Lamartine, loc. cit
2. Garnier-Pagès dit : Gérard. Lamartine fait parler Blanqui, mais la confusion paraît évidente.
3. Le Comité des Trente avait écarté une rédaction de Blanqui comme trop violente.
gués du Luxembourg, qui obéiraient à la consigne qu’il leur donnerait; il était d’accord avec Gabet, Barbés et les principaux chefs de clubs pour ne pas dépasser les limites d’une énergique pression. Mais les intrus, qu’il découvrait mêlés à la commission des Trente? Mais Blanqui et ses amis? Que Lamartine ou quelque autre membre du Gouvernement provisoire se rebellât contre les injonctions du dehors, comme ils l’avaient fait plus d’une fois pendant les journées de février, ils se trouveraient en face, cette fois, non point de foules mobiles, mais d’hommes résolus à profiter de ce prétexte pour entraîner les manifestants à un assaut irrésistible et décisif. Louis Blanc, flairant ce péril et conscient de sa responsabilité, se crut assez populaire pour l’éviter en tenant lui-même le langage qu'il jugeait si dangereux dans la bouche d’un autre :
« Nous vous remercions des paroles pleines de sym¬
pathie et de dévouement que vous nous adressez.... Vous nous avez exprimé des vœux qui feront l’objet de nos délibérations. Vous-mêmes, citoyens, vous ne voudriez pas que le gouvernement qui est appelé à vous représenter cédât à une menace '... »
Les délégués des corporations applaudirent, mais les clubistes s’agitèrent, visiblement déçus. Une voix dit :
« Soyez persuadé que, de son coté, le peuple travailleur mourra pour vous, bien entendu tant que vous servirez ses droits.
Mais, tout de suite, un autre délégué ajouta :
— Quelle réponse rapporterons-nous au peuple?
— Laissez-nous délibérer, répéta Louis Blanc, pour qu il reste bien entendu que le gouvernement de la République ne délibère pas sous l’empire d’une menace. A ceux qui ne représentaient que des privilèges, il était permis d’avoir peur; cela ne nous est pas permis, à nous, parce que nous sommes vos représentants, et qu’en gardant notre dignité, nous gardons la vôtre ».
!. Louis Blanc, op. cit., t. I, p. 3ia ; cf. également le Moniteur du 18 mars; Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 43o-444; Lamartine, op. cit., t. II, p. 197-208.
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Mais de nouveau une voix impatiente et colère s’éleva :
— Le peuple attend autre chose que des paroles.... Prenez tout le temps que vous voudrez pour délibérer, mais nous ne sortirons pas d’ici sans avoir une réponse à lui transmettre. ...»
Un mouvement se produisit parmi les membres du gouvernement. La scène redoutée allait-elle éclater? Déjà des colloques particuliers s’engageaient. Louis Blanc lui-même paraissait débordé, quand Sobrier et Cabet vinrent à son secours : les organisateurs de la manifestation faisaient bloc contre les intrus qui troublaient la cérémonie combinée à l’avance, et cette nouvelle attitude dégageait la majorité modérée du gouvernement.
Ledru-Rollin à son tour intervint; il était le grand triomphateur de la journée, et son nom revenait le plus souvent dans les acclamations pour le venger des insultes de la veille. Il fit, lui aussi, servir cette popularité au salut de tous : il déclara qu’il ne fallait pas oublier la France, qu’il avait consulté ses commissaires; qu’il attendait leurs réponses; que, le 25 au plus tard, on pourrait prendre une décision....
Un flottement se produisit. Cabet essaya d’en profiter et d’entraîner les délégués au dehors, mais en vain. L’un deux insista :
Il y a deux questions sur lesquelles on peut donner une réponse immédiate ; elles ne concernent que Paris : c’est le renvoi de toute troupe soldée et l’ajournement des élections de la garde nationale.
Louis Blanc intervient à nouveau :
— .... Je vous demande de nous laisser le temps de délibérer; il faut que nous le fassions librement.... Je vous demande de ne pas nous poser ainsi la question : répondez tout de suite ou nous ne désemparons pas. Il y aurait là violence.
— Les délégués du peuple n’ont nullement l’intention de faire violence au Gouvernement provisoire, déclare Sobrier. Nous avons une confiance entière au Gouvernement provisoire.
Pas à tous! Pas à tous! protestent quelques délégués.
Les regards se tournent vers la minorité, et surtout vers
Lamartine, dont on connaît l’attitude de la veille à l’égard de Ledru-Rollin. Son nom est murmuré. Quelqu’un demande :
— Le Gouvernement provisoire tout entier approuve-t-il la circulaire?
Le moment vraiment critique est arrivé; malgré les efforts de Louis Blanc, de Ledru-Rollin, de Sobrier, de Gabet, la majorité du gouvernement et les manifestants sont face à face, et le choc paraît inévitable. Mais, cette fois encore, l’éloquence de Lamartine dénoue la crise, et ce n’est pas le moindre miracle qu’elle ait opéré, que d’avoir réduit au silence ces hommes prévenus, et de les avoir pour ainsi dire déconcertés par le tumulte des applaudissements qu’elle déchaîna.
— Messieurs, déclarc-t-il, j’ai été interpellé par mon nom; je relève mon nom et je demande à parler aussi.
Que dit-il, cependant? rien que n’ait dit Louis Blanc sur la dignité du Gouvernement provisoire, rien que n’ait dit Ledru- Rollin sur le droit de la France en face de Paris; et avec quelle énergie :
— Si vous me commandiez de délibérer sous la force et de prononcer la mise hors la loi de toute la nation qui n’est pas à Paris, de la déclarer, pendant trois mois, six mois, que sais-je? exclue de sa représentation et de sa constitution, je vous dirais ce que je disais à un autre gouvernement, il y a peu de jours : « Vous n’arracheriez ce vote de ma poitrine qu’après que les balles l’auraient percée! »
Le trait final eut un effet décisif :
— Prenez garde à des réunions de ce genre, quelque belles qu’ elles soient. Les 18 brumaire du peuple pourraient amener, contre son gré, les 18 brumaire du despotisme; et ni vous ni nous, nous n’en voulons!
Cabet, Sobrier, les autres organisateurs de la manifestation profitèrent de l’émotion produite, des applaudissements, pour entraîner les délégués au dehors. Le gouvernement les y suivit et parut sur une large table, estrade improvisée, que Barbés fit entourer par son club pour la protéger contre un coup de main possible1. Une immense acclamation
i. Garnier-Pagès, op. cit., t. "VI, p. 442.
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l'accueillit; mais, là aussi, des voix criaient dans la foule :
— Pas tous les membres du Gouvernement provisoire!1. Et, au moment où, pour sortir, il se frayait, avec ses collègues, un passage dans la foule, « un homme aux allures énergiques, et dont les yeux ardents éclairaient le visage, couvert d’une pâleur extrême », saisit avec colère le bras de Louis Blanc et lui cria :
— Tu es donc un traître, toi aussi. »
Le soir du 17 mars fut pour le Paris populaire un soir de fête; partout des chants, des illuminations, des démonstrations de joie en l’honneur « du premier triomphe de la République 2 » ; satisfaits d’avoir prouvé leur force, les ouvriers et les clubistes eux-mêmes considéraient qu’ils avaient remporté une victoire décisive, et se préoccupaient assez peu en somme des décisions que prendrait le gouvernement. Pour le Paris bourgeois, ce fut la consternation, l’inquiétude en face d’un avenir sombre, la révélation, sinon « d’un nouvel univers », comme dit Louis Blanc3, du moins de forces jusqu’ici ignorées et dont on ne pouvait sonder la puissance réelle. « On se demande ce que c’est que MM. Sobrier, Cahaigne, Pilhes, Rozier, Gauneau, Lechallier, Imbert, etc., dont nul ne soupçonnait hier l’existence. Ils ont eu pourtant le crédit, en mettant leur nom au bas d’une affiche, d’ébranler 100 000 hommes et de les mouvoir en ordre au travers de Paris. » 4
C’est l’impression également que ressent la majorité du gouvernement, et, à ce point de vue, le résultat d’intimidation cherché par les organisateurs de la journée est partiellement atteint. « L’influence du 17 mars, suivant l’expression de Louis Blanc3, était, depuis, restée comme vivante dans le
i. Commission d’ enquête , déposition Marie, t. I, p. 3 1 9 .
и. Cf. les rapports de police cités dans les documents de la Commission d’enquête (t. II, p. 223).