Cf. Lamartine, op. cit., t. II, p
3. Lamartine affirme cju’ii fut étonné de trouver le lendemain les manifestants devant l’Hôtel de Ville. (Op. cit., t. II, p. 178-179-)
(2ÔI )
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sabre, s’ébranlèrent avec ordre, formant plusieurs colonnes convergentes, les unes parties des quais, les autres des Champs-Elysées, d’autres enfin de la place de la Bastille.
Mais cette mobilisation des forces conservatrices n’avait pas été sans jeter quelque émoi dans la population ouvrière, toujours désœuvrée, et d’autant plus portée à s’inquiéter des menées réactionnaires que les clubs et les corporations la travaillaient en vue de la grande démonstration projetée contre le retour de l’armée; aussi, bien que la date de la manifestation populaire n’eût été fixée qu’au lendemain, un nombre imposant d’ouvriers et d’étudiants se porta le 16 toute la journée vers l’Hôtel de Ville, avec l’idée d’y défendre au besoin le gouvernement. De sorte qu’en arrivant place du Châtelet, par les quais, la lre légion se heurte à une foule hostile si compacte qu’elle ne peut continuer sa route. Un incident grave se produit alors : Courtais, général en chef de la garde nationale, apostrophe violemment les manifestants, à la grande joie des ouvriers qui l’encouragent de leurs huées1; les gardes nationaux, furieux, se jettent alors sur lui, l’entourent et lui arrachent son épée. Une bagarre semble imminente, mais, en fin de compte, est évitée parce que, des deux côtés, on est sans armes.
Cependant la 10e légion, après avoir conspué au passage, sur le quai Pelletier, Ledru-Rollin, qu’Arago avait dû protéger, avait réussi à déboucher sur la place de Grève, que lui disputaient les masses populaires2. Les délégués furent alors introduits auprès des représentants du gouvernement, qui les reçurent assez mal. Marrast et Arago. inquiets de l’aliment donné à l’exaltation populaire par cette malencontreuse manifestation, les admonestèrent, l'un d’une façon « paternelle et ironique », l’autre plus sévèrement.
1. Pourniès de la Siboutie, qui était dans les rangs de la garde nationale, écrit : « Une foule compacte nous barra le passage. Sur le quai, le général Courtais nous apostropha de la manière la plus grossière et fut vivement applaudi par la populace ». ( Souvenirs d'un médecin de Paris, 2” partie, chap. iv, Revue hebdomadaire du 22 janvier 1910, p. 5 1 1 .)
2. Arago, dans sa déposition devant la Commission d'enquête (t. I. p. 225) raconte en effet que Ledru-Rollin fut applaudi place de l’Hôtel-de- Ville; les contre-manifestants y étaient donc arrivés les premiers. Cf. également Chérest, op. cit., p. i5G.
Pendant ce temps, le gouvernement délibérait. Lamartine, dès son entrée au Conseil, avait tiré de sa poche un très long document, projet de proclamation au peuple français, où le désaveu implicite des circulaires était assez édulcoré sous les phrases nombreuses et éloquentes, qui définissaient et exaltaient la souveraineté populaire pour que Ledru- Rollin lui-même pût accepter de la signer. C’est ce qu’il fit du reste, ainsi que tous ses collègues, après une discussion assez longue où la question de la date des élections fut une fois de plus agitée sans être résolue. Cette adoption de la déclaration de Lamartine, à l’heure où manifestait la garde nationale, pouvait en un sens être considérée comme un succès pour la majorité modérée. Succès bien éphémère d’ailleurs, car, au soir de cette journée agitée et en somme indécise, les gardes nationaux, déçus et inquiets, abandonnaient la rue aux masses populaires, à chaque instant plus denses, et dont les acclamations à l’adresse de Ledru- Rollin annonçaient déjà la revanche du lendemain,
La manifestation populaire préparée pour le 17 mars, et qui se lut produite sans celle du 16 L n’en reçut pas moins de celle-ci une impulsion formidable. L’insurrection des gardes nationaux privilégiés contre les actes du gouvernement, les huées et les menaces dirigées contre Courtais et surtout contre Ledru-Rollin, donnèrent aux organisateurs du grand cortège populaire le meilleur des leviers pour soulever le Paris ouvrier tout entier : il s’agissait maintenant, avant tout, de défendre le Gouvernement provisoire, le ministre de l’Intérieur en particulier, contre les entreprises de la réaction.... Ce mot d’ordre entraîna derrière les meneurs une foule immense qui, en effet, ne voyait pas plus loin.
La fausse manœuvre des bonnets à poil lut d ailleurs
i. CL notamment Louis Blanc, op. cil., t. I, p. 3io.
exploitée avec beaucoup d’adresse : le Comité des Trente, réuni rue Boucher, n° 1, rédigea un appel à la population parisienne, dont le ton modéré, digne même, devait rallier à la manifestation les éléments ouvriers les plus ennemis du désordre, et qui se terminait par ces mots :
« A nous donc, citoyens ! Allons au Gouvernement provisoire l’assurer de nouveau que nous sommes prêts à lui donner notre concours pour toutes les mesures d’ordre et de salut public 1 ».
Toute la nuit, les émissaires du comité, des clubs, des corporations sillonnèrent Paris et y semèrent l’agitation, l’indignation, le désir de défendre le gouvernement et de venger Ledru-Rollin. Caussidière lui-même mit au service de la manifestation tous les agents dont il put disposer et qui allèrent partout convoquer le peuple à féliciter le Gouvernement provisoire du « décret égalitaire » qu’il avait rendu, et à lui « promettre appui, dévouement et protection 2 ».
Le rendez-vous avait été fixé à dix heures du matin, « place de la Révolution » : à l’heure dite, 50 000 hommes étaient massés entre l’Arc de triomphe et les chevaux de Marly; ils étaient i 00 000 en arrivant à l’Hôtel de Ville3; ils marchèrent en ordre, groupés par corporations, formant des unités disciplinées de 300 à 400 hommes, beaucoup portant des drapeaux.
Les membres du Gouvernement provisoire, au grand complet dans l’Hôtel de Ville, attendaient, anxieux, et l’inquiétude étreignait ceux mêmes qui, comme Louis Blanc et Ledru-Rollin, pouvaient se dire avec orgueil que cet océan humain avait été déchaîné par eux et pour eux. « Une rumeur sourde s’élevait des quais et des rues. La population de Paris s’était portée tout entière sur les Champs-Elysées
1. C. Longepied, op. cil., p. 25; cité par Garnier-Pagès, op. cit., t. VI p. 4a6.
2. Cf, ilelvau, op. cit., t. I, p. 400; Commission d’enquête, déposition Marrast, t. I, p. 322; Caussidière, op. cit., t. I, p. i75.
3. Chiffre de Delvau, loc. cit.', Garnier-Pagès, Louis Blanc disent 1 5o 000 ; loooooà i4o 000, dit Lamartine. Toutes ces évaluations sont nécessairement fantaisistes : il est seulement certain que la masse d’hommes était énorme et que tout le Paris ouvrier était debout.
pour composer ou pour former le cortège de la manifestation populaire; le reste était vide comme pour faire place à ce peuple. Les citoyens inquiets ou consternés étaient sur le seuil de leur porte, aux fenêtres ou sur les toits, dans l’attente de ce qui allait survenir.
« La respiration de la ville semblait s’être arrêtée; de minute en minute les membres du gouvernement allaient aux balcons de l’Hôtel de Ville regarder si l’on apercevait la tête de la colonne à la hauteur du pont; elle parut enfin. Elle était composée de 500 ou 600 hommes, élite de chacun des clubs de Paris, marchant en ordre et en silence sur les pas de leurs orateurs et de leurs tribuns. Ces hommes étaient rangés par files de 30 ou 40 de front. Ils s’avançaient au pas lent d’une procession religieuse, enchaînés les uns aux autres par les mains, d’autres par de longs rubans rouges ou tricolores qui se déroulaient comme une vaste ceinture autour de chaque groupe principal. En avant de chaque club flottait un drapeau. Deux ou trois hommes et une femme étaient coiffés de bonnets rouges....
« Derrière cette procession des clubs, marchaient en ordre, dix par dix dans une même colonne épaisse et compacte de peuple, des ouvriers de toutes professions, décemment vêtus, graves, modestes, inoffensifs, silencieux, s’interdisant sévèrement tout cri, tout geste, toute expression même de physionomie de nature à menacer ou à inquiéter les autres citoyens, semblables à des hommes qui vont accomplir un acte calme et saint de patriotisme et qui se surveillent les uns les autres pour édifier l'œil de leur pays — Quand la place déborda, le reflux de cette foule s’arrêta sur les quais pour attendre le défilé. Les chefs des clubs et leurs principaux séides se rangèrent devant la grille de l’Hôtel de Ville. » 1 Le gouvernement l’avait fait fermer, et Rey la gardait avec sa petite troupe : c’était la seule mesure de défense possible, et combien illusoire ! les troupes étaient loin, et l’apparition de la garde nationale dans les rues eût sans doute provoqué une explosion....
i. Lamartine, Histoire de La Révolution de lSiS, t. II, p. 192-1 gi.
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« Une heure entière s’écoula,... le gouvernement cerné et immobile semblant attendre une action de ce peuple, ce peuple semblant attendre de son côté l’issue d’une délibération de son gouvernement. Comme pour se distraire de l’heure, la foule immobile et les regards tournés vers les fenêtres de l’Hôtel chantait de temps en temps la Marseillaise et l’air des Girondins 1 » et poussait de grands cris : Vive le Gouvernement provisoire! Vive Ledru-Rollin ! Vive Louis Blanc! Enfin le contact s’établit : Cabet parlementa, se glissa seul à l’intérieur des grilles, conféra avec Lamartine sur le grand escalier. Sur les assurances qu il donna, Rey reçut l’ordre de laisser passer les délégués seuls; une centaine d’hommes entrèrent, et les grilles furent refermées.
Le gouvernement les reçut dans la grande salle, Dupont (de l’Eure) assis contre le mur et entouré de ses collègues debout. Un ouvrier nommé Gérard 2 lut la pétition rédigée par le Comité des Trente. En termes mesurés3, mais très nets, il y réclamait, au nom du peuple de Paris :
« 1° L’éloignement des troupes;
« 2° L’ajournement au 5 avril des élections de la garde nationale ;
« 3° L’ajournement au 31 mai des élections pour l’Assemblée nationale;
« ... Hier, concluait la pétition, une manifestation menaçante avait pour but de vous ébranler; nous y répondons parune manifestation pacifique, pour vous défendre et nous défendre avec vous ».
Ce fut Louis Blanc qui répondit; il le fit spontanément pour écarter un danger qu'il crut deviner dans l’attitude et la physionomie de quelques manifestants, entrés avec les autres, et visiblement différents des organisateurs en quelque sorte officiels de la manifestation. Nous savons pour quelles raisons il tenait à maintenir l’intégrité du Gouvernement provisoire; il se croyait sûr de la discipline des délé-