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Voilà, aurait-il dit, un homme d’Etat qui se révèle

PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT

l’unanimité » *. Un autre projet, mis en avant par Hygonnet, ne paraît môme pas avoir été pris en considération. Marie demanda aussitôt l’approbation du Gouvernement provisoire, qui l'accorda sans discussion, et, le 6 mars, Émile Thomas recevait par décret les titres de commissaire de la République et directeur des Ateliers nationaux.

Il se mit tout de suite à la besogne, et parvint à faire, de ces masses flottantes et bruyantes de chômeurs, une sorte d’armée, solidement encadrée, qu’il ne put employer à des travaux utiles, mais sur laquelle il put du moins exercer une réelle autorité. Cette autorité, il la mit tout entière à la disposition de Marie, dont il restait le subordonné immédiat et dont il partageait les idées, hostiles à Louis Blanc. Ce dernier perdait ainsi un élément de force considérable, sur lequel il eût pu à bon droit compter, et ces Ateliers nationaux, dont on lui a si âprement fait porter la responsabilité, furent au contraire longtemps considérés par ses adversaires comme une troupe tenue en réserve et destinée à être lancée contre lui dans un cas désespéré.

Les faits qui précèdent montrent les membres du Gouvernement provisoire profondément divisés sur les principes fondamentaux de la politique, et en lutte presque ouverte. Il est nécessaire cependant, pour être exact, de les montrer, d’autre part, unis, au lendemain de la crise qui les a portés au pouvoir, pour tâcher de consolider ce pouvoir lui-même, et pour tirer de la révolution certaines conséquences immédiates qu’elle comportait, et qu’ils acceptaient tous.

i. Chérest, op. cit., p. 190-194, en note : Aussitôt la décision prise, on fit rentrer Emile Thomas. « Le président de la réunion, M. Garnier-Pagès, lui annonça que son projet était adopté. Alors les conversations s'engagèrent; on félicita M. Emile Thomas; on le pressa de commencer sa grande oeuvre de centralisation. Les maires auraient voulu qu’il n’y eût pas une seconde de retard; et quand M. Emile Thomas demanda quatre jours pour réunir les hommes qui devaient s’associer à son entreprise..., pour trouver aussi l’emplacement et le matériel dont il avait besoin, on se récria, comme s’il s’agissait de quatre siècles. »

LA CRISE SOCIALE DE i848

C’est ainsi que, le 26, ils décidèrent de prendre contact directement, dès le lendemain, avec la population parisienne, et cette fête du 27, où le gouvernement, entouré des hauts fonctionnaires et de la magistrature, alla processionnellement proclamer ou plutôt faire acclamer la République sur la place de la Bastille, cette promenade à travers les rues dépavées et la foule en armes \ que clôtura un interminable défilé de la garde nationale, affermit par son succès la situation des dictateurs improvisés de l’Hôtel de Ville en même temps qu’elle consacrait leur solidarité. La manifestation qui, le lendemain, arracha à la majorité la création de la Commission du Luxembourg, la mit un moment en péril, mais la laissa intacte aux yeux de la foule. Le 4 mars, les obsèques solennelles des citoyens morts dans les combats de février renouvelèrent, avec plus de pompe officielle et plus d’émotion populaire, la cérémonie du 27, dont elles consolidèrent les résultats politiques.

Aucune divergence de vues ne se manifesta non plus au sein du Gouvernement provisoire pour les nombreuses mesures qui furent prises dans les premiers jours, et qui étaient, les unes, les conséquences nécessaires de la révolution, comme la mise en liberté des détenus politiques, l’adoption « par la patrie » des enfants des morts, les secours accordés aux blessés, la création d’une commission des récompenses nationales pour les combattants; les autres, la conséquence des principes au nom desquels la révolution avait été faite, comme l’abrogation des lois de septembre, l’extension du jury, l’abolition des titres de noblesse, ou la, conséquence enfin des idées humanitaires largement répandues alors, telles que la suppression du pilori et des peines corporelles dans la marine, la mise en liberté des détenus pour dettes, et surtout l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises 2.

Mais, de tous ces décrets, qui parurent à foison avec

i- Pour la description, cf. Hipp. Castille, op. cit., t. II, p. 9. Pour les mobiles du gouvernement, cf. Lamartine, op. cit., t. I, p. 4o3.

3. Un décret du 4 mars nomma une commission d’études, et un décret du 27 avril décida la mesure.

PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT

l'assentiment unanime du gouvernement, le plus fameux est celui qui supprima la peine de mort en matière politique. Les signataires eux-mêmes1 ont complaisamment décrit, et les circonstances de la mesure, réclamée dès le 25 par Lamartine, décidée le 26 sur une intervention de Louis Blanc, et les scènes d attendrissement qui en marquèrent 1 adoption Il est certain, en tous cas, abstraction faite même de la portée philosophique du décret placé au premier rang par les considérants 3, que « l’effet produit fut immense et des plus favorables 4 » : à une époque où le mot de République était intimement lié encore aux souvenirs de la Terîeur, cette répudiation solennelle de la guillotine comme moyen de gouvernement prenait la valeur d’un véritable manifeste politique; si quelques adversaires malveillants y dénoncèrent la pusillanimité d’hommes préoccupés de sauver leur tête en cas de défaite s, la France entière par contre y lut la promesse d’une politique modérée, le désaveu des réminiscences jacobines, la consécration enfin de la victoire remportée sur le drapeau rouge. Une déclaration relative à la protection des propriétés compléta cette impression heureuse, tandis que 1 abolition du serment politique 6 parut ouvrir, toutes larges aux bonnes volontés, les portes d’une République tolérante.

Uni dans cet enthousiasme humanitaire, le Gouvernement provisoire se trouva également d’accord pour tirer de la

Louis blanc, op. cit., t. I, p. ii3-ii6; Lamartine, op., cil., t. 1, p. 385-387, 394-3g9 ; Garnier-Pagès, op. cit.

2. Lamartine se pi écipitant vers Louis Blanc et lui saisissant les mains avec transport en s’écriant : « Ali! vous faites là une noble chose; » les membres du gouvernement se jetant dans les bras les uns des autres; Dupont (de 1 Eure) remerciant Dieu d’avoir assez vécu pour être témoin d’un tel spectacle.

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