‹ La crise russeChapitre 56 sur 57 · UN AX DK RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

UN AX DK RÉVOLUTION

C'est du 9 janvier igoS, de ce dimanche rouge dont j'ai déjà parlé dans le chapitre précédent, que commence en Russie ce qu'on appelle la période révolutionnaire. On a trop parlé de cette révolulioti, on en a trop atlendii. I'>n Russie, ceux ([ui fondaient leur espoir sur un calaclysnie complet ont été déçus ; à l'étranger, on a perdu confiance en elle et, la confondant avec le mouvement « libérateur » on a tendance ti les discréditer tous les deux.

Réduisons donc les choses à leurs justes proportions. S'il n'v a pas eu de révolution complète, les révolutions ne se font pas en un an, il v a pourtant eu dans l'état d(;s ciiosos un changement profond et énorme et la Russie d'aujourd'hui est entièrement différente de celle décrite dans les pages qui précèdent. Nous n'entreprendrons pas ici la description de cette Russie nouvelle, mais nous dessinerons à grands traits les changements les plus importants qui se sont opérés pendant cette dernière année. En premier lieu, c'est la formation des partis politiques, seulement en germe il y a un an, et qui est maintenant un fait accompli. Il est facile à comprendre que l'organisation des partis était impossible sous le régime de peisécution décrit au chapitre iv. Après ledit du i8 lévrier îyoj concédant la représentation nationale, les conditions changèrent, la société s'empressa de regagner le temps perdu et essaya de se servir des éléments d'organisation déjà existants pour former ses groupes politiques ; ce fut pour ainsi diio la période préhistorique dans l'histoire de nos partis. Elle dura de février à octobre.

Pendant les quatre premiers mois se formèrent des Unions de différentes professions libérales : celle des avocats, des

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médecins, des ingénieurs, des professeurs, des écrivains, des maîtres d'école, etc. Ces unions étaient non seulement cimentées par le lien d'une même profession, mais encore par des opinions politiques communes, plus ou moins radicales pour la plupart, et, comme cela arrive presque toujours dans les moments de troubles, les opinions les plus radicales finirent par triompher.

Au mois de mai se forma l'Union des Unions, sorte de Conùté central où se trouvaient les représentants de chaque union. De purement fédérative, l'Union des Unions se transforma peu à peu en un organe dirigeant, représentant l'opinion des groupes les plus avancés des intellectuels russes de tout l'empire. En vérité, la base de cette institution n'a jamais été très solide, l'organisation des groupes professionnels n'ayant jamais bien été établie, mais l'iniluence politique de l'organe central n'en fut pas moins grand tant que manquèrent les organisations des vrais partis politiques.

Passons :» un autre élément d'organisation : celui de la représentation locale des zemstvos et des municipalités, professant en général des opinions politiques plus modérées, et, par suite des longues luttes que nous avons subies, devenues aujourd'hui ouvertement réactionnaires.

Il y a un an, c'était l'opinion libérale qui prévalait dans ces couches sociales ; elles étaient guidées par un groupe d'hommes politiques, les constitutionnels des zemstvos, et étaient peutêtre alors les seules (jui joignissent l'expérience des affaires administratives ii une connaissance de la théorie politique. Nous les avons suivies, dans les chapitres précédents pendant une trentaine d'années, et nous avons vu leur congrès du 19 novembre 1904 donner le signal du mouvement politique contemporain. Toute une série d'autres congrès suivirent le premier. Ils furent tenus en février, avril, mai, juin, juillet, .septembre et novembre \go5. De congrès en congrès, les opinions politiques du groupe dirigeant se dessinèrent de plus en plus clairement, et la grande majorité de leurs membres se langea du coté de ce groupe. C'est ainsi qu'en automne igoD se forma, au sein de ces congrès, le noyau d'un véritable parti politique, ayant son programme très étudié, son projet

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de constitution, et étant lii- par un certain nombre de résolutions prises quant à runilormité d'action.

Mais, entre ces deux noyaux d'organisation, l'Union des Unions et les constitutionnels des zemstvos, un certain antagonisme d'opinion politique existait, les premiers représentant le radicalisme des intellectuels et les seconds le libéralisme des inslilullons locales. Les intellectuels aspiraient à la réalisation immédiate de la souveraineté du peuple par l'action directe du « peuple en révolution ». Les libéraux tendaient à introduire une « vraie constitution » et le régime parlementaire par le moyen de transactions avec le pouvoir existant. Les résolutions prises à l'occasion de la défaite de Tsoushima ont particulièrement mis en relief la divergence de ces deux tactiques. Les congrès des deux groupes politiques se rassemblèrent alors à Moscou, et, tandis que dans leur « congrès de coalition » les « constitutionnels » des zemstvos, alliés à des éléments encore plus modérés qu'eux-mêmes décidaient de porter leurs plaintes jusqu'au trône, en élisant comme porteparole le loyal et modéré prince Serge Troubetzkoï, mort depuis, le congrès de l'Union des Unions lançait un appel au peuple, lui demandant d'en finir, par n'importe quel moyen, avec la « bande de brigands « au pouvoir. En automne, lorsque la Douma du 19 août eut été octroyée, le contraste des deux tactiques s'accentua davantage encore. Personne n'était satisfait de cette première concession d'une représentation délibérante sans pouvoir législatif. !Mais, tandis que les libéraux étaient prêts à développer le principe constitutionnel par le fonctionnement de la représentation octroyée, les radicaux des Unions joignaient l'eiTort révolutionnaire pour la conquête du pouvoir par le peuple, efiort qui aboutit au manifeste du 3o octobre concédant une Douma léiiislalhe.

Cette nouvelle concession, accompagnée de celles de la liberté de réunion, de la liberté de la presse et des associations, rendit possible l'organisation de vrais partis politiques et c'est ainsi que s'inaugura une nouvelle période de la vie politique du pays.

Ce qui importait donc le plus à faire était une fusion entre la branche radicale et la branche libérale de l'opposition russe :

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les démocrates intellectuels et constitutionnels des zemstvos. Cette tâche fut accomplie par un groupe intermédiaire mentionné dans un chapitre antérieur ; la société secrète dite « l'Union de la Libération ». Sous l'influence de cette société, fondée en 1903 et comprenant des membres des deux groupes, une certaine unité de programme et de tactique avait été établie, et depuis plus d'un an elle pensait à se transformer en un parti politique ouvert, en s'attirant tous les éléments de l'opposition. Ce parti fut fondé en un congrès réuni à Moscou, trois jours avant le manifeste du 30 octobre, pendant les jours troublés de la célèbre grève générale, il prit le nom de ((. Constitutionnel Démocrate « (ou K. D.), nom qui en désionait les éléments constitutifs, c'est-ii-dire les « constilutionncls » des zemstvos fusionnés avec les « démocrates » intellectuels.

Au commencement, le nouveau parti semblait être une organisation beaucoup moins forte que les deux éléments ayant servi à le composer; voilà pourquoi, au mois de novembre, le comte Witte s'adressait encore au congrès des zemstvos pour faire appuver sa politique et se faire donner des ministres. La réponse qu'on lui fit de bien vouloir accepter le programme du nouveau parti lui apprit que Tinslrument dont il voulait se servir n'existait plus.

Peu h peu, l'Union des Unions qui se traînait à la queue du mouvement révolutionnaire, tomba elle-même en décadence. l>e parti cadet fut donc, pendant quelque temps, le seul parti de l'opposition organisé. On l'accusa d'être composé d'éléments trop hétérogènes et, des deux côtés, il fut sévèrement critiqué. Du côté droit on lui reprochait d'être entaché de révolutionisme, de républicanisme et de fédéralisme ; du côté gauche on le stigmatisait d'opportunisme, de tendances bourgeoises, de « trahison n envers le peuple.

Malgré toutes ces attaques, le parti poursuivit sa carrière, devint de plus en plus puissant, à mesure qu'il devenait plus homogène et indépendant de ses « adversaires » de l'aile droite et de ses « amis » de l'aile gauche. Ce sont ces adversaires et ces amis que nous allons maintenant étudier.

Le lecteur se rappelle sans doute le congrès du ly novembre

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i()()4 tlonl la déclaration marque le point de départ de tout le mouvement politique contemporain. (À)mme nous lavons dit, la grande majorité du congrès se prononçait pour la constitution et ce n'était qu'une faible minorité, ayant ii sa tète M. Chipov, qui voulait garder la prérogative intacte et ne laissait aux représentants du peuple que le pouvoir consultatif. Cette minorité demeura récalcitrante jusqu'il ce que, grâce au manifeste du 3o octobre, la constitution devint un fait. Alors, ne pouvant plus sopposer l\ la volonté du souverain, M. Chipov et ses amis devinrent constitutionnels malgré eux, mais ils étaient bien résolus h s'en tenir lii dans la voie des réformes. Leur résolution s'aCTermit encore pendant le mouvement révolutionnaire de la fin de Tannée igo5. Pour tenir tète aux « cadets » et encouragés par le gouvernement, ils formèrent le nouveau parti des « octobristes » [nommé manileste du 3o octobre). L'inliuence de ce parti du centre droit fut minime jusqu'à la chute du mouvement révolutionnaire qui eut lieu il la fin de décembre 1903, et ce fut pendant la réaction qui le suivit que les octobristes eurent leur moment de succès. Il ne fut pas long.

Avant de suivre les développements ultérieurs des « cadets » et des « octobristes », nous devons nous arrêter sur les événements importants qui ont donné a toute la période son caractère révolutionnaire, réunissant tout l'enthousiasme l\ toute l'inexpérience d'un premier élan vers la liberté politique aussi bien que vers l'égalité sociale. C'est à ce mouvement spontané des masses populaires que la Russie doit la conquête des concessions autocratiques qu'elle possède à présent. Nous ne décrirons pas ici l'histoire de ce mouvement populaire, nous en retracerons seulement les hiits généraux.

Dans notre exposé de l'histoire récente des partis révolutionnaires de Russie, nous avons déjà distingué quelques périodes successives, caractérisées par le révolutionnisme croissant de leur méthode de lutte et de leur doctrine de parti. Nous avons abouti i» cette ère de révolution ouverte, proclamée le 9/22 janvier 1900, parle père Gapon et ses « 100.000 ouvriers». Cette insurrection pacifique et Inattendue fit naître dans les esprits de nos intellectuels socialistes les plus grandes espé-

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rances et les plus grandes illusions. La révolution semblait imminente ; on en construisait les plans, on en tirait les horoscopes selon les meilleurs modèles étrangers. Les deux fractions du parti socialiste démocrate : la « majorité » et la « minorité » ; la première révolutionnaire et « blanquiste », la seconde plus modérée et académique, ont toutes deux tenu leur congrès au printemps de 1905, afin de décider du parti à prendre dans les développements ii attendre. La minorité décida de laisser agir la « bourgeoisie » qu'on s'attendait à voir faire une révolution pour son propre compte, comme elle l'avait fait en France en 1789 et en i83o. Le socialisme et le « prolétariat » n'avaient qu'à attendre et à critiquer le « gouvernement provisoire » bourgeois qui, d'après eux, était en train de commettre toutes les fautes, perpétrer tous les crimes, consommer toutes les <> trahisons w envers la « cause du peuple », lequel devait être averti et sauvé par le socialisme. La « dictature du prolétariat » lui-même devait seulement être tentée dans le cas où, influencées par la révolution russe, les démocraties plus avancées de l'Europe voudraient faire une tentative pour l'avènement immédiat du régime socialiste. La a majorité » allait plus loin dans ce sens que, sans attendre 1 initiative de la bourgeoisie, elle se préparait elle-même à un coup de main, à une « insurrection armée » et. en cas de succès, se ménageait une place dans le gouvernement provisoire, il la façon de la Révolution de février 1848.

Comme le gouvernement n'était nullement pressé d'accomplir sa promesse, c'est-à-dire d'octroyer de son gré la représentation nationale et une assemblée législative, l'indignation générale alla s'accroissant jusqu'à l'automne de 1905, et elle trouva son expression dans la fameuse « grève générale» qui aboutit à la concession de la constitution du 17 octobre (vieux style). N'étant pas une véritable constitution, ne contenant que de vagues promesses remplies des arrière-pensées d'une autocratie intransigeante et entêtée, le manifeste du 17 octobre amena avec lui, sans en apporter les profits, tous les inconvénients d'un chanrjement brusque de rén;ime. La révolution lut

depuis il l'ordre du jour; elle fut ouvertement discutée dans les assemblées, recommandée par la presse, pratiquée par les

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oro-anisations r(''Voliitiomuiircs II scinhlail (iii'il n\ ru\ plus lien (1 impossible.

Nos socialistes revinrent aux utopies révoluti(Minaires les plus primitives. On ne voulait même plus attendre rinihntive de riuirope pour faire la révolution sociale que l'on voulait immédiate. On proclama « la révolution permanente » jusqu'à ravènement du socialisme et on s'y prépara par l'organisation du « prolétariat » pour la conquête de la c dictature ».

Fax attendant, le « Conseil des députés ouvriers » ordonnait, les unes apri's les autres, les grèves générales comme introduction à 1' « insurrection armée », décrétait Finlroduction immédiate de la journée de huit heures, et les hôtels de ville de Pétersbourg et de Moscou étaient sommés d'ouvrir leurs caisses pour armer et ravitailler le « peuple en révolution ». Pourtant, le peuple resta chez lui. Seules ([uelques « bandes armées » de la jeunesse révolutionnaire tinrent tcte pendant onze jours à la garnison de Moscou en construisant des barricades que personne ne délendait contre le jeu de l'artillerie. La tragédie sanglante des exécutions sommaires suivit la farce révolutionnaire, en couvrit le ridicule, mettant en relief le côté héroïque. Pourtant, bien que les révolutionnaires prétendissent que l'insurrection de Moscou démontrait la possibilité technique d'une révolution en Russie, le gouvernement improvisé des « députés ouvriers » de Pétersbourg était en prison, les « Unions » radicales dissoutes et persécutées et les illusions révolutionnaires cruellement renversées. L'opposition tout entière, quieu avait profité en octobre, en souffrit en décembre après les barricades de Moscou, et le commencement de l'année 1906 fut morne.

Si ce moment avait été choisi par le gouvernement pour les élections, il est probable que la première Douma aurait eu une majorité « octobriste ». Ce fut alors que ce parti de « constitutionnels gouvernementaux » eut son heure de succès et attira sous ses bannières, les couches atteintes par la « peur bouro-eoise ». Les constitutionnels de l'opposition, les « cadets », furent décriés comme complices de la révolution, républicains déguisés tendant vers le fédéralisme, la dislocation de la Russie, l'avènement du règne des juifs et des Polonais.

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11 sudît pourtant des trois mois de réaction du ministère Witte-Dournovo pour changer entièrement la face des choses. Les élections de la première Douma donnèrent un résultat inattendu : la population y envoya les députés cadets en majorité. Elle V eut envoyé des socialistes si ceux-ci eussent su profiter du moment ; mais, en vrais doctrinaires qu'ils étaient, les socialistes russes persistèrent dans leur conviction qu'une Douma sans le suffrage universel ne représentait pas le vrai peuple et ne serait qu'un instrument docile dans les mains du gouvernement. C'est pourquoi ils décidèrent de ne pas prendre part aux élections et de boycotter la Douma. Il était trop tard lorsqu'ils s'aperçurent de leur erreur, mais ils purent cependant former dans la Douma leur « Traction socialiste » composée de vingt et un membres.

A côté de cette fraction se forma un groupe « travailliste », représentant ce socialisme agraire si caractéristique en Russie, dont nous avons parlé au sujet des « socialistes révolutionnaires ». Les cadets exerçaient sur la Douma une influence prépondérante, toujours sûrs d'avoir avec eux la gauche quand la droite votait contre eux et vice versa. En réalité, il n'y avait presque pas de droite dans cette mémorable Douma, les « droitiers », comme le comte Heyden, s'étant approprié une grande partie du programme cadet et les quelques vrais réactionnaires présents dans la Douma n'osant pas élever la voix. Les seuls véritables conservateurs étaient les Polonais qui, eux aussi, étaient obligés de s'unir ii la majorité radicale, à cause du radicalisme de leurs aspirations nationales.

La tâche de cette première représentation nationale était aussi énorme que les moyens de l'accomplir étaient insuffisants.

C'est en vain que les députés de la majorité cadette s'épuisèrent en de constants efforts pour formuler des projets de loi, combattre le ministère burcaucratitjue et défendre l'idée du régime parlementaire, d'un côté contre l'idée du régime autocratique, d'un autre contre celle du régime conventionnel; nulle part ils ne trouvèrent de soutien. La cour attendait indécise, hésitant entre le projet d'un ministère parlementaire cadet et la dissolution de la Douma. L'idée de la « constitu-

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lion )) elle-môinc n'avail pas encore pris racine dansées hautes sphères.

Les officiers de hi «rarde, la haute noblesse, les tcrands-ducs ne peiisaietiL cpiau moyen de se déijariasser de la représentation nationale.

C'est à partir de celle épocpie ({ue lut syslénialicpieinent exploitée cette propagande scnii-ollicielle de 1' « Union du peuple russe », des soi-disant « vrais-russes ». afin de préparer le retour de l'ancien r«''irinie ii Tautocratie bvzantine.

D'autre part, mal<^ré de si r(''cents souvenirs douloureux, rellervesccnce révohilionnaii'e, tenace dans ses illusions, ressuscitait de ses cendres chaudes. Les révolutionnaires visaient une démocratie directe. Après avoir déclaré que la Douma n'était qu'une représentation fictive et sans pouvoir, ils voulaient ([u'elle s'accaparât des pleins pouvoirs et, tout en reniant ses droits lépjislatils, lui demandaient les décrets et les ordonnances d'une convention, afin d'organiser des cadres révolutionnaires dans toute lu Russie. Ne formant dans la Douma (pi'une minorité irresponsable, ils y déposèrent des projets de loi chimériques et inacceptables, pour accuser la majorité cadette, qui les repoussait invariablement, de « haute trahison )) envers le peuple. Ils traitaient de bourgeois et de réactionnaires les projets de lois cadets, copiés sur les spécimens les plus avancés et les plus radicau.x: de la législation de l'Europe. Enfin bref, entre les attaques des démagogues, les complots de la cour et l'abstention malicieuse de toute collaboration ministérielle, la part de la majorité cadette n'était nullement à envier.

La Douma succomba après soixante-dou/e jours d'un travail obstiné : soixante-douze jours arrachés par les cadets il l'impatience de la cour et à l'impatience de la révolution, afin de semer les germes des idées constitutionnelles dans le pays très mal préparé à se contenter de la lutte parlementaire légale. La révolution « d'en haut » finit par l'emporter, puisque la Douma fut dissoute d'une façon vraiment révolutionnaire, même au point de vue des « lois fondamentales » russes, cjui sont très insuffisamment compilées sur le

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modèle des lois autrichiennes, auxquelles on mélangea ce qui restait du régime autocratique préalable,

« La Douma est dissoute ; vive la Douma ! » Cette belle phrase que M. Campbell Bannerman eut l'inspiration d'appliquer au constitution nalisme nouveau-né de la Russie, les constitutionnels russes l'ont exprimée à l'aide d'une idée anglosaxonne un peu moins diplomatique ; celle de la résistance passive, proclamée comme un moyen extrême de lalutte constitutionnelle contre les attentats contre-révolutionnaires « d'en haut ».

Proclamée par le fameux manifeste de Yiborg, la « résistance passive » était plutôt un énoncement du principe qu'un moyen de lutte immédiate. Ce principe, répandu dans la population au moment de la tension fébrile qui suivit la dissolution de la première Douma, eut un tri's large retentissement, mais peu de conséquence pratique. Ayant pour condition nécessaire une bonne organisation préalable des masses, il servit à propager l'idée dune lutte organisée et pacifique, en même temps qu'il en démontrait l'intempestivité, faute de cette organisation préparée. C'était son mérite aux yeux des « constitutionnels » et son défaut aux yeux des révolutionnaires. Ceuxci. non satisfaits du manifeste de Yiborg. tentèrent des moyens plus courts et voulurent successivement lancer une nouvelle grève générale, une insurrection dans l'armée et une révolte dans la marine. Mais tout était mal préparé, tout fut écrasé et le silence se rétablit de nouveau. Ce fut ce moment que le ministère du coup d'Etat trouva commode pour préparer une Douma plus docile. Cette fois, on résolut de procéder d'une manière systématique et on imagina tout un plan d'action. La majorité oppositionnaire — celle des cadets — devait être annihilée et la majorité gouvernementale préparée pour la nouvelle Douma. Pour frayer le chemin à cette nouvelle majorité, la loi électorale devait être modifiée et les projets de lois préparés par le ministère, afin d'occuper la majorité gouvernementale, détourner son activité et lui donner une direction acceptable pour le gouvernement. Ces lois avaient pour but principal d'éliminer le danger de la législation cadette qui menaçait la classe privilégiée de la noblesse. Une

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réforme agi-aire radicale avait été en ellct inscrite au programme cadet. C'était le point capital, puisque la grande masse des paysans y était intéressée d'une l.içoii directe et que le projet cadet avait, sur les projets de la législation socialiste, linconvéïiient d'être réalisable. La classe des propriétaires nobles avait si-nti le péril iiunicdiat ; elle voulut le détourner et ce lut en partie grâce ;i ses insistances que la Douma lut (.lissoute. C'est aussi dans l'intérêt de ces propriétaires que le gouvernement (it largement usage du droit de législation qui lui élail octroyé, dans les cas d'urgence, en l'absence d'une Douma. (Jn publia ainsi des lois provisoires d'une importance considéral)l(\ puiscjue c'est toute une révolution qu'elles intioduisent dans le régime de la propriété foncière russe. On se hàtad'abolir toute diflerence de droit entre la propriété noble et la propriété paysanne, alin d'en égaliser les titres. Pourparvenir iice but on tâcha, d'un seul coup, d'annihiler le « mir », institution très ancienne et ayant de profondes racines dans les conditions de la vie locale. On permit aux paysans riches d'exproprier le mir ii son gré, moyennant un très bas prix de rachat. Ainsi, ou ne lit pas la moindre dllficullé pour doter la propriété paysanne de ce même pi'incipe d'expropriation forcée, décrié comme révolutionnaire et socialiste lorsqu'on tâchait de l'appliquer à la propriété noble. Bref, on ne craignit pas de tailler dans le vif, puisque c'était Va/ii/na r///,squien devait soufïrir. Comme résultat, les paysans les plus riches devaient être transformés en une sorte de « pomiéstchiks », au détriment de la grande masse paysanne, et ainsi devait être liquidée la question agraire.

Rien ne fut donc négligé pour détruire l'œuvre commencée par la première Douma, faire dévier vers un autre cours la législation sociale, écraser la tète du serpent cadet et laire triompher dans les secondes élections une majorité « vraierusse ». tout au moins octobriste. Tout fut employé pour (aire sortir des élections une majorité gouvernementale. Les membres de l'ancienne Douma se virent retirer leurs droits électoraux et furent tenus à l'écart/ du contact de la population des villages, le parti cadet fut privé de « légalisation », les partis gouvernementaux « légalises » et protégés par tous les

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movens dans leur organisation locale et leurs procédés électoraux. On interdit formellement aux fonctionnaires d'entrer dans les partis « illégalisés ». le clergé fut mis au service des corps électoraux gouvernementaux, on invalida en masse les candidats possibles de la gauche, on cassa les électeurs élus ainsi que les chefs quelque peu éminents des difïerents partis ; entin. une quantité d'irrégularités dans la procédure des élections furent commises au profit des partis et des candidats protégés. On était ainsi complètement assuré d'avance de rjagner la cause du ministère.

L'étonnement général fut à son comble, lorsqu'à la place de la majorité cadette de la première Douma une majorité extrême radicale sortit des urnes. « Au lieu de calmer la Puissie vous n'avez calmé, que nous... par des promesses »,fut le mot d'amer reproche, entendu îi la cour, à l'adresse do ]M. Stolypine.

A la nouvelle de ce résultat inattendu des élections, la première pensée, celle de ]M. Stolypine lui-même, fut de dissoudre la Douma à peine constituée; M. Stolypine s'attendait ;i une réception tumultueuse de la part des nouveaux élus du peuple et, et) ce cas, il lui auiait été facile de démontrer au tsar que la seconde Douma devait partager le sort de la première. La laisser vivre et prendre racine dans le pays paraissait imprudent, la dissolution immédiate semblait la solution la moins dangereuse. Ici encore, les calculs et les espérances de M. Sto- Ivpine furent déçus. La Douma radicale et socialiste se montra, dès SCS débuts, beaucoup plus modérée dans ses gestes (jue ne l'avait été la Douma cadette. En face de l'altitude ouvertement hostile du gouvernement, les partis les plus résolus, se souvenant de la sévère leçon de la première dissolution, se montrèrent très réservés.

Au moment où nous écrivons ces lignes, les obstacles ne sont pas encore tous franchis, mais le plus important est déjii fait et le prétexte d'une dissolution immédiate manque au gouvernement. Les représentants du peuple se sont abstenus de toutes démonstrations ouvertement hostiles au ministère, bien que la chos^ leur lût très difficile, après le réginie arbitraire des sept mois écoulés depuis la dissolution de la première Douma.

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On écoula en silence la déclaration ininish'rielle cl au vote de nicfiance on substitua un sini|)le ordre du jour. Les f[ucstions de la lamine, de 1 aholilion des couis martiales luiciil traitées par la Douma dans un esprit modéré et les proposi tions des partis socialistes écartées. Quant aux autres questions, soulevées par In régime néfaste de ces sept mois de dissolution : comme celle des ouvriers sans liavail, de Tamnistic, de l'abolition des lois exclusives, elles seront traitées de même. La Douma, ayant compris c[u'elle ne peut forcer ii rien le gouvernement hostile, a résolu de le prendre par l'usage correct de ses droits constitutionnels.

Apres avoir franchi tous les points épineux ci-dessus mentionnés, la Douma va s'adonner entièrement au travail lécrislalif. Contrairement h la Douma précédente, elle ne négligera pas les projets de loi présentés par le gouvernement, faisant une sélection entre les bons et les mauvais. Le plus sage serait de commencer par les ([ueslions les plus iinportantes poui- la reconstruction de TEtat sur la base constitutionnelle. Pour consolider cette base, on pourrait suppléer à ce qui manque dans les projets ministériels, au moyen de l'initiative parlementaire.

Toute cette réforme de politique organique est encore la plus facile ix résoudre et, sur ce sujet, on ne rencontrera de résistance que sur quelques questions de principe. Ce (jui concerne la réforme sociale est bien autrement pressé et dangereux. C'est sur ce point que les complications futures sont h prévoir. Entre toutes ces questions, la plus importante est celle de la réforme agraire, basée sur le principe de 1' « expropriation forcée », que la Douma doit aborder immédiatement, puisque la classe des paysans, qui y compte deux cents membres, ne veut ni ne peut attendis, (^'est ici qu'il est bien difficile de faire comprendre au public européen linévitabilité de la réforme et de lui en (aire accepter le principe b)ndamental. Que ceux qui veulent se lormer une opinion indépendante se guident par tout ce qui a été dit dans ce livre sur l'histoire et la construction particulière du régime agraire russe. Dans un pays où le collectivisme agraire prévaut sur la propriété privée et où la propriété privée est, pour la

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plupart, entre les mains d'une classe privilégiée, tenant ses titres de possession d'un passé qui n'est plus, les basant sur une sorte de service niilltaire féodal depuis longtemps aboli, dans un pavs où les propriétaires à titre douteux furent déjà dépouillés, il y a quarante ans, d'un bon tiers de leur propriété, pour cette même raison d'utilité publique qu'on invoque maintenant, la seule solution radicale et définitive du problème agraire est celle proposée par 1 opposition. La solution ministérielle, qui semble plus conforme aux idées européennes, puisqu'elle est basée sur l'idée d' « inviolabilité de la propriété, privée », est inacceptable par ce fait même que la prédominance de la propriété privée est encore à créer.

En essayant de la créer à la hâte, par l'abolition de la propriété communale, le gouvernement ne fait que dépouiller les membres de la commune au profit des plus riches d'entre eux au lieu de dépouiller les propriétaires privilégiés au prolitdes masses populaires, appliquant aussi, en sens inverse, le même principe d' « expropriation forcée » qu'il prétend combattre au nom de lu civilisation.

Le gouvernement, sous le prétexte de l'intérêt public, est guidé dans son opposition à la réforme agraire par les intérêts particuliers de la classe des propriétaires nobles, les a i3.ooo », comme la avoué ^L Stolypine à la tribune de la Douma. Jusqu'il présent, cette classe est restée maîtresse de la situation, et c'est entre elle et la démocratie paysanne et roturière que la grande lutte s'engage. L'opposition radicale de la Douma a beau se parer des noms sonores de socialistes-démocrates, socialistes-révolutionnaires, socialistes-populistes, etc., la solution immédiate de la situation n'est nullement dans leurs programmes de révolution sociale, ni dans leurs procédés révolutionnaires qu'ils voudraient faire aboutir au moyen de la Douma. Le vrai héros de la Douma est le moujik et lui, il a grand peur de tous les procédés qui pourraient amener la dissolution de la Douma, avant la solution de la question agraire. Et c'est Vil où se trouve le secret du succès qu'a eu, dans la seconde Douma, la tactique des cadets.

Le parti cadet est le plus nombreux et le plus homogène dans la Douma présente, mais il est bien loin d'en être

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la majorité. Kn cliilIVe rond, on coniplait aux premiers jours de Texistence do la Douma : une droite de îoo voix, un centre gauche les cadets et les groupes nationaux des Polonais, des musulmans et des Cosaques) de 1 5o et la gauche radicale et socialiste de plus de 'aoo. Il ne faut pas oublier <[ue lextrcnu' droite comme rcxtrême gauche sont ouvertement anticonslilutlonncUt's. La première (les vrais-russes) tend à la restauration du régime autocratique, la seconde voudrait une Convention. Toutes deux font appel à linterventioii directe du peuple et dénient aux membres de la Douma la qualité d'en être les vrais représentants. Il y a pourtant, à droite et a gauche, d'autres éléments pouvatit marcher avec le centre sur le chemin de la lutte constitutionnelle, au moyen de procédés purement parlementaires. A droite ce sont les octobristes-nobles, au nombre d'environ 40, a gauche : les travaillistes-paysans qui sont à peu près 60. En les ajoutant au centre, nous aurons une majorité constitutionnelle de 2j() contre 60 de la droite et i4o de la gauche. Dans les cas où la Douma se divise en deux parties au lieu de trois, c'est-iidire entre le gouvernement et 1 opposition, cette dernière forme une majorité écrasante de 4/5. Enfin, quand Topjjosition révolutionnaire et socialiste se révolte contre l'opposition parlementaire, cette dernière a pour elle l'appui de la droite, c'est-à-dire qu'elle réunit une majorité de 200 contre moins de 200. Bien qu'ils se haïssent mutuellement, il n'est pas impossible que les deux partis extrêmes de la Douma s unissent contre le centre constitutionnel. ^lais les quelques tentatives qui furent faites de cette alliance donnèrent une faible minorité de moins de i5o voix. Donc, dans toutes les combinaisons possibles, la majorité est presque assurée au centre modéré, et ce luit avéré fit dernièrement changer la disposition hostile du gouvernement envers la Douma en une attitude d'expectative plutôt bienveillante. Seuls, les « vrais-russes » persistent dans leur agitation contre l'existence de la Douma. Mais, entièrement discrédités par leur tactique agressive et arrogante, ils sont de plus en plus désavoués par le gouvernement. La Douma s'est décidément engagée dans la voie du travail législatif, et les tentatives d'en faire une « tribune

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révolutionnaire » avortent et s'espacent tic plus en plus. Une source nouvelle de danger surgit dans la Douma elle-même, causée par l'attitude des Polonais, mécontents du froid accueil fait par le centre à leur projet d'autonomie trop radicale. Mais il ne peut entrer dans leurs calculs de ruiner la Douma par leur alliance avec l'extrènie gauche, puisqu'ils en ont besoin pour faire passer des lois provisoires, plus capables d'exécution immédiate, — comme par exemple celles des droits de la langue nationale dans l'école, l'administration et les tribunaux. Le danger peut encore venir des paysans ou du groupe travailliste dans le cas où ils se rangeraient du côté du piojet agraire irréalisable de leurs leaders. Cependant, quelles que soient leurs opinions et leurs désirs, ils savent lort bien faire la part du réalisable. L'appui qu'ils ont donné à l'élection du cadet Koutler, comme président de la commission agraire (dont les cadets ne forment qu'un di.xième) fait croire que la tendance prédominante du groupe travailliste dans le projet agraire pourrait coïncider avec le projet cadet.

Les dillicultés ne sont donc pas écartées et les plus importantes ne résident pas dans la Douma, mais dans l'état du pays. Le gouvernement craint vivement une agitation révolutionnaire et agraire faite par les députés de l'extrême gauche, et, eu cas de symptômes imminents, il pourrait encore faire payer la Douma pour les agitateurs. La perspective politique deviendrait alors très sombre et, dans la lutte, la loi électorale du :>.4 décembre iQOj serait la première à être abolie. Deux projets sont déjii vivement discutés comme pouvant la remplacer : l'un venant de la bureaucratie, tend ii fonder les droits électoraux sur le double cens de l'éducation et de la propriété ; l'autre, défendu par la noblesse, asp'ire ii la représentation séparée des dlfl'érents groupes sociaux avec la prédominance des propriétaires nobles.

Nous n'essayerons pas de déterminer dès ii présent laquelle de ces deux tendances prévaudrait dans le cas où un mauvais sort détruirait la seconde Douma. Ce qui peut être sûrement prévu, c'est que la lutte commencée par le manifeste du 17 octobre est encore loin d'être arrivée ii son but, c'est-àdire au développement d'un vrai régime constitutionnel et

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