Op. cit., p
3. Gf. Delessard, L’Ecole centrale aux Ateliers nationaux, p. 11; et Emile Thomas, Histoire des Ateliers nationaux, p. 32.
PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT
et reçoivent, tant qu’il y a de la place, les ouvriers sans travail que leur adressent les mairies; quand il n’y a plus de place, les chômeurs vont voir s’ils en trouvent au chantier voisin, et peuvent faire ainsi tout le tour de Paris avant de revenir aux mairies, où commencent bientôt à se former des rassemblements tumultueux.
Ce système trop sommaire fut bientôt un peu amélioré par la création de deux bureaux d’embrigadements, l’un, rue de Bondy, dirigé par Hygonnet, l’autre à la Halle aux Veaux, dirigé par Wissocq. Là, on centralisait les renseignements, afin de ne diriger les travailleurs que sur les lieux où l’on pouvait les employer, ce que les mairies, désireuses avant tout de se débarrasser des chômeurs, négligeaient de faire.
Cette organisation rudimentaire eût pu suffire, si les chantiers en activité avaient pu offrir du travail à tous ceux qui en demandaient, ou à peu près. Mais, immédiatement, administration et entrepreneurs avaient été débordés 1 : la révolution avait fermé, comme d’un coup de baguette, tous les ateliers privés, et bien peu nombreux étaient ceux qui avaient rouvert après quelques jours. L’ouverture d’ateliers nationaux, entourée du retentissement que lui avait donné la proclamation du droit au travail dont elle semblait la conséquence, provoqua un afflux qui dépassa toutes les prévisions et qui, instantanément, rendit insuffisants les quelques travaux que nous avons énumérés. De la banlieue, des départements voisins même, les maires, les commissaires acheminèrent vers Paris des bandes de chômeurs dont ils ne savaient que faire et dont ils se débarrassaient ainsi.
Ce fut bien pis quand le gouvernement se fut résolu à une mesure qui semble presque inévitable, car on ne pouvait laisser les ouvriers mourir de faim, mais qui aggravait singulièrement la situation en donnant une prime à l’oisiveté et en rendant ainsi plus difficile encore la réouverture des ateliers privés : ce fut la distribution de secours de chômage de 1 fr. 50 (le prix de la journée étant de 2 francs pour ceux
i. Le nombre des chômeurs, estimé d’abord à 7 000 ou 8 000, fut, le 5 mars, évalué officiellement à 17000, et se serait élevé en réalité à 49000.
Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1848.
LA CRISE SOCIALE DE i848
qu’on employait) \ Dès lors, ce fut l’envahissement des mairies, et, aux abords des bureaux de Wissocq et d’Hygonnet, une véritable émeute en permanence. Le désordre croissait avec les difficultés financières.
C’est à cette heure critique, où le ministre et le maire de Paris, Garnier-Pagès, commençaient à s’épouvanter, que se présenta, le 3 mars, un ingénieur, Émile Thomas, « jeune, aimant la gloire, un peu présomptueux » 1 2, qui, introduit auprès de Marie par son chef de cabinet, Coquet 3, lui proposa un plan fort étudié et fort complet d’organisation générale des Ateliers nationaux. Émile Thomas prévoyait une administration unique, avec un directeur et tout un personnel de commissaires, d’agents de recensement, d’inspecteurs, etc. qui centraliserait à la fois les demandes d’emploi et les renseignements sur les places disponibles, déchargerait les mairies et les services du ministère eux-mêmes de toute préoccupation, contrôlerait sérieusement les admissions, embrigaderait les ouvriers dans des cadres très solides et strictement hiérarchisés, de façon à obtenir le maintien absolu de l’ordre.
Ce projet, séduisant, et présenté de façon séduisante, intéressa le ministre; il mit, le jour même, le jeune ingénieur en rapports avec le maire de Paris qui fut immédiatement conquis *, et, sur-le-champ, on résolut de convoquer, le surlendemain, une réunion des douze maires d’arrondissement et des chefs de service de la préfecture de la Seine, en tout 24 personnes. Devant cette assemblée, Émile Thomas exposa ses idées : « ce ne fut pas de l’approbation, ce fut de l’enthousiasme. Il y eut de grands éloges donnés, pas une objection faite. La délibération approbative fut prise à
1. Le chômeur se rendait d’abord, sur l’indication de sa mairie, à l’un des deux bureaux centralisateurs, où on lui donnait un bulletin pour un chantier déterminé. Le chef de ce chantier y apposait un visa constatant qu’il ne pouvait employer le porteur, et celui-ci retournait à la mairie de son arrondissement, qui lui payait i fr. 5o.
2. Commission d'enquête , t. I, p. 242. Déposition de Boulage, secrétaire général du ministère des Travaux publics.
3. Dont il avait rencontré la belle-mère chez un ami de son père, Cauchois- Lemaire.