‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 37 sur 158 · Villermé, op. cit., t. II, p · texte numérisé non relu

Villermé, op. cit., t. II, p

LA MONARCHIE DE JUILLET

La situation de ces misérables devient alors affreuse : « La misère du chasseur sauvage, qui périt si souvent de faim, a écrit Sismondi *, n’égale point celle de milliers de familles que renvoie quelquefois une manufacture; car du moins il reste au premier toute l’énergie et toute l’intelligence qu’il a mises à l’épreuve toute sa vie. Lorsqu’il meurt faute de trouver du gibier, il succombe à une nécessité que la nature elle-même lui présente, et à laquelle, dès le commencement, il a su qu’il devrait se soumettre, comme à la maladie ou à la vieillesse. Mais l’artisan renvoyé de son atelier avec sa femme et ses enfants a perdu par avance les forces de son âme et celles de son corps; il est encore entouré par l’opulence; il voit encore à chaque pas, sous ses yeux, l’aliment dont il a besoin; et si le riche lui refuse un travail par lequel l’ouvrier offre jusqu’au dernier moment d’acheter du pain, ce sont les hommes qu’il accuse, et non la nature. »

Ces durs moments que traversait la société nouvelle, dont le remède n’était cependant pas, comme la masse ouvrière pouvait le croire, dans la bonne volonté des patrons, euxmêmes atteints, souvent ruinés, par la tempête subite qui décimait les ouvriers, ces maux, auxquels pouvaient difficilement pallier les efforts officiels de l’assistance publique et le dévouement de la charité privée, devenaient presque un état normal dans certaines professions particulièrement éprouvées par les transformations économiques : pour elles la crise était, en quelque sorte, chronique.

C’était le cas surtout pour les industries des tissus, où le progrès même du machinisme multipliait les victimes : leur création privait de travail les 200 000 Flamandes et Bretonnes qui faisaient le soir tourner leurs rouets; au Havre, à côté d’un outillage plus moderne même et mù par un moteur, mais de proportions modestes, de grandes usines s’étaient créées, immenses pour l’époque, avec des bancs de 600 broches et des renvideurs mécaniques ; de sorte que les petits fabricants, pour essayer de lutter, devaient réduire

i. Nouveaux principes d'économie politique, éd. de 1827, t. II, p. 3i/i.

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leurs ouvriers à de vrais salaires de famine1, sans pouvoir néanmoins eux-mêmes trouver de profits, sans pouvoir même amortir leurs capitaux engagés ; pareil phénomène aussi à Lille, où l’industrie patriarcale des tisseurs agonisait devant la grande industrie. L’abaissement progressif des prix, permis par les progrès scientifiques en même temps que par l’importance croissante des établissements, entraînait par contre une chute correspondante des salaires, là où les conditions anciennes de la production ne permettaient d’économies que sur la rétribution de la main-d’œuvre : dans les industries du fil et du coton du Nord de la France, la marche décroissante des salaires devenait « une véritable loi économique »■*. C’était le phénomène que l’on constatait aussi, plus grave encore, en Angleterre, où les tisseurs à la main mouraient de faim sur leurs métiers, en travaillant jusqu’à épuisement3, et où, dès 1817, Robert Owen avait poussé un cri d’alarme4.

Une autre cause, dans ces malheureuses professions, venait encore accabler les ouvriers : à la concurrence des machines venait s’ajouter celle des ouvriers des champs. Aux environs de Saint-Quentin, les tisserands à la main étaient souvent petits propriétaires, ou bien, ouvriers agricoles, ils fabriquaient des toiles pendant leur morte-saison; même chose à Rouen, à Tarare, à Carcassonne, à Reims; beaucoup d'ouvriers de la laine ne consacraient à l’industrie que les deux tiers de l’année ; à Amiens, ceux du velours exploitaient les tourbières de juin à septembre. Ces hommes, qui gagnaient d’autre part, acceptaient des rémunérations très faibles5

i. « Il est évident qu'il existe des catégories d'ouvriers dont le salaire est insuffisant pour les faire vivre, ce salaire lut-il constant et la santé du travailleur à l’abri de toute atteinte ». (Blanqui, op. cil., p. 5a.) a. Cf. Blanqui, op. cil., p. n4; et aussi p. 4i, 84, ç)4, etc.

3. Cf. Handioom Weavers lnquiry ; et Buret, op. cit., t. II, p. a5 et suiv. 4. Cf. Report to the Commitee of the House of Gommons on the Poor Saw. Bn 1819, il écrit : « Les classes ouvrières n’ont actuellement aucun moyen de lutter avce la puissance mécanique...; des millions de créatures humaines doivent mourir de faim si on veut maintenir le pouvoir mécanique

dans son étendue actuelle... ». (Mémoire aux puissances, p. i3a.) « Le

temps est venu, écrivait Pecqueur, où l’opinion publique doit investir les pouvoirs, représentatifs de prérogatives suffisantes pour diminuer les inconvénients de cette substitution des machines aux bras des ouvriers ». ( Des améliorations matérielles, p. 126.)

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