‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 148 sur 158 · Cf. Elias Régnault, op. cit., p. 3oi · texte numérisé non relu

Cf. Elias Régnault, op. cit., p. 3oi

Luxembourg, mais encore une proclamation, où, comparant le 16 avril au 17 mars, et feignant d’y voir également une grande victoire populaire, le Gouvernement provisoire dénonçait la réaction et non pas l’anarchie; il exigeait également l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les origines de la journée, et faisait publier une proclamation qu il rédigeait lui-même, et où il flétrissait les cris poussés contre les communistes; en outre, il fut décidé que le rappel ne pourrait plus être battu qu’en vertu d’un ordre exprès du ministre de l’Intérieur ou du maire de Paris, ce qui était d’ailleurs infiniment justifié.

D’autre part, toujours pour donner des gages de son orientation démocratique, le gouvernement qui, le 15 avril au soir, avait frappé 63 généraux et 30 colonels, continua l’épuration par la magistrature, dont un décret du 17 suspendit l’inamovibilité. En même temps, il essayait de se concilier la faveur populaire, en supprimant les droits d octroi sur la viande de boucherie, remplacés par un impôt progressif sur les propriétaires et les locataires d un loyei de plus de 800 francs et par un impôt somptuaire sur les voitures de luxe, les chiens et les domestiques mâles, et en mettant à l’étude la réforme de l’octroi sur les boissons. Il compléta enfin cette série de mesures, les plus graves et les plus démocratiques qu’il eût encore prises, en amnistiant les déserteurs et les insoumis. La question de l’adoption du drapeau rouge fut même un moment posée à nouveau1.

Si la majorité modérée du gouvernement, réduite d’ailleurs en nombre par l’évolution de Lamartine et de Gremieux vois Ledru-Rollin, cédait ainsi, soit sans résistance, soit après les scènes dont Arago nous a laissé la trace dans sa déposition devant la Commission d’enquête2, c’est qu’elle voulait à tout prix atteindre la date des élections, distante maintenant de

i. Cf. la déposition d’Arago devant la Commission d'enquête, t. I, p. 2’io. 2 Loc. cit. : « Quand la querelle devenait plus vive, je disais : — Appelez vos’ adhérents, je ferai battre le rappel et nous déciderons la question à coups de fusils. Tous les jours nous étions en butte à des difficultés de toutes sortes : — Des coups de fusils ! nous disait-on alors assez facilement. — Eh bien! soit, des coups de fusils! répondais-je. »

Quentin-Bauchart.

— Crise sociale de 1848.

LA GRISE SOCIALE DE i848

quelques jours seulement, et que, d’autre part, elle espérait, en endormant par d’importantes concessions la méfiance populaire, reconstituer en sous-main la force armée qui ferait définitivement pencher la balance et sans laquelle la sécurité de l’Assemblée nationale, dont on discutait à l’avance l’autorité et même l’existence dans les clubs, ne pourrait être assurée.

La rentrée des troupes, jusqu’ici, s’était faite, nous l’avons vu, timidement, de façon presque occulte, et par petits paquets. Au lendemain immédiat du 16 avril, un bataillon du 18e de ligne, qui venait d’arriver à Paris, avait même reçu l’ordre de repartir; mais, dans les jours suivants, on résolut de frapper un grand coup, et de mettre nettement en contact l’armée avec la population parisienne; si l’expérience réussissait, on n’hésiterait plus à faire entrer dans la ville des contingents plus importants; dans cette question, la majorité modérée se retrouvait compacte au sein du conseil, et Ledru-Rollin lui-même, très chauvin, votait avec elle. Ce fut là le but principal de la Fête de la Fraternité, qui, fixée d’abord au 16 avril, fut ensuite reportée au 20.

Elle devait consister essentiellement dans la remise par le gouvernement des nouveaux drapeaux républicains aux unités de l’armée comme aux légions de la garde nationale et aux bataillons de mobile. Dans les circonstances que nous venons de décrire, son nom paraissait une ironie, et cependant elle le mérita presque. Pendant plus de douze heures, devant le Gouvernement provisoire assis sous l’Arc de Triomphe, défila toute la force armée de Paris, lilas et feuillages attachés autour des baïonnettes, les détachements de l’armée régulière perdus à dessein et isolés au milieu de la garde nationale, dont les légions elles-mêmes étaient escortées « comme dans les caravanes 1 », et presque submergées par une foule sans armes, où dominaient les femmes et les enfants, et qui défilaient avec elle. Ce fut comme un fleuve populaire immense, bizarre, mélangé et joyeux sous

i. Lamartine, op. cit., t. II, p. 3ia.

le soleil qui venait de percer les nuages; il acclama vigoureusement au passage les membres du gouvernement, fatigués et radieux.

— Comme c’était rassurant, mylord! disait le lendemain Lamartine à l’ambassadeur d’Angleterre, en lui décrivant l'écoulement incessant des baïonnettes fleuries.

Lord Normanby avoue avoir été moins rassuré par « le simple spectacle de tous les vagabonds de Paris pourvus d’armes et sachant s’en servir 1 », et cette impression paraît avoir été assez générale dans la bourgeoisie parisienne. D’autre part, quelques incidents avaient prouvé que l’élément militaire n’avait pas pris part à l’allégresse générale, qu’il n’avait pas oublié le 24 février, et qu’il s’était senti humilié de la place effacée à laquelle il avait été relégué dans une fête consacrée au drapeau 2.

Le gouvernement ne voulut en retenir qu’une chose : c’est que des unités de l’armée régulière, de toutes armes, avaient pu défiler dans les rues de Paris sans provoquer des manifestations hostiles. Il en tira le lendemain la conséquence en autorisant, malgré l’opposition d’Albert, le ministre de la Guerre à faire rentrer cinq régiments dans la capitale. Deux jours après, le suffrage universel, pour la première fois appelé aux urnes le dimanche de Pâques 23 avril, élisait les représentants du peuple à l’Assemblée nationale.

Les résultats du 16 avril se précisaient ainsi ; la double revendication des clubs, éloignement de l’armée et ajournement des élections, se trouvait complètement écartée, et la période transitoire, malgré leurs efforts, se terminait au bout de deux mois. Cette première phase de la crise sociale, ouverte par la révolution de 1848, avait été dominée par une question capitale pour l’avenir de la France : il s’était agi de savoir si l’un des théoriciens les plus en vue du socialisme, porté au pouvoir par les circonstances, doué des qualités de l’homme d’action, soutenu par la partie la plus remuante et la plus déterminée de la population ouvrière

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