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tant que le principe constitutionnel ne sera pas affirmé par des concessions formelles et sincères de la part du pouvoir et par suite enraciné dans la conscience du peuple, on ne peut espérer voir cesser l'emploi des méthodes ré\oluti()nnaires, même dans leur forme la plus caractt-ristique pour la Russie, celle de la terreur individuelle. Là est le contlit principal et tragique de la position i)olili(jne du moment, comme la réforme agraire est la clé de la position sociale. Une vraie constitution et une réforme radicale dans la distribution de la propriété foncière sont aussi bien les buts que les mobiles delà révolution russe. Les atteindre, c'est l'avoir déjà accomplie et laccomplir est impossible sans les avoir atteints. Une ferme volonté et une vue nette de la nécessité du moment pourraient seules en laciliter et en assurer l'issue. Mais c'est justement ce qui manque à nos hommes d'Etat. Faute d'une direction intelligente, notre révolution se perd en efforts inutiles et impuissants et tous les essais tentés pour la combattre n'aboutissent qu'à la priver d'un caractère d'unité et à entraver ainsi son cours qui, concentré sur un point déterminé, pourrait être salutaire.
L'accouchement du régime nouveau s'accomplit de la manière la plus pénible, puisqu'il a tout le caractère d'un phénomène de la nature laissé à ses propres ressources.
Espérons que les premiers pas qui ont été faits dans la vraie direction des institutions représentatives serviront utilement de leçon aux plus récalcitrants et que les adversaires convaincus de la liberté politique qui restent encore fidèles à 1 ancien régime, finiront par accepter le fait accompli de la transformation de la Russie en un Etat constitutionnel. Les cataclysmes ultérieurs pourront ainsi être évités et le progrès du grand pays slave s'accomplira par la voie de l'évolution pacifique.
Ces dernières pages ont été écrites deux mois avant la dissolution de la Douma et je les laisse telles que, à titre de document. Le groupe influent de la noblesse a fini par remporter, sur la majorité cadette, sous prétexte de complicités
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révolutionnaires de la Douma, et ceci, au moment même où les cadets réussissaient h écarter définitivement les tendances révolutionnaires et procédaient au travail de la législation ori^anlque. C'est d'ailleurs justement cela qui a hâté la catastrophe, l'ordre du jour étant la réforme des zemstvos, où les nobles prévalent, et la réforme agraire, que les cadets avaient réussi à faire accepter aux pavsans d'après les bases de leur projet. Les intérêts de la noblesse allaient donc être autrement en danger qu'avec une Douma s'épuisant en d'inutiles démonstrations. Aussi, un nouvel assaut fut tenté et réussit.
La loi électorale est chanoée, avec violation des « lois fondamentales », dans l'intérêt des propriétaires. Si l'on en croit les prédictions gouvernementales, la future Douma sera tout au plus octobriste. Mais le résultat des secondes élections les a déjà préparées aux désillusions et l'on prédit, d'autre part, que l'opposition l'emportera de nouveau et que la troisième Douma sera encore cadette.
Pourtant, les changements dans la composition des électeurs sont si grands, et dans le milieu des propriétaires nobles, les opinions politiques ont tellement changé depuis 1904, que l'on peut s'attendre à une Douma très conservatrice en matière de législation sociale, quoique assez libérale sur les questions politiques. Malheureusement, une Douma semblable, la « Douma des Seigneurs », comme on commence déjà à l'appeler, ne jouiia d'aucune autorité dans le pays et ne pourra y rétablir l'ordre et le calme.
Le grand travail du parti cadet, ayant pour but de faire prendre racine aux procédés de lutte pacifique et parlementaire, est en grande partie détruit et perdu. La violation flagrante du manifeste du 3o octobre enlève au peuple le sentiment de la continuité des institutions nouvelles, et la lutte, peu déguisée que mène un parti très influent à la cour pour le rétablissement complet de l'autocratie illimitée refoule bien en arrière la lutte politique, au moment même où elle paraissait définitivement conquise.
Bien entendu, en affaiblissant le mouvement parlementaire, le gouvernement donne une nouvelle force au mouvement
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lévolutioniiaire qui, clans ces derniers temps, se « pulvérisait » en une série d'attentats individuels, de plus en plus discrédités dans l'opinion générale et prenant le caractère de crimes, n'ayant rien ;i faire avec la politique. Le coup d'Etat du 2 1 juin promet de donner un but à ce mouvement et de l'inspirer d un nouveau soulfle. Quant aux paysans, leur impression sur la nouvelle l«»i électorale «grandira iï mesure (juils en verront les conséquences prati([ues. Enfin, l'oeuvre de pacilicalion de la Russie est extrêmement compromise et la crise qu'elle traverse inutilement prolongée.
L'autocratie est restée fidèle h ce rôle que nous avons tâché de caractériser dans ce livre. Comme toujours, elle y perdra davantage encore et voilà pourquoi les amis de la liberté russe n'ont pas ;i désespérer. L'histoire ne trompe pas.
CHAPITKi: IX
Le lecteur qui nous a suivi jusqu'ici pourrait se sentir égar*' dans la multitude des détails de ce livre ou, du moins, pourrait sentir que l'eflicacité et la force de l'argumentation ont été perdues partiellement par l'éparpillement de l'attention et la masse des détails. 11 peut donc être utile de lui donner maintenant un point de repère, en résumant les points les plus saillants et en indiquant les relations essentielles qui existent entre les dilTérentes parties du livre.
Nous avons commencé par la considération évidente qu'à tous les points de vue la Russie est dans une période de changement. Nous avons ajouté qu'elle change très rapidement et que, sous certains rapports, elle ne le cède en cela qu'aux Etats-Unis. Nous avons jeté alors un coup d'reil sur l'histoire de la Russie et nous avons observé qu'elle a toujours changé; nous aurions pu même ajouter, comme résultat d'une étude historique plus approfondie, que, dans l'histoire de la Russie, il n'arrive jamais que la moitié d'un siècle ressemble exactement à l'autre moitié et que les changements ont toujours été essentiels.
Mais, sur ce point, nous avons rencontré une alfirmation contraire qui prétend que la Russie, du moins dans certains aspects de sa vie, n'a jamais changé. Nous avons étudié l'histoire de cette allirmation, émanant de nos nationalistes, et nous sommes arrivé à la conclusion que cette théorie de l'immutabilité russe est elle-même l'aboutissement d'un changement, que, même comme théorie, cette idée n'existe que depuis une certaine époque, encore peu éloignée et que, à son apparition, elle n'était pas la conclusion d'une étude scientifique approfondie de l'histoire russe, mais seulement le produit
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d'une conception nationaliste romanesque et du besoin pratique du oouverneinent actuel de se défendre.
Or cette origine n'est pas à l'honneur de la théorie de l'ininiutabilité de la Russie. Et elle nous paraîtra encore plus inadmissible, si nous considérons qu'aux veux de |([uelques-uns de ses adeptes le seul résultat de cette prétendue immutabilité est un type national, extrêmement assimilable et susceptible d'être influencé par d'autres types nationaux. Nous n'avons pas hésité à adopter cette dernière conclusion, en tant que basée sur l'observation réelle, et nous avons trouvé qu'elle était pleinement confirmée par d'autres écrivains, particulièrement des étrangers, qui parlaient à un point de vue complètement différent. Ainsi, nous avons reconnu la plasticité du type russe comme un trait vraiment national. Mais, loin de voir en elle une qualité inhérente et essentielle au type national, nous n'y avons vu que la caractéristique d'une phase primitive de culture et d un développement social incomplet.
Non content cependant delà réfutation ostensible de la théorie de l'immutabilité nationale, nous avons essayé de suivre les arguments historiques en faveur de cette théorie. Et, ici encore, nous avons été amené à poser la même question dont cette théorie prétend donner la réponse affirmative. La tradition historique russe est-elle immuable ? Est-elle même aussi ferme, aussi inébranlable que la tradition d'autres pays qui n'ont jamais revendiqué l'immutabilité ? Puis nous avons examiné la question à la lumière de la tradition religieuse et politique de la Russie. En ce qui concerne la tradition religieuse, la théorie nationaliste attribuait une importance particulière à l'immutabilité dé l'orthodoxie, comme base principale du type national russe. Quant h la tradition politique, l'autocratie, qui était censée être une forme politique immuable, devenait également la caractéristique du type national. Afin de trouver des preuves pour ou contre la thèse de l'immutabilité, nous avons passé en revue l'histoire de l'orthodoxie et de l'autocratie russes, et nous avons toujours trouvé les faits en contradiction avec la thèse.
En matière de tradition religieuse, il paraissait que l'orthodoxie russe était plutôt un produit qu'un facteur de la vie
nationale. Nous avons vu que, clans riiistoiie russe, il s'était passe une certaine période avant l'apparition de ce prt)duit et qu'il V eut uih' autre périoile pendant laijuclle lOitliodoxie cessait d'être caracléiistique de la vie relij^ieuse. Tout en essayant d'en e.\pli(juer la raison, nous avons démontré que la période pendant la([uelle l'orthodoxie russe, comme trait particulier n'existait pas, coïncidait avec celle où la vie religieuse était i( un niveau extrêmement bas — (juehjue chose ressemblant au sliinloïsmc du Japon — et où le christianisme était encore sous la tutelle des tnissioiiiiaires i^recs qui lavaient introduit en Kussie. Puis, nous avons vu que la période pendant laquelle 1 orthodoxie avait cessé d'être caractéristi(|ue de la croyance populaire correspondait au développement de la pensée religieuse, qui ne pouvait plus se contenter de la vieille formule de croyance. Nous avons trouvé que les nouvelles formules de loi, que nous avons appelées le christianisme spirituel et évangéli([ue. étaient, dans leur essence, les mêmes que dans l'Europe occidentale. De plus, nous avons vu que, seuls, des mesures restrictives et un système de persécutions religieuses avaient pu empêcher le nouveau mouvement religieux de se développer harmonieusement.
Nous avons donc constaté que l'orthodoxie était le type national religieux d'une période intermédiaire de l'histoire religieuse de la Russie, période où la pensée religieuse était, pour ainsi dire, entre le llux et le reflux. Lorsque le gouvernement lui-même trouva que ce type national de religion n'était pas au même niveau que la tradition grecque, les autorités répudièrent cette création du génie national comme étant trop nationale; et, depuis lors, la vie religieuse de l'Eglise établie a toujours été paralvsée.
Sans une étincelle de vie dans sa tête et dans ses membres, l'Eglise s'est sécularisée et transformée en une institution de l'Etat. Que pouvaient alors être nos conclusions, quant à la fermeté et à la solidité de la tradition religieuse russe ?
Nous avons constaté qu'il n'existait aucune tradition de ce genre pouvant s'appuyer sur elle-même, que, dèslexviT siècle, les autorités avaient coupé le courant vivant de cette tradition et que la tradition extérieure est h présent maintenue par la
force, tandis qu'on empêche, par la force aussi, de se former une nouvelle tradition vivante. Et, pourtant, cette nouvelle tradition persécutée apparaît ferme et solide, comparée avec l'ancienne, qui a grand besoin de la protection de l'Etat. Ensuite, abordant l'étude de la tradition politique russe, nous avons vu qu'il faut en tirer presque les mêmes conclusions que de l'étude de la tradition religieuse. D'abord, nous avons constaté que l'autocratie est le résultat d'une longue évolution, pendant laquelle aucune aristocratie n'existait.
Nous avons découvert beaucoup de procédés parallèles dévolution politique sur les grandes plaines de la Russie, mais aucune tradition d'autocratie ne paraissait inhérente à un seul de ces procédés, jusqu'au moment où l'autocratie fut fondée par les princes moscovites, à la fin du xv^ siècle.
Nous avons vu aussi que le procédé de développement politique suivait en Russie le même cours que dans l'Europe occidentale, avec cette exception que, dans les régions de l'Ouest et du Sud et encore plus dans celles de l'Est et du Nord, ce procédé retardait sur le développement politique de l'Europe occidentale. Le retard de ce développement politique était intimement lié avec le développement trop lent de l'aristocratie nationale, ainsi qu'avec le développement encore plus lent des villes. Et ces deux derniers traits étaient également plus accusés dans le nord-est de la Russie que dans le Sud-Ouest,
Nous avons vu comment ces différences dans la composition sociale ont aidé à former un système militaire meilleur et plus fort dans le Nord-Est que dans le Sud-Ouest; et cette difiérence, dans le pouvoir militaire, nous a indiqué précisément comment, dans la lutte entre ces deux types de la culture russe, le plus fort a prévalu et comment le système de l'autocratie s'est immédiatement développé dans la partie Nord- Est. L'autocratie est donc un phénomène de concurrence vitale.
Sur ce point, une tradition de l'autocratie, tradition qui jusque-là ne pouvait pas exister, aurait pu se former. Cependant, notre étude a montré que l'autocratie était et est restée un lait plutôt qu'une idée, et c'est ce manque d'éléments idéologiques qui, en se reflétant nécessairement dans la théorie
politique de l'autocratie, l'a empt^chée de devenir une tradition vraiment historique, 1/autocratie n'avait donc aucune base juridique, en dehors de son rattachement au pouvoir des « prédécesseurs » des monarques moscovites, lcs(juels, en vérité, ne possédaient aucunement cette autoiité, et d'un autre rattachementà la sanction deDieu, sanction qu'on peut étendre i» toutes les formes de pouvoir politique. Mais, de même que la relif^ion nationale du xvi" siècle a été incapable de former une tradition, ni les prétentions historiques, ni les prétentions théocratiques de l'autocratie ne pouvaient servir do base à une tradition. Elles aussi étaient trop nationales ; elles portaient trop l'empreinte évidente de 1 âge qui les avaient formulées. A cette époque, on avait négligé de constituer un droit (juelconque, fondé soit sur une forme légale de transmission du pouvoir, soit sur lesélémenfs romains delà doctrine byzantine. C'est ainsi que, dans des temps plus civilisés, l'autocratie se trouva dans la nécessité de lournir une justification d'un caractère plus moderne. Mais tous les principes empruntés dans ce but à la jurisprudence européenne étaient contradictoires ii l'essence même de l'autocratie et, logi([uement applic[ués, auraient dû, finalement, transformer l'autocratie en une monarchie constitutionnelle. Les nouveaux arguments pour la justification de l'autocratie furent donc forcément abandonnés, comme les anciens l'étaient depuis longtemps.
Ainsi, après une série de tentatives d'avancement et de perfectionnement, l'autocratie est restée ce qu'elle était i» son origine : un fait matériel et non un principe politique. Seulement, à la onzième heure, on a essavé d adopter le principe de l'immutabilité de la vie nationale, comme un argument pour le maintien de l'autocratie. Mais jamais on n'a fourni aucune preuve sérieuse en faveur de cet argument. Donc, après des siècles d'existence, l'autocratie est incapable de trouver une tradition légale ou morale, dans les institutions ou dans les esprits, et rien ne s'oppose à son renversement, si ce n'est le fait brutal de son existence avec pleine possession du pouvoir. Pourtant, en réalité, l'autocratie, durant les quatre siècles de son existence, a changé une institution reçue en hoirie des « ancêtres » en une institution ihéocra-
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tique. Bien plus, d'un pouvoir théocra tique, selon la conception byzantine, elle a fait une monarchie bureaucratique à reuropéenne, puis dune monarchie bureaucrati(jue une manifestation de la « volonté générale » absolue du peuple, puis de cet absolutisme de Ilobbes une monarchie médiévale de Montesquieu, limitée par les « pouvoirs intermédiaires » de la noblesse et de la bourgeoisie, et rmalement, de cette monarchie d'ordres médiévaux — la standes monarchie — une institution nationale, sanctionnée par le simple lait de sa longue existence et la prétendue vertu de son immutabilité.
Si maintenant on se demande encore si la tradition politique russe est lerme et solide, nous pouvons répondre qu'ici, comme dans la sphère religieuse, la vraie tradition a été rompue par Pierre le Grand, que depuis son règne aucune nouvelle tradition ne s'est formée et que l'ancienne, complètement oubliée, ne saurait être renouvelée. 11 est donc évident que le régime politique actuel, quelque ferme et inébranlable qu'il puisse être dans la suite, doit sa solidité moins à une tradition quelconque qu'à la force de l'inertie, et ensuite aux mesures nombreuses et diverses cjue l'autocratie a été obligée de prendre pour se défendre. Or ce système de défense contre la violence ])hvsique et contre l'opinion publique prouve combien sont limitées les ressources d'ordre moral qui sont à la disposition de Tautocratie.
Nous avons vu que Speranskv a lait cette même remar([ue il V a environ un siècle. No.us avons eu l'occasion d'entendre, il V a quelque temps, une série de conférences éloquentes et instinctives faites à l'université de Chicago par M. lyenaga sur la civilisation de son pays natal, le Japon. Soit qu'il nous parlât du vieil esprit de la classe guerrière du Japon — des ùoiichis — esprit qui, disait-il, anime encore la génération actuelle, ou (ju il louât l'esprit de sacrifice avec lequel les nobles japonais se sont dépouillés de la moitié de leurs revenus féodaux pour maintenir l'unité nationale; soit qu'il nous expliquât comment les droits historiques et religieux du pouvoir central finirent par triompher des forces ennemies de la féodalité, ou (ju'il nous parlât de l'opposition de la religion populaire i\
toute innuvalion religieuse; soit qu'il nous montrât comment la vieille croyance populaire se maintint parallèlement avec rKçrlise établie et comment les classes éclairées sont devenues incrédules, il nous semblait entendre les notes d'une mélodie bien connue dans l'ensemble d'une composition étrange. Nous crovons avoir trouvé l'explication de cette similarité partielle et de cette divergence d'ensemble. Les procédés de « restauration et de renaissance » que le professeur lyenaga décrivait semblent avoir été les mêmes qu'en Russie durant la période de son européanisation et de son unification politique. Mais le mouvement de ces procédés a été tout à lait dill'érent. Des institutions ([ui. chez nous, ont mis des siècles ii s'éteindre semblent avoir disparu au Japon dans le court espace de quelques dizaines d'années. 11 s'ensuit qu'une des conséquences de cette rapidité de transformation est que l'ancienne tradition du Japon n'a eu, pour ainsi dire, pas le temps de s'éteindre et a gardé assez de vitalité pour entrer, jusqu'à un certain point, dans la combinaison des éléments de la vie et de la culture nt)uvelles.
Une combinaison semblable a été le rêve des slavophiles russes et l'histoire russe nous a montré, jusqu'à l'évidence, qu'une semblable combinaison entre le passé et le présent est dorénavant impossible en Russie.
L'ancienne tradition a été trop longue à mourir et les éléments de la nouvelle culture ont pris racine trop profondément. 11 ix'existe plus aucun élément de lancienne tradition historique. C'est pourquoi quelques-uns des aspects de la vie japonaise évoqués par le brillant conférencier peuvent rappeler, à l'esprit d'un Russe, le souvenir d'un passé qui ne reviendra jamais et d'aspirations depuis longtemps anéanties dans le courant de la vie et de la pensée nouvelle. Pourtant, il y a dans cette comparaison une note discordante. Quelque jeune que soit la nouvelle culture du Japon, et, relativement parlant, quelque vieille que soit la nôtre, quelque hétérogène que soit le mélange des vieilles traditions avec la nouvelle culture au Japon et quelque homogènes que soient les éléments du progrès chez nous, M. Tyenaga ne semble avoir rien eu à dire d'une lutte sociale ou politique sérieuse dans son pays, tandis
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que c'est précisément sur les éléments de cette lutte que nous avons été, nous, obligé crappuyer.
Une explication de cette diflerence est peut-être que la société au Japon n'est pas aussi démocratisée qu'en Russie. Il est possible que l'opinion publique demande moins au Japon qu'en Russie. Mais une autre explication est qu'on lui accorde davantage. Le Japon jouit de la condition la plus élémentaire du progrès : la liberté politique, pour laquelle nous sommes encore en train de lutter. Les hommes d'Etat qui ont régénéré le Japon semblent avoir suivi le conseil que Speransky, le plus grand homme d'Etat de la Russie, avait donné à Alexandre 1""", lorsqu'il lui disait que les batailles patriotiques devaient se livrer non pas dans la rue, non pas dans les amphithéâtres des universités, non pas dans les assemblées annuelles des zemstvos, mais dans l'enceinte d'une assemblée nationale.
La signification de ce conseil était de rester en avance sur l'opinion publique. Xous ignorons ce que serait la vie russe actuelle si. il y a près d'un siècle, l'empereur Alexandre avait cédé aux instances patriotiques de Speransky et inauguré une ère de libertés politiques. 11 est très probable que l'opposition politique eut pris une forme plus pacifique, que le vieil esprit de la classe guerrière si développé sous Catherine II et Alexandre P' se fût conservé en une plus large mesure, que les éléments modérés eussent joué un rôle plus important dans la vie politique et dans l'opinion publique et qu'enfin la lutte entre le gouvernement et cette dernière n'eût pas été une guerre continuelle entre deux races, ayant chacune son propre « patriotisme » et sa propre « loyauté ».
Toutes ces choses auraient pu arriver, et pourraient en partie arriver encore, si les conditions politiques de notre pays devenaient plus normales. Mais, grâce au système de défense et de conservation de l'autocratie, les événements de notre vie politique ont pris, en réalité, une direction tout ;i fait différente.
On pourrait croire, après ce que nous venons de dire, que le gouvernement russe avait le choix et qu'il est librement entré dans la route qu'il poursuit.
Certes, ce libre choix aurait été impossible, si quelque
force sociale avait force le gouvernement ;i prendre une autre route. De sorte que l'incertitude des questions politifjues résulte principalement de l'absence de forces sociales pouvant résoudre ces questions, de la même façon ([u'elles ont été résolues partout où ces forces sociales existaient. Sans nous contenter pourtant de cette conclusion a priori, nous avons passé en revue les principales phases de l'histoire sociale de la Russie et nous avons Irouv»^ que cette conclusion était juste. Les ordres sociaux ont toujours été, dans l'histoire russe, subordonnés au but de l'Etat. Ils n'avaient pas de privilège en dehors de ceux n^sultant de leur fonction ofUcielle et de ceux que l'Etat leur concédait. Telle était la situation des ordres sociaux à l'époque où l'Etat moscovite était envoie de formation, et particulièrement pendant les xvi^ et xvii" siècles. Les liens ([ui unissaient ces classes et le ^gouvernement étaient quelque peu relâchés, lorsque l'Etat moscovite atteignit son principal but national et militaire. Le gouvernement de Catherine II fit même une tentative pour transformer les ordres sociaux de la Russie en des espèces d'ordres privilégiés, semblables à ceux de la Russie médiévale. Mais cette tentative de trouver un substitut à la tradition sociale absente a été faite trop tard et, partant, a échoué. Car là, comme dans le domaine de la religion et des institutions politiques, le passé n'avait légué aucune tradition au présent. Et cette conclusion, nous l'avons vu, était également justifiée par l'étude de l'histoire de l'aristocratie, de la petite noblesse et de la bourgeoisie.
Nous avons vu comment le gouvernement écarta, volontairement et systématiquement, la tradition de la noblesse russe, comment l'ancienne aristocratie de race a été écrasée par Jean IV, au xvi* siècle, et comment la seconde aristocratie, celle des services d'Etat, a été démocratisée par les mesures de Pierre le Grand. Nous avons vu que la troisième aristocratie, celle des courtisans du xviii'- siècle, était trop dépendante du gouvernement pour former une lorce sociale réelle et qu'ensuite la petite noljlesse russe, malgré les pages trèsbrillantes de son histoire, avait eu peu de chance de devenir jamais indépendante.
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C'était pourtant la classe dont le gouvernement avait le plus grand besoin pour développer le pouvoir militaire, et aussi pour se faire un appui politique. En retour de ces services, les membres de la petite noblesse recevaient tout ce qu'ils demandaient : des terres et des paysans, des places dans l'administration, des postes auprès du tsar. Toute la classe pavsanne fut sacrifiée aux besoins pressants de l'Etat. Il v eut même un moment, vers 1770, où la petite noblesse semblait vouloir afllrmer sa position sociale, au moyen de privilèges politiques. Mais, à ce moment précis, le gouvernement, n'avant plus besoin d'elle pour ses projets militaires, porta son attention vers les pavsans opprimés, qui réclamaient la liberté avec une force toujours croissante. Alors, au lieu de représentation politique, on donna aux membres de la petite noblesse la prédominance dans le gouvernement local. Cependant, ils ne considérèrent pas cette prédominance comme un privilège de classe et regardèrent leurs droits et leurs devoirs locaux comme des marchepieds pour arriver aux fonctions d'Etat. Leur chance d'obtenir des privilèges politiques était perdue et, lorsque, environ trois quarts de siècle plus tard, la petite noblesse fut dépossédée de ses esclaves, elle revendiqua en vain le droit d'intervention dans une réforme qui devait lui enlever un tiers de son revenu.
Quant il la bourgeoisie russe, nous en avons peu parlé, étant donné que, jusqu'à une époque très récente, la Russie n'a pas eu de bourgeoisie digne de ce nom. La dépendance des classes industrielles et commerciales de la Russie était encore plus grande que celle de la petite noblesse, par la raison que l'Etat seul s'occupait h créer et h développer les industries russes.
Nous sommes donc obligé de conclure qu'il n'existait en Russie aucune force sociale pouvant exercer une influence sur la vie politique et prendre part au développement des idées politiques. Néanmoins, il y a eu en Russie une vie et un développement politiques. Qui en étalent donc les représentants, et quel rôle ces représentants ont joué dans l'histoire de la civilisation russe?
Nf>us avons vu qu'au commencement les hommes de la petite
noblesse avaient étt' les premiers à s'instruire. L'Etat luimême était oljligi' de les iiishiiiie pour aceomplir sa propre européanisation. Leurs sentiments de classe étaient faibles, mais cette faiblesse les rendait plus accessibles au côté idéal de la culture. Et ces hommes sans importance, politiquement parlant, tant qu'ils représentaient leur classe, devinrent de plus en plus lorfs, lorscju ils commencèrent ii représenter l'opinion pul)li({ue en irénéral. Leui' idéalisme politique minait surtout leurs propres privili-j^cs de classe, et le oouvernement n'était pas complètement hostile à cette sorte d'opinion. Mais lors(ju*ils eurent atteint le premier grand but de leur programme : ralTranchissement des paysans, ils jetèrent les veux sur le second : la liberté politique, et, sur ce point, leur progrès devait être arrt'té de longues années par la politique de défense de lautocralie.
Quels sont donc ii présent leurs movens pour atteindre ce second but? Représentent-ils encore la force idéale de l'opinion publique seule, ou disposent-ils d'autres movens plus puissants?
D'abord, il faut observer que, pour atteindre le premier but, ils ont déjà employé des forces en dehors de la simple opinion. Nous avons eu l'occasion de constater que 1 émancipation des paysans était, dans une large mesure, le résultat d'un danger social qui croissait, en même temps que le servage devenait de plus en plus intolérable.
Le fait que le développement économique du pavs était retardé ou empêché par la continuation de l'esclavage n'était pas moins important. C'est ainsi que des raisons économiques, aussi bien que sociales et philanthropiques, amenèrent l'émancipation.
Toutes ces raisons et d'autres encore peuvent avoir joué un rôle dans la seconde phase de la lutte politique. Il laut d'abord mentionner l'énorme développement des éléments sociaux, politiquement conscients, qui forment rt)pinion publique en Russie. Si la petite noblesse joue encore un rôle parmi ces éléments, elle est loin d'être le seul porte-parole de l'opinion publique, comme elle l'a été avant l'émancipation des paysans. Aujourd'hui, on trouve des membres de l'ancienne petite noblesse
dans toutes les branches de la vie publique : dans la presse, dans l'instruction publique, dans les professions libérales, sans parler du service de l'Etat, et particulièrement des gouvernements locaux autonomes. INIais il serait impossible de dire quelle est maintenant l'opinion de classe de la petite noblesse. D'ailleurs, elle ne constitue plus une classe ; elle s'est trop mélangée avec d'autres éléments sociaux dans toutes les positions qu'elle occupe, même dans sa situation de propriétaire terrien. Cette ubiquité delà petite noblesse a facilité la propagation générale de l'opinion publique ; néanmoins, comme classe, elle influence moins cette dernière qu'autrefois. Le nombre des « hommes de rangs mêlés », les raznofchinlsi^ a énormément augmenté dans toutes les professions, et l'esprit démocratique qu'ils y ont apporté, et que la presse libérale et radicale a développé, est un trait distinctif de la classe instruite de la Russie actuelle.
Naturellement, cette classe instruite n'est pas politiquement homogène et divers représentants défendent des opinions politiques très différentes. Nous en avons signalé les deux principales, que nous avons nommées l'opinion libérale et l'opinion socialiste. Il n'existe pas en Russie d'opinion vraiment conservatrice, il n'y a qu'une opinion officielle, celle du gouvernement, qui est sans intérêt ici.
Or, grâce aux conditions anormales de la Russie, le trait dominant de sa vie politique est que l'opinion publique, au lieu de s'éparpiller en petits groupes ou fractions, tend plutôt vers une action unique et commune contre l'ennemi commun que ces conditions anormales représentent. Ce procédé d'unification de l'opinion publique est double. D'abord, les nuances d'opinion politique plus ou moins radicales sont seules représentées.
L'opinion publi({ue, ne recevant pas de « pots-de-vin » et n'ayant jamais eu l'occasion de défendre les intérêts privés ou collectifs de qui que ce soit, est désintéressée, purement humanitaire, profondément démocratique et, partant, radicale. C'est là la raison pour hKjuclle les différences d'opinion publique ne sont pas assez grandes pour rendre impossibles la réconciliation et l'unification. En second lieu, les points de diver-
gence entre les difTérentes nuances de l'opposition se rapprochent au fur et à mesure que s'accentue la bataille politique. I'>n examinant riiisloire du mouvement libéral et du mouvement socialiste, nous avons trouvé que la distance qui les séparait i\ l'origine s'efFace peu ii peu, jusqu'à rendre presque possible entre eux une alliance ou tout au moins une actiott concertée dans un but d'intérêt général.
Nous avons vu que le courant libéral devenait graduellement radical et démocratique et que son programme éliminait petit il petit tout ce qui n'avait qu'un intérêt de classe. Nous avons constaté en même temps que l'élément utopique disparaissait lentement, mais sûrement, des programmes socialistes ; et ainsi est devenue possible la transformation dun parti révolutionnaire en un parti politique.
Des réformes politiques ! voilà le cri général de toutes les nuances de l'opinion en Russie. Mais n'est-ce qu'une opinion ? N'v a-t-il pas d'Intérêts, n'y a-t-il pas d'organisation prête à combattre pour la liberté politique? N'y a-t-il pas de forces impulsives capables de les arracher au gouvernement récalcitrant?
Nous avons trouvé une réponse allirmative dans l'étude de la situation présente. Oui, ces forces impulsives existent : ce sont la crise matérielle et le mécontentement politique. Le tableau que nous venons de tracer aurait pu sembler exagéré avant le mois de janvier 1905, mais maintenant personne ne saurait penser ii l'exagération. La Russie subit une crise; elle est malade, et sa maladie est si grave qu'un traitement immédiat et radical s'impose ; les palliatifs ne serviront à rien.
Ils aggraveront plutôt la situation. Prétendre que tout est bien en Russie, à part (quelques personnes « mal intentionnées », cause de tous les troubles, n'est plus simplement ridicule mais est criminel.
Des citoyens pacifiques et respectueux de la loi, qui n'ont pris part à aucune lutte politique et n'ont jamais eu d'opinion politique définie, commencent à se rendre compte que le système de défense et de conservation pratiqué par le gouvernement rend impossible le progrès général et le développement de l'initiative privée, exactement comme, il y a quarante
ans, le servage arrêtait le progrès. En effet, le développement de rinitiative privée est, selon le gouvernement lui-même, le principal besoin de l'époque actuelle, et le principal remède contre la crise industrielle, commerciale et agricole qui de nos jours est devenue endémique en Russie. Il serait présomptueux de la part d'un historien de prédire quel sera, dans ces conditions, le résultat probable du conflit séculaire entre l'opposition russe et la prétendue tradition contre l'opinion publique et le gouvernement.
H faut laisser ses caprices ii l'histoire, dit Ilerzen ; et il faut reconnaître que, dans la situation que nous venons de décrire, l'histoire trouve un vaste champ pour ses caprices.
Malgré leur accroissement et leur unité, les forces de l'opposition ne sont pas encore assez grandes pour renverser le orouvernement; mais elles sont assez grandes pour rendre continu l'usage de la violence et pour arrêter ainsi toute œuvre pacifique de la civilisation. Nous pouvons dire a^-^c Speransky qu'aucun gouvernement ne peut durer s'il ne possède aucune force morale et s'il est obligé de recourir à la force brutale pour faire exécuter ses ordres. Si toute la question consiste à savoir combien de temps encore la force brutale des baïonnettes restera avec le gouvernement, on peut dire que la situation est sans espoir. Lorsqu'on doit envoyer 3j.ooo gendarmes dans des villages d'où tout spectateur étranger est exclu, il faut convenir que les ailaires sont dans des conditions que personne ne peut sauver. Et, si le gouvernement ne veut pas se rendre, il devrait songer, en bon stratégisle, non pas à inventer quelque autre moven de défense, mais h chercher une position plus tenable.
Le lecteur a pu se rendre compte, d'après tout ce qui précède, en quoi, selon l'opinion publique, consiste cette position plus tenable. La Russie demande une représentation politique et des garanties sur ce qu on appelle les droits fondamentaux delhomme: c'est-ii-dire la liberté de conscience et la liberté de parole, le droit d'association et de réunion publique, la liberté de la presse, un régime légal strict et la libre administration de la justice. Ce qui suppose la révocation des édits et règlements arbitraires, l'abolition des tribunaux extraordi-
n aires et enfin et surtout une loi de V/iaheas corj)iis, c'est-à-dire une garantie contre l'arrestation arbitraire et la perquisition domiciliaire. Il n'y a aucune opinion générale quant aux institutions représentatives, mais on peut facilement établir une opinion moyenne sur ce sujet. I/opinion publi(jue ne se contentera plus d'une (chambre coiisiillative et ne suivia pas davantage It's partis extrêmes qui veulent une r«'pul)li([ue ItHlcrative avec uîandat impératil, c'esl-ii-dire la b'îgislalion directe par le peuple. La grande majorité se contenterait de ce ([ue revendi- ([uaient autrefois les libéraux de Tver, c'est-à-dire d'une constitution semblable à celle qui fut donnée à la Bulgarie, il y a vingt-cin([ ans, par l'empereur de Russie. Il faut se rappeler cpie la conslitutiou bulgare est logiquement démocratique et ([u'elle comprend les deux institutions revendiquées par les démocrates libéraux de 'a Russie : le suffrage universel et une seule Chambre. L'argument favori des conservateurs, (jui soutiennent que la Russie n'est pas mûre pour une constitution, se trouve détruit par l'exemple de la Bulgarie. La base large et démocratique de la constitution de ce pays ne correspondait pas, lorsqu'elle fut instituée, au degré de développement politi<}ue du peuple bulgare, mais elle a été très précieuse comme mo} en d'éducation politique, et elle supprime pour longtemps tcuite discussion sur un changement ultérieur dans la forme du gouvernement. Ce qui ne manquera pas de faire naître une bonne et durable tradition politicpie et de concentrer toutes les luttes dans le cadre léo-al des institutions.
On peut se demander si cet exemple de sagesse politique, qui envisagea non seulement le présent, mais aussi le futur, sera suivi par les hommes d'Etat russes. Quant à savoir s'il y aura des réformes politiques en Russie, l'historien ne saurait émettre le moindre doute à ce sujet. L'histoire peut avoir ses caprices, mais elle a aussi ses lois, et si, comme nous avons essayé de le démontrer, la loi de l'histoire russe est le progrès, la réforme politique ne peut ne pas venir. En douter, ce serait désespérer de l'avenir de la Russie.
LISTI- DES CAI\TF.S
Pages,
1. Rogioii du Pctil Etal de siège (protection forcée en 190:2) ... 64
II Klat actuel de la prospérité agricole (1900) comparée avec la
moyenne de toute la Russie '^S