merci tout ce qui est nouveau, et, sous le faux nom d antiquités, ils nous imposent leurs inventions absurdes. Les Allemands sèment Ihérésie ; mais les Grecs aussi confondent la véritable foi avec le schisme '. Les Allemands veulent nous enseigner la vraie science, mais ils y mêlent les a:ts du diable; d'un autre côté, les Grecs considèrent comme hérésie chaque parcelle de science et nous conseillent de rester dans une ignorance complète. Les Allemands espèrent en vain être sauvés en prêchant l'Evangile; les (ïrccs laissent de côté le prêche et préfèrent sabstenir de toute discussion. Les premiers permettent tout relâchement de mœurs et nous conduisent ainsi vers la grande route de la perdition ; les derniers montrent un chemin encore plus étroit que celui du salut en nous in\itant à la superstition pharisaïque et à la bigoterie. Les Allemands dénoncent comme barbare, tyrannique et inhumain tout ce qui est turc en matière politique; les Grecs proclament ces mêmes choses admirables et dignes d'éloges. Les Allemands ne reconnaissent pas le vrai rang de l'Etal russe ; les Grecs l'exaltent dune manière insensée -.
Ce patriote rei^.onimé conseilla auxRusses de choisir la route moyenne entre ces deux extrêmes, selon la « voix de la raison». Il espérait ainsi échapper au danger de la destruction de la nationalité russe, soit du fait des Grecs, soit de celui des Allemands, destruction qui, comme il le savait bien, avait été le sort de quelques petits groupes slaves du Sud et de rOuest. Cependant, il y avait trois choses dont Krijanitch ne se doutait pas. Premièrement h l'époque où il écrivait, il n'y avait aucune conscience nationale et conséquemment aucune possibilité d'un choix raisonnable. Deuxièmement, la nationalité russe n'était pas en danger de destruction, même si l'emprunt de la culture étrangère devait se faire avec autant d'inadvertance et d'aveuglement que possible. Enfin, et cela n'est pas sans importance, il ne voyait pas qu il n'y avait en réalité aucun choix à faire, qu un seul chemin vers la civilisation était possible : celui de l'Ouest et non celui de 1 Est, celui des Allemands et non celui des Grecs. Un quart de siècle seulement après le livre de Krijanitch, la Russie devenait extérieurement et manifeslement européenne : Pierre le Grand était venu.
Voyons maintenant ce qu étaient devenus sentiment et théorie nationalistes, lorsfjue la lîussie put été européanisée par
' Krijanitch i:tait catholique romain.
' Voir chapitre iv, pages ii8 à lav..