Commission cl' enquête, t. II, p. 4g
Limitation à moins de deux mois de la période transitoire ; élections à l’Assemblée, très probablement conservatrices ; élections aux grades de la garde nationale, donnant par leur date très rapprochée des chances aux éléments modérés; retour dans Paris de troupes en nombre suffisant pour réprimer un coup de main révolutionnaire, telles allaient être les conséquences des décisions du Gouvernement provisoire si elles étaient appliquées. Elles marquaient donc la fin rapide de l'influence des clubs, et ruinaient toutes les espérances de transformations sociales.
Ceux qu'elles frappaient n’attendirent pas pour s’émouvoir qu'elles eussent reçu un commencement d’exécution ; dès le lendemain de la Révolution de février, et avant même que le Gouvernement provisoire eût pris aucune initiative, les plus clairvoyants d’entre eux signalaient déjà le danger et indiquaient le but essentiel qu’il fallait avant tout autre atteindre, c’est-à-dire : empêcher la reconstitution d’une force armée qui permettrait au Gouvernement provisoire puis à l’Assemblée future de résister à la pression populaire. L’ajournement des élections même ne venait qu’en seconde ligne dans leurs préoccupations.
C’est bien ce qu’avaient compris Gabet et Blanqui quand, dans leurs clubs, ils indiquaient la tactique à suivre : briser les cadres et l’organisation de l’ancienne garde nationale, la noyer sous le flot des enrôlements populaires, s’assurer de son commandement pour la rendre inoffensive, et surtout, en même temps, empêcher le retour à Paris d’un seul soldat, exiger au contraire que les régiments fussent éloignés même de la banlieue, la question de la date des élections n’étant agitée que subsidiairement1 2. Aussi, quand le bruit se répandit que le Gouvernement provisoire, sous prétexte de soulager la garde nationale dans son service de place, allait faire rentrer les troupes peu à peu, l’émotion fut-elle
1. Ce sont les deux hommes qui paraissent avoir eu la conception la plus nette, et qui donnèrent la première impulsion aux corporations et aux clubs.
2. Cf. les discours de Cabet et de Blanqui dans la Voix des Clubs, par exemple, entre le 29 février et le i3 mars. Dès le 29 février, Cabet, le plus clairvoyant, protestait contre la création de la garde mobile.
LA CRISE SOCIALE DE i848
grande dans les clubs; plusieurs la manifestèrent en venant, suivant la coulume d’alors, apporter en corps des adresses au Gouvernement provisoire ; la Société républicaine centrale , présidée par Blanqui, donna l’exemple, le 6 mars; le Club de la Sorbonne, le lü, le Club du Marais , le 11, l’imitèrent. Elles rapportèrent de l’Hôtel de Ville des paroles apaisantes et parfois éloquentes de Lamartine ou de Marrast, mais aucun désaveu formel, ni aucune garantie pour l’avenir.
Le 10, Gabet, le meilleur tacticien des clubs, lança, à la réunion quotidienne de ses adeptes, salle Montesquieu, une proposition qui fut accueillie avec enthousiasme : celle de convier toutes les organisations populaires de Paris à une immense manifestation collective. L’idée fit son chemin avec la rapidité d’une traînée de poudre qui s’enflamme ; les délégués des corporations ouvrières à la conférence du Luxembourg s’en emparèrent aussitôt1; les clubs adhérèrent avec ardeur, celui de Blanqui en tête2. Le 14, un comité centrai se réunit chez Flotte, composé de 15 délégués désignés par les clubs et de 15 délégués choisis par les 300 représentants des corporations ouvrières3. Ce comité des Trente rédigea une adresse au Gouvernement provisoire réclamant l’éloignement des troupes et l’ajournement des élections, tant de la garde nationale que de l’Assemblée Constituante4, et il décida de porter solennellement cette pétition à l’Hôtel de Ville « à la tête de la population entière ». La date de cette grandiose manifestation semble avoir été dès lors fixée au 17 mars; et le comité des Trente se déclara en permanence.
On ne trouve pas, dans la préparation de cette mobilisation générale des forces populaires, de dessein avoué contre l’existence même du Gouvernement provisoire. Nous avons vu, en effet, qu’il n’était pas impopulaire dans les milieux ouvriers, et que la majeure partie de la population parisienne
1. Cf. Louis Blanc, op. cit., t. I, p. 3io. Il dit même que l’initiative vint d eux.
2. Cf. sa séance du 12 mars, compte-rendu dans la Commune de Paris du i3.
3. Tout cela se fit ouvertement, et les convocations ne furent pas entachées d exclusivisme, puisqu’on put voir à la réunion le prince de la Moskowa combattre l’éloignement des troupes (Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 3o5).
à. Le texte en parut le i5 dans le Bulletin de la République.
1 eût même défendu au besoin contre une attaque ouverte. Leux des clubistes et il y en avait — qui, soit par ambition personnelle, soit par fanatisme révolutionnaire, désit aient le 1 en verser ou tout au moins 1 épurer, devaient donc tenir compte de cet état d’esprit, quitte à escompter, au moment décisif, un incident qu’ils avaient peut-être l’espoir de taiie naîtie. Mais, s il ne s agissait pas de jeter aucun membre du gouvernement par les fenêtres, le dessein d’intimidation, par contre, était très net et très déclaré : la levée en masse des forces populaires devait avoir pour résultat, d’abord de faire rapporter certaines mesures jugées dangereuses, ensuite de faire disparaître de l’Hôtel de Ville les velléités réactionnaires des messieurs du National , et d’y assurer à l’avenir la prédominance à l’esprit démocratique et révolutionnaire représenté par Ledru-Rollin, Louis Blanc et Albert.
En dernière analyse, le but — confus très certainement pour l’ensemble des manifestants et même pour les chefs — tde la grande démonstration projetée était donc, cette fois encore, de fournir à certains membres du gouvernement un moyen de pression irrésistible sur leurs collègues. Louis Blanc avait déjà usé avec succès de ce procédé; mais l’initiative dans le cas présent ne vint pas de lui. Certes, il y avait bien eu d abord à la Préfecture de Police, puis au Luxembourg même, dans la chambre de son fidèle lieutenant Albert, entre quelques-uns des membres du parti révolutionnaire, comme Caussidière, Sobrier, Barbés, Mercier, beau-frère de Caussidière, Tiphaine, de la Hodde, non encore démasqué, Pille, Grandménil, et même, au début, Blanqui 1, des conciliabules qu’il ne pouvait ignorer et où il était question des moyens à employer pour annihiler les éléments conservateurs du gouvernement; mais il n’avait trempé dans aucun complot contre ses collègues, et, s’il fut probablement averti l’un des premiers de la manifestation projetée, il ne peut être considéré comme son promoteur2.