Le 1 4, Pierre Leroux rencontra Blanqui chez Cabet
3. Il résulte, en effet, d’un document inédit qu’a bien voulu nous communiquer autrefois feu le baron Roger Portalis, que les archives furent ouvertes à Taschereau sur l’ordre de Ledru-Rollin.
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il se rendit, à une heure du matin, au ministère de l’Intérieur; on refusa de le recevoir. Sobrier y courut alors, pénétra auprès du ministre, et s’employa avec véhémence à le convaincre; ce fut en vain : la peur de Blanqui fut la plus forte. Les deux hommes se quittèrent sur des paroles violentes :
— Si vous ne voulez pas marcher avec nous, s’écria Sobrier, eh bien! vous serez jeté par la fenêtre demain avec les autres. Nous sommes en mesure.
L’indécision, l’inquiétude et la confusion étaient aussi grandes dans les clubs. Tandis que la Société démocratique centrale , composée en partie d’officiers supérieurs de la garde nationale, décidait à l’unanimité, d’accord avec des émissaires de Louis Blanc, de porter à l’Hôtel de Ville une adresse comminatoire inspirée de celle des corporations, d’autres clubs, plus avancés peut-être d’opinion, comme le club de la Révolution, présidé par Barbés, ou le club de la Fraternité, alarmés par le nom de Blanqui, délibéraient de s’abstenir jusqu'à plus ample informé. Pendant ce temps, le club des clubs se déclarait en permanence, la Société des Droits de l’Homme mobilisait ses sections, et Caussidière se faisait délivrer, par l’intermédiaire du ministre de l’Intérieur, 1000 fusils et 30000 cartouches dont il donnait une grande partie à Sobrier h
L’aube du 16 avril trouva le ministre de l’Intérieur toujours aussi anxieux et aussi indécis ; cependant, devant 1 imminence du drame où il fallait qu’il jouât le premier rôle, les ambitions de dictature et les enthousiasmes révolutionnaires nés au sein des chaudes réunions amicales des jours précédents s’évaporaient dans le froid de la solitude matinale; et la peur de l’inconnu grandissait, jusqu’à devenir une obsession. Il se voyait devenu le jouet de conspirateurs aux desseins atroces, et pis que leur victime, leur complice ; cette dernière idée le torturait : par les encouragements au moins tacites qu’il n’avait pas refusés, n’avait-il point sa part de responsabilité dans ce qui allait se passer? Dans la nuit du
i. Du ministère de l’Intérieur également émanait le fameux Bulletin de la République n° iG, rédigé par George Sand, à l’insu de Lcdru-Rollin.
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15 au 16, il avait donné à Carteret et à Jules Favre sa parole d’honneur qu’il n’y était pour rien; il s’était écrié que, s’il se voyait entraîné plus loin qu’il ne voulait, il lui resterait toujours assez de temps pour se brûler la cervelle. L’heure cependant était venue, et il fallait agir : l’abstention seule devenait une complicité.
Agir, soit, mais quoi faire? Réunir la garde nationale et en imposer à l’émeute par un déploiement de forces ? Oui, sans doute. D’ailleurs, la garde nationale, maintenant ouverte à tous, n’était-ce pas la représentation du peuple lui-même? Si cependant une collision allait se produire? Ledru-Rollin se sentit seul : il avait besoin d’un conseil dont il fût sûr. Le temps pressait. Il songea alors à Lamartine : Lamartine n’était pas tout à fait un adversaire, comme les hommes du National; il n’était pas compromis comme eux dans la réaction; d’autre part, il avait montré qu’il savait tenir tête à l’émeute. A dix heures du matin, « comme se défiant de ses impressions personnelles1 », le ministre de l’Intérieur se rendit boulevard des Capucines. Mais déjà sa décision semblait prise : rencontrant Carlier comme il sortait par la rue Hillerin-Rertin, il lui dit avec animation :
— Il faut noyer cela dans un mouvement de garde nationale, et on va battre le rappel.
Lamartine avait reçu, la veille au soir, de Flocon, la confidence des conversations qui avaient eu lieu dans l’entourage de son collègue et des projets qui y avaient été agités. Le jour même, à cinq heures du matin, les émissaires qu’il avait dans les clubs lui avaient confirmé, en les exagérant sans doute, les projets du Comité de Salut public à tendance communiste. Il avait alors fait prévenir isolément les amis qu’il possédait dans la garde nationale de se tenir prêts ; il savait que ses collègues modérés en avaient fait autant; mais que pouvait-on espérer de la garde nationale? « elle était alors à l’état de problème » ; 2 on ignorait même si l’on pourrait réunir quelques unités fidèles. Ayant fait cependant ce qu’il croyait possible de faire, Lamartine, après avoir
i. Elias Régnault, op. cit., p. ag3.
a. Déposition de Lamartine, Commission d'enquête, t. I, p. 3o5.
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brûlé ses papiers, attendait, regardant passer sur le boulevard les petits groupes d’hommes, qui, précédés de drapeaux et de tambours, se dirigeaient vers le Champ de Mars.
Lorsqu’on annonça le ministre de 1 Intérieur, il s étonna sans doute, mais ne l’en reçut pas moins avec la plus grande cordialité. L’attitude de Ledru-Rollin ne tarda pas à dissiper tous les soupçons; son émotion n était pas jouée, il n’hésita pas à se confesser, rapportant les offres qu on lui avait faites, les projets qu il avait vu élaborer sous ses jeux contre ses collègues, contre Lamartine lui-même , il jui a qu il n’y avait pas trempé; enfin il dénonça le péril dans toute son étendue :
— Nous allons être attaqués par 120000 hommes, à la tête desquels se trouvent 20 000 hommes armés, appartenant aux clubs. Que faire?
Lamartine n’hésita pas :
— Vous êtes ministre de l’Intérieur, dit-il. Vous avez le droit de faire battre le rappel. Si, par hasard, il y a une garde nationale dans Paris, nous sommes sauvés.
Et, tandis que Ledru-Rollin, cette fois convaincu, se hâtait vers l’état-major de la garde nationale, lui-même, sentant renaître en lui, avec l’espérance, une activité belliqueuse, courait chez Duvivier pour lui demander quelques bataillons de la garde mobile avec lesquels il défendrait en personne l’Hôtel de Ville.
De leur côté, les membres de la majorité modérée avaient pris des dispositions pour se protéger contre un coup de main. Garnier-Pagès avait massé, autour du ministère des Finances, où devait se réunir le Gouvernement provisoire, des gardes nationaux et des gardes mobiles; Arago avait établi son quartier général à la mairie du V* arrondissement, fait déballer des armes venues des manufactures du Nord, et envoyé chercher, par des gardes nationaux, des munitions à Vincennes; il avait convenu avec Rey qu’à un signal de trois coups de canon, il marcherait sur l’Hôtel de Ville avec toutes les forces qu’il aurait pu réunir. Marie s’efforçait de maintenir les Ateliers nationaux d’accord avec leur directeur ; Émile Thomas avait lancé une proclamation invitant les
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ouvriers à se rendre, dès la première alerte, à leur légion de la garde nationale; il avait envoyé au Champ de Mars des élèves de l’École Centrale qui devaient s’efforcer d’empêcher leurs hommes de se joindre aux corporations, et qui réussirent tout au moins à faire reployer les drapeaux des Ateliers nationaux et à éviter qu’ils ne prissent part à la manifestation en unités organisées. Marrast, deux jours auparavant, avait averti les maires des arrondissements de réunir autour d’eux des gardes nationaux volontaires et de se tenir prêts; le 16 au matin, il fit doubler partout les postes, demanda des détachements aux légions les plus sûres, notamment à la 9e, et convoqua, sous prétexte de leur faire reconnaître leurs officiers, les gardes nationales de la banlieue sur l’esplanade des Invalides.
En même temps, l’Hôtel de Ville était mis en état de siège. Le maire n’avait pas attendu en effet l’arrivée de Lamartine et de ses mobiles pour en organiser la défense. Rey avait fait prendre ses positions de combat à sa petite garnison; l’esprit en restait d’ailleurs inquiétant, car il apprit que les hommes du poste des morts avaient bourré de terre les fusils de leurs camarades; il dut changer ses dispositions et encadrer les suspects par 50 sujets sûrs, avec ordre de les fusiller par derrière, s’ils bronchaient.
En l’absence de Marrast, qui était allé aux Invalides recevoir les légions de banlieue, l’adjoint Bûchez surveillait les préparatifs, essayant de se tenir en contact avec les mairies d arrondissement et les officiers supérieurs de la garde nationale. De plus, il n’attendit pas les instructions de Ledru-Rollin pour faire battre le rappel dans les légions dont il était sûr et pour leur envoyer l’ordre de se porter au pas de course sur l’Hôtel de Ville; il était d’ailleurs entendu d’avance avec le colonel de la 9e légion qu’il essaierait en tout état de cause d’envoyer un millier d’hommes. Vers midi, un bataillon de Montagnards arriva, celui des Lyonnais; le commandant était porteur d’une lettre de Caussidière, prévenant le maire de Paris qu’il lui envoyait ce renfort pour le défendre contre un complot tramé contre 1 Hôtel de Ville. Bûchez avait peu de confiance
dans le préfet de police, moins de confiance encore dans ses hommes : il les envoya prendre position sur la place Saint-Jean, avec le secret espoir de pouvoir bientôt les faire encadrer et surveiller par des forces de la garde nationale.
Quatre bataillons de garde mobile, envoyés par Duvivier à la demande de Lamartine, arrivèrent ensuite, et renforcèrent la garnison de l’Hôtel de Ville. Vers midi et demi, Marrast revint : il devait rester à son poste de maire dans la maison commune pendant que le Gouvernement provisoire attendrait l’issue de la journée au ministère des Finances. Presque aussitôt, apparut également Lamartine, toujours très ému et très agité. Un peu avant lui avait pénétré, non sans quelque peine, jusqu’au maire le général Changarnier, retour d’Algérie, et récemment désigné pour une ambassade; le général s’était rendu le matin au ministère des Affaires étrangères, y avait trouvé tout le monde dans la consternation; Mme de Lamartine l’avait conjuré d’aller au secours de son mari, et il venait offrir ses services.
Il trouva tout le monde extrêmement inquiet et ne sachant trop que faire. Lamartine perdait un temps précieux en paroles, en récriminations contre Louis Blanc et même contre Ledru-Rollin ; il s’écriait : « Mourons noblement : notre mort pourra être utile au pays! » — « Il aurait su mourir, mais il ne savait pas se faire tuer » remarque le général1. Quant à lui, quelques instants après, il donnait partout des ordres, imposant à tous son autorité d’homme d’action, rectifiait les dispositions militaires de Rey, dictait à Marrast un ordre de battre le rappel dans tout Paris, et relevait tous les courages. A Lamartine, qui lui disait :
— Il faudrait pouvoir tenir trois heures!
Il répliquait :
— Je réponds de sept heures!
Et chacun le croyait.
Mais il ne suffisait pas de tenir. Il fallait encore que le secours vînt, en d’autres termes, que la garde nationale fût
i. Derniers souvenirs du comte Joseph d’Estournel, p. il* 7.
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réunie et arrivât à temps et en nombre suffisant. Or, on n’entendit battre le rappel qu’assez tard, de façon très irrégulière, et les légions mirent longtemps à se former; à deux heures et demie, il n’y avait pas 5 000 hommes réunis dans tout Paris ; les maires d’arrondissement criaient à la trahison, et dépêchaient à l’Hôtel de Ville des messages affolés.
La vérité est qu’il y avait résistance, et que la décision du ministre de l’Intérieur lui-même fut assez mal accueillie et exécutée de mauvaise volonté. Le chef d’état-major de la garde nationale, que Lamartine avait été trouver en quittant le ministère des Affaires Étrangères, lui avait refusé formellement de convoquer les légions, alléguant que le tambour alarmerait inutilement la population, et 'que la réunion de la garde nationale risquerait de provoquer un conflit. Il fallut l’arrivée de Courtais, porteur d’un ordre formel de Ledru-Rollin, pour le décider.
Le général en chef de la garde nationale n’avait pas luimême accepté sans résistance les instructions de son ministre; il jugeait que les postes, aux effectifs doublés, 150 hommes de piquet par légion, et les deux légions de la banlieue constituaient des forces largement suffisantes, et il craignait de se rendre impopulaire en paraissant s’opposer à la manifestation. Il avait fallu que Ledru-Rollin, le rejoignant sur l’esplanade des Invalides, insistât de façon pressante pour le décider. Encore était-il allé demander confirmation aux autres membres du gouvernement, réunis au ministère des Finances.
L’état-major même de la garde nationale se montrait plutôt sympathique à la manifestation; une partie des officiers supérieurs, à l’heure même où le tambour commençait à résonner dans les rues, apportaient en corps au ministère des Finances l’adresse assez comminatoire qu’ils avaient rédigée la veille à la Société démocratique centrale. Reçus par Flocon et Garnier-Pagès, sermonnés par eux, entendant battre le rappel, ils se décidèrent à se rendre à leur poste. Mais leur démarche témoignait d’un état d’esprit assez inquiétant, et, de fait, à l’état-major, on tergiversa longtemps, et on n’obéit que de mauvaise grâce.
Le temps passait cependant, et la garde nationale eût risqué d’intervenir trop tard, si Marrast et ses seconds n’avaient pris sur eux de faire battre le rappel sans attendre des instructions en règle. C’est ainsi que les légions les plus voisines de l’Hôtel de Ville purent être réunies assez tôt dans l’après-midi. Mais cette initiative rencontrait souvent des obstacles; et il arriva que, sur certains points, comme à la mairie du 5e arrondissement par exemple, on reçut simultanément un ordre du maire de Paris de faire battre le tambour, et un ordre contraire de l’état-major de la garde nationale.
Même sans la décision de Ledru-Rollin, plusieurs légions eussent donc été réunies; mais le grand mouvement de garde nationale n’eût pas eu l’ampleur et l’unanimité qui le rendit irrésistible. Au contraire, quand on sut partout de façon certaine que c’était le ministre de l’Intérieur qui appelait aux armes, quand on vit également des hommes d’un républicanisme éprouvé, comme Barbés, marcher à la tête de leurs troupes au secours du gouvernement, l’élan fut donné à tout Paris : le soir, 8000 ou 10 000 gardes nationaux affluaient vers l’Hôtel de Ville, suivis de la population parisienne en masse, qui, émue et indignée contre les anarchistes et les communistes dont on dénonçait partout les complots, venait acclamer et défendre le Gouvernement provisoire, de même qu au 17 mars elle était venue l’acclamer et le défendre contre les tentatives de la réaction.
Ce mouvement général cependant ne se déclencha que tard dans l’après-midi; le moment critique allait donc être celui où les manifestants, débouchant devant l’Hôtel de Ville, prendraient contact avec sa garnison. Aussi, aux fenêtres du monument, Lamartine, Marrast et leurs amis, regardant la place encore déserte, se demandaient-ils avec anxiété « lesquels arriveraient les premiers et en plus grande masse, des bataillons de la garde nationale ou des rassemblements du Champ de Mars b »
Ces « rassemblements » atteignaient peut-être le chiffre de
i. Lamartine, op. cit., t. II, p. 3o4.
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30000 à 40000 hommes, lorsque, entre une ou deux heures, ils se formèrent en colonne et commencèrent à s’ébranler dans la direction de l’Hôtel de Ville. Les ouvriers marchaient par masses compactes, dominés par des drapeaux, selon l’usage décorés d’inscriptions ; ils escortaient une charrette à bras où ils avaient placé, avec l’urne ayant servi pour le scrutin, le produit de « l’offrande patriotique » qui servait de prétexte à la manifestation (665 fr. 80); en tête marchait le groupe des délégués chargés de présenter la pétition dont le texte avait été élaboré au Luxembourg. Des rumeurs alarmantes avaient troublé les esprits : « Ledru-Rollin a été pendu et Louis Blanc assassiné », racontait-on; mais ce n’était qu’un bruit non confirmé.
La colonne populaire suivit d’abord la rive gauche, puis franchit la Seine, sans doute au pont Royal1. Mais, au moment où elle débouchait ainsi sur le quai du Louvre, elle se trouva en contact avec les deux légions de la garde nationale de la banlieue, dont l’une, après l’inspection de Marrast aux Invalides, était passée sur la rive droite, dont l’autre arrivait de la porte Maillot, et qui, toutes deux, avaient descendu la Seine, parallèlement aux manifestants, sur l’autre bord. Les ouvriers cependant passèrent le fleuve sans être inquiétés, mais, « à peine avaient-ils enfilé le quai du Louvre, que trois colonnes de gardes nationaux, armés jusqu’aux dents, fusils chargés et cartouches en poche, se placèrent sur les deux flancs de la colonne » 2.
Il n’y a eu ni choc, ni conflit d’aucune sorte; les manifestants sont sans armes, et, malgré leur nombre, ne se sentent pas les plus forts ; d’ailleurs, aucune provocation, aucun obstacle mis en travers de leur marche; ils sont seulement escortés, et continuent d’avancer vers l’Hôtel de Ville. Mais, progressivement, presque insensiblement quoique avec rapi-
1. Cf. Lamartine, op. cit., t. II, p. 3o 4. Garnier-Pagès, op. cit., p. 3t)6, parle du pont de la Concorde, mais la première version semble préférable, car il est certain que l’encadrement de la colonne par la garde nationale, venue sur la rive droite, se fit à hauteur du Louvre. Dans l’hypothèse de Garnier-Pagès (qui n’est pas un témoin oculaire] la rencontre eût eu lieu beaucoup plus tôt.
2. George Sand, Lettre à Maurice Sand, 17 avril, Corresp., t. III, p. 34.
dité, l’escorte grossit, renforcée par les unités de garde nationale et de garde mobile qui débouchent des rues de la rive droite; elle pèse lourdement sur les manifestants, dont elle ralentit le mouvement. A hauteur du Pont des Arts déjà, la supériorité de la force armée est décisive, et des deux côtés on s’en rend compte : le commandement n’hésite pas à couper la masse des ouvriers, et ceux-ci n’osent pas protester; bientôt, la manifestation s’avance sur cinq colonnes de front, dont trois sont composées de gardes nationaux ou mobiles, l’arme au bras; dans les intervalles passent des gardes nationaux à cheval, et, de distance en distance, d’autres unités achèvent de séparer, en tronçons solidement encadrés, les longues files de manifestants. « On les prenait dans un filet, maille par maille 1 ».
Un peu avant que la tête de cette singulière procession ne débouchât sur la place de Grève, Lamartine et Marrast, avec un infini soulagement, voient enfin les premières baïonnettes tant attendues apparaître sur le pont Notre-Dame : c’étaient les légions de la rive gauche qui arrivaient juste à temps. La manifestation, qui n’avançait déjà qu’avec beaucoup d’àcoups, se trouva ainsi bloquée et immobilisée sur le quai. En même temps, débouchaient presque simultanément, par les rues de la rive droite, des forces importantes de garde nationale, rassemblées par le rappel maintenant partout battu. Plus d’une heure se passa ainsi, les ouvriers venus du Champ de Mars toujours arrêtés et comme emprisonnés sur le quai, tandis que, successivement, les légions et les bataillons de garde mobile venaient prendre position sur la place de Grève et autour de l’Hôtel de Ville. Alors, quand la milice bourgeoise fut bien consciente de sa force et certaine de sa victoire, ce fut, dans ses rangs, une grande clameur enthousiaste, des acclamations vers le gouvernement, et aussi, de plus en plus nombreux à mesure que l’heure passait, des cris de mort contre les communistes, devenus les boucs-émissaires de toutes les craintes de révolution sociale.
i. George Sand, loc. cit.
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On ne laissa d’abord passer, à travers la place, que les délégués porteurs de l’offrande patriotique et de la pétition. Lamartine ni Marrast ne daignèrent même pas les voir et ils furent reçus par les adjoints; encore durent-ils subir une verte semonce d’Edmond Adam, qui releva en termes très vifs quelques mots peu mesurés échappés à leur irritation. En se retirant, ils rencontrèrent Louis Blanc et Albert, qui, apprenant au ministère des Finances que Lamartine, absent de la réunion convenue, était parti à l’Hôtel de Ville, y accouraient. Ils se plaignirent à eux avec véhémence de l’accueil qu’ils venaient de recevoir; Louis Blanc, déjà exaspéré du spectacle qu’il venait de contempler aux abords de l’Hôtel de Ville, prit fait et cause pour eux, mais réclama en vain la destitution d’Edmond Adam. Tout ce qu’il put obtenir fut qu’on donnât aux corporations venues du Champ de Mars un semblant de satisfaction en les laissant défiler sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville.
Mais ce fut, pour elles, non point une marche triomphale, mais un vrai calvaire. On ouvrit aux ouvriers, dans la masse serrée de la garde nationale, une sorte d’étroit défilé où ils passèrent, par groupes séparés, au fond de la place, sous les huées et les menaces. D’une fenêtre de l’Hôtel de Ville, Louis Blanc put assister à l’effondrement de ses espoirs proches, et voir se dresser victorieusement, pour la première fois, une violente réaction contre ses idées. « Je vis, de loin, a-t-il raconté, 1 des milliers de chapeaux agités en l’air, des milliers de bras étendus; mais les cris d’affection, d’enthousiasme, de fraternel espoir que poussaient les travailleurs n’arrivaient pas jusqu’à moi, étouffés qu’ils étaient par un cri de haine, le premier que la contre-révolution eût fait entendre : — A bas les communistes ! »
En réalité, lorsque le soir, une fois passées en revue parle Gouvernement provisoire revenu du ministère des Finances, les légions se répandirent dans Paris, battant la charge, portant des torches, criant toujours : « Mort à Cabet! à l’eau les communistes! », lorsque, les jours suivants, ces clameurs
i. Histoire de la Révolution de 18U8, t. II, p.
menaçantes continuèrent à être jetées à tous les échos, au point que les enfants les répétaient dans leurs jeux, c est, au moins autant qu’au pacifique prophète de l’Icarie, à tout le socialisme quelles s’adressaient, à tous les promoteurs d’une transformation sociale, et Louis Blanc, celui d entre eux qui paraissait le plus près de réaliser ses idées, pouvait en prendre sa très large part.
La journée cependant restait équivoque, et la victoire des éléments modérés et bourgeois de la population parisienne comme du gouvernement, pour certaine qu’elle fut, pouvait ne point avoir de lendemain. Ledru-Rollin, qui avait déclenché le grand mouvement de la garde nationale, n avait guère recueilli d'elle que des marques d’hostilité, et se repentait sans doute déjà ; Barbés, qui, en paraissant à la tête de sa légion, avait contribué à l’écrasement de la manifestation, versait des larmes de rage en se voyant devenu le complice d’une réaction; Paris demeurait inquiet, agité, comme dans l’attente d’une revanche populaire; les clubs ne cherchaient pas à voiler leur échec, ils se remplissaient de cris d’indignation, de clameurs révolutionnaires, de projets de nouvelle et immense manifestation; et, de son côté, la garde nationale ne semblait pas non plus considérer sa victoire comme définitive; ses chefs, énervés par les rumeurs alarmantes qui leur parvenaient sans cesse, faisaient battre le rappel sans raison et provoquaient des paniques. « Nous recommençons l'année de la peur », écrivait George Sand à son fils1, et cette peur est commune aux deux partis, chacun d’eux s’armant contre une surprise possible de l’autre, mais
aucun ne pensant à prendre l’offensive.
« Tous les clubs sont en permanence pour la nuit2, tous armés, barricadés, ne laissant sortir aucun membie,
i. 19 avril, Correspondance, t. III, p. 4i. a. George Sand, loc. cit., p. 43.
dans la crainte qu’on ne vienne les assassiner; et, comme tous ont la même venette , tous restent enfermés sans bouger.... La population ne dort que d’un œil, attendant le tocsin et le canon.... Tout le monde dit : Nous sommes trahis! »
La venette est commune à la bourgeoisie, et se traduit par de soudaines prises d’armes de la garde nationale; on raconte que des postes ont été enlevés, que Cabet attaque l’Hôtel de Ville, qu’on pille la banlieue, que les communistes élèvent des barricades dans Paris. Et l’énervement croît jusqu’à devenir intolérable. « On peut supporter un combat en règle, où certains hommes décident de certaines choses, écrit la baronne Boude, le 21 avril 1 ; mais ce remue-ménage de tambours battant, de citoyens s’armant et de constantes rumeurs d’ennemis cachés, est vraiment insupportable; chaque voiture résonne comme le rappel, chaque ivrogne hurlant ta Marseillaise semble un communiste, et même le bruit innocent fait par un épicier voisin plaçant une barre sur ses volets paraît à nos oreilles malades le son de fusils sur le pavé. »
Le gouvernement subit cette nervosité ambiante; la minorité, ardente à réparer son échec, y reprend le dessus par moments sur la majorité intimidée par sa victoire même, et on le voit flotter, des mesures propres à assurer l’ordre et la réunion de l’Assemblée, aux satisfactions à donner aux démocrates mécontents.
Le soir du 16 avril, Marrast avait peine à résister aux sollicitations des olficiers de la garde nationale et des maires, qui le pressaient d arrêter Louis Blanc2 : le lendemain on relâchait Flotte, saisi porteur d’armes sur les marches de l’Hôtel de Ville, et on n’osait pas décider l’arrestation de Blanqui, que Caussidière cependant réclamait avec insistance ; elle n’était résolue que le 19, malgré l’opposition de Lamartine, et ne devait pas être exécutée. Par contre, Louis Blanc arrachait à ses collègues, non seulement l’insertion au Moniteur d’une véhémente protestation des délégués du