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Décret du tor mars

LA CRISE SOCIALE DE i848

Révolution de Février ses conséquences politiques les plus considérables. Il y avait eu, le 24 février, de vives résistances à la proclamation de la République; il n’y en eut aucune le 2 mars, à l’adoption du suffrage universel. Tous les membres du gouvernement étaient d’accord sur la nécessité de convoquer une Assemblée chargée d’élaborer une nouvelle constitution 1 (sinon sur la date de sa convocation) ; tous reconnurent également, comme une conséquence inéluctable des faits, qu’aucune restriction censitaire ne pouvait être désormais maintenue; et, chose plus remarquable, le suffrage universel direct fut adopté, sans que les partisans les plus déclarés autrefois du suffrage à plusieurs degrés, comme Lamartine 2, eussent manifesté la moindre opposition : le courant démocratique était si puissant qu’aucun membre du Gouvernement provisoire n’osa « risquer son influence3 » en paraissant apporter la moindre restriction à l’expression de la souveraineté nationale. Les plus modérés espéraient d’ailleurs avec raison voir nommer parles masses paysannes une Assemblée conservatrice 4.

Ainsi fut adopté, sans opposition, mais non sans émotion, le 2 mars, sur le rapport de Cormenin et d’Isambert, qu’on avait chargés d’élaborer un projet, ce principe dont les conséquences devaient être si considérables. Au point de vue social notamment, le bulletin de vote donné à la classe ouvrière consacrait une véritable révolution, dont les effets devaient se faire sentir assez lentement, mais progressivement; désormais, en effet, elles allaient avoir une action directe sur l’élaboration des lois, puisque l’élection du législateur dépendrait de leurs suffrages ; or, elles avaient déjà le sentiment, nous l’avons vu, que les améliorations sociales devaient venir de l’État ; elles l’auront de plus en plus, ou plutôt ce sentiment s’étendra à un nombre de plus en plus grand d’in-

i. Un décret du ai février, signé de Lamartine, Ledru-Roliin et Louis Blanc, en prononçant la dissolution de la Chambre des députés, promettait la convocation d'une Assemblée nationale « aussitôt que le Gouvernement provisoire aura réglé les mesures d’ordre et de police nécessaires pour le vote de tous les citoyens ».

a. Cf. P. Quentin-Baucbart, op. cil., p. io5-iii.

3. Cf. Marquis de Normanby, Une Année de Révolution, t. I, p. ii6.

i. Cf. loc. cil., les déclarations de Lamartine à Normanby, le 38 février.

PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT

dividus, rayonnera peu à peu, dans la masse des dix millions d électeurs nouveaux, du petit noyau d’ouvriers urbains touchés par la propagande socialiste; les lois sociales, dont la Monarchie de Juillet a donné les premiers exemples, se feront, sous cette influence, plus nombreuses, et l'esprit qui les animera sera différent : elles ne prendront plus leur source dans des émotions humanitaires ou dans le calcul d’une majorité industrielle qui veut ménager la race française ou 1 instrument de production, elles seront exigées, dans l’intérêt de la classe ouvrière, par ses propres mandataires : désormais, — et dans cette image peuvent se résumer les conséquences du principe électoral posé le 2 mars 1848, — les candidats aux fonctions législatives, quels que soient d’ailleurs leurs sentiments politiques, devront s’efforcer de plaire, non plus à un nombre réduit de propriétaires, mais à une masse considérable de non-possédants : leur langage, leurs programmes, leurs actes, marqueront désormais cette différence essentielle.

Le Gouvernement provisoire avait décidé à l’unanimité cet acte décisif dans l’histoire de la France; aucun de ses membres n’essaya non plus de reprendre dans l’application ce qu'il avait concédé dans le principe : le suffrage fut vraiment universel, aussi large-que possible, secret, direct, étendu pour la première fois aux domestiques, et aussi aux soldats1; une seule condition fut exigée, dictée par des nécessités matérielles de rédaction des listes électorales : ce furent les six mois de résidence; l’indemnité de vingt-cinq francs par jour accordée aux députés fut le complément de ces mesures démocratiques 2.

Unis jusque-là, les membres du Gouvernement provisoire se divisèrent lorsqu’il s’agit de fixer la date des élections. La question était grave, car, sous son apparence secondaire,

1. Le gouvernement s’était d’abord prononcé pour la négative. L’espoir de rallier l’armée à la République lui fit étendre le droit de vote aux soldats. Cf. Garnier-Pagès, op. cit., t.VI, p. 246.

2. Le scrutin de liste, plus facile à organiser, puisque le cadre du département existait, fut préféré, pour cette raison d’opportunité, au scrutin uninominal vers lequel penchait plutôt en principe le Gouvernement provisoire.

LA CRISE SOCIALE DE i848

elle renfermait en effet tout l'avenir de la Révolution de février. Réunir l'Assemblée aussi rapidement que le permettait la besogne matérielle de préparation électorale, était, d une part, en effet, pour les membres du gouvernement, reconnaître le caractère exceptionnel de leurs fonctions, et borner leur rôle à assurer l’avènement d’une autorité légitime, en maintenant l’ordre et en ne prenant que les initiatives strictement indispensables : tel était bien le sentiment de Lamartine et des « hommes du National », Arago, Marie, Marrast, Garnier-Pagès, Crémieux. Réunir une Assemblée six semaines après le 24 février et laisser entière la liberté des électeurs, c'était, d’autre part, de l’aveu de tous, y assurer une majorité socialement très conservatrice, politiquement modérée, et composée d’éléments d’un républicanisme peutêtre assez douteux : et cette éventualité n’était point pour effrayer Lamartine et les hommes du National , qui espéraient bien devenir les chefs de cette majorité.

Mais on conçoit par contre qu’une telle solution ne fût pas de nature à plaire à leurs collègues plus avancés, Ledru- Rollin et Louis Blanc. Ceux-ci, condamnés dans cette hypothèse à se retrouver dans l’opposition après une dictature aussi éphémère qu’inutile, ne pouvaient de gaieté de cœur renoncer à profiter de leur passage au pouvoir pour appliquer leurs idées et essayer de s’assurer l’avenir; ils le pouvaient d’autant moins que le respect de la souveraineté populaire, qu'ils venaient de proclamer, sentiment tout-puissant sur l’esprit de Lamartine par exemple, n’était pas de nature à les arrêter. Ledru-Rollm était de tempérament jacobin, et se vantait de l’être; et, quant à Louis Blanc, depuis longtemps., le suffrage universel ne l’intéressait nullement comme « un hommage rendu à un droit métaphysique », mais comme « un moyen sûr d’arriver au changement de l’ordre social tout entier » L Au point de vue des principes, ils prétendaient en appeler, du peuple souverain d’aujourd’hui, ignorant et infesté d’esprit monarchique et réactionnaire, au peuple souverain de demain, instruit et libéré par eux de ses pré-

i. Cf. Histoire de Dix ans, t. I, p. 3î2. Il y tient le même raisonnement à l’égard de la République.

PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT

jugés. Mais, pour cela, il leur fallait reculer la date des élections jusqu’au jour où ils jugeraient la France suffisamment convertie par eux pour leur envoyer l’Assemblée qui, sous leur direction, consoliderait leur œuvre au lieu de la détruire.

D’autre part, tandis que Ledru-Rollin voulait simplement utiliser ce délai nécessaire pour républicaniser le pays par une politique énergique, Louis Blanc — et ici des divergences de vues capitales les séparaient — avait la volonté arrêtée de profiter de cette dictature plus ou moins prolongée pour jeter les bases d'une large transformation sociale, et pour réaliser, dans cet ordre d’idées, certaines réformes capitales1.

Sur cette question de la date des élections, deux politiques très nettement opposées se heurtaient donc, dont l’une était grosse de conséquences sociales. Les modérés, partisans de l’exercice immédiat de la souveraineté populaire et de l’abstention du gouvernement en matière de réformes propres à engager l’avenir, se trouvaient en grande majorité dans le gouvernement : ils firent décider, le 4 mars, que la convocation des électeurs aurait lieu le 9 avril, et la réunion de l’Assemblée Constituante le 20 du même mois. Mais, pour les républicains avancés, aussi bien du gouvernement que de l’extérieur, accepter une telle solution équivalait presque à un suicide : le conflit s’annonçait donc pour ainsi dire inévitable entre les éléments révolutionnaires et les éléments de conservation sociale; moins de trois semaines après la révolution de février, les efforts contradictoires des deux partis pour fortifier leurs positions respectives allaient leur fournir l’occasion de s’affronter.

i. « Je pensais, a-t-il écrit ( Histoire de la Révolution de i848, t. I, p. 3o4- 3o6), que nous aurions dû reculer le plus loin possible le moment des élections; qu’il nous était commandé de prendre, dans l'intervalle, et cela hautement, hardiment, sauf à en répondre sur nos tètes, l’initiative des vastes rélormes à accomplir, réserve faite, pour l’Assemblée nationale, du droit de raffermir ensuite ou de renverser notre oeuvre, d’une main souveraine — Oui, je le dis sans hésitation, j’aurais voulu que, dès le premier jour, le Gouvernement provisoire mît ses devoirs très haut et qu’il élevât sa puissance au niveau de ses devoirs. »

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