SATION DU TRAVAIL DE LOUIS BLANC
Tandis que cette évolution interventionniste se produisait dans les conceptions des pouvoirs publics en matière économique, la seconde moitié de la Monarchie de Juillet voyait se créer, et se répandre rapidement, un vif courant révolutionnaire, dirigé cette fois moins contre le gouvernement que contre la société elle-même. De nombreuses doctrines, ardemment propagées, faisaient pénétrer, malgré leurs divergences, une même conviction dans l’âme populaire : qu’il était devenu nécessaire de détruire un état social où les travailleurs se voyaient opprimés chaque jour davantage, et qu’il était possible de le remplacer par un autre, où l'humanité entière trouverait le bonheur. Les systèmes des réformateurs variaient infiniment; cependant, aussi bien dans leur critique ardente de ce qui existait que dans les remèdes qu’ils proposaient, on peut retrouver un
Q u e n t j n - B a u c h à r t . — Crise sociale <le 1818.
LA CRISE SOCIALE DE i848
certain nombre de conceptions communes, ou, pour ainsi dire, les éléments d’un état d’esprit régnant. Si nous parvenons à dégager ces quelques idées, profondément implantées par la propagande socialiste dans les intelligences ouvrières, elles expliqueront, mieux que l’énumération et l’exposé des systèmes, les sentiments, les rancunes, les convictions, les espoirs qui agitaient l’ensemble du prolétariat irançais, et surtout parisien, au moment où la révolution de 1848 le lit surgir au premier plan de la politique.
— « Les idées de la République sociale ne sont point nouvelles, a écrit Guizot1. Le monde les connaît depuis qu’il existe.... C’est une face de l’humanité qui apparaît, dans son histoire, à toutes ces époques où, par le bouillonnement universel, toutes choses sont poussées à la surface et admises à se montrer. » A le considérer de haut, le socialisme de 1840 n’est sans doute qu’un moment de l’éternelle lutte des riches et des pauvres, mais il possède cependant des caractères spéciaux dus à la nature même du milieu social particulier contre lequel il réagit. De fait, le point de départ commun à tous les systèmes de cette époque, c’est la condamnation de la concurrence et du « laisser-faire » économique.
Les socialistes, d’ailleurs, n’avaient pas loin à aller pour trouver des armes : ils n’avaient qu’à reproduire les déductions des économistes orthodoxes eux-mêmes et à les pousser jusqu’aux conséquences extrêmes que ceux-ci s’étaient déjà chargés d’en tirer : théorie de la rente , de Ricardo; principe de population, de Malthus ; conception d’un fonds des salaires ; seulement, au fatalisme indifférent ou optimiste de ceux-ci, ils substituent un fatalisme pessimiste et irrité, exprimé en descriptions pathétiques, en malédictions véhémentes, en visions désespérées sur un avenir toujours plus sombre.
A vrai dire, on retrouve déjà chez eux « toute la critique sociale actuelle : la concentration capitaliste, le machinisme coupeur de bras, la loi des salaires et la paupérisation des travailleurs2»; ce qui distingue, par contre, les utopistes de
i. De ta Démocratie en France, i84g, p. /17.
3. E. Fournière, Les théories socialistes au XIX* siècle, de Babeuf à Proudhoil, introd., p. xxvii.
LE SOCIALISME DE i84o
1840 (pour employer les termes consacrés) des marxistes scientifiques qui les suivront bientôt, c’est la foi des premiers dans leurs propres systèmes pour préserver l’humanité de cet enfer, opposée à la conviction des autres, que seule une effroyable catastrophe lui permettra de s’en évader.
Tous, d’ailleurs, après avoir dénoncé les fraudes, les falsifications, l’esprit de tromperie, les vices, les crimes même qu’encourage ou provoque la concurrence, s’attachent à démontrer encore qu’elle se détruit elle-même par son libre jeu ; appuyés sur l’économie politique comme sur les exemples contemporains, ils signalent l’absorption des petites entreprises par les grandes, et la création de vrais monopoles de fait; ils affirment que, par l’écrasement progressif des classes moyennes, « la société tend à se diviser de plus en plus distinctement en deux grandes classes : un petit nombre possédant tout ou presque tout, maître absolu de tout dans le domaine de la propriété, du commerce et de l’industrie; et le grand nombre, ne possédant rien, vivant dans une dépendance collective absolue des détenteurs du capital et des instruments de travail, obligé de louer, pour un salaire précaire et toujours décroissant, ses bras, ses talents et ses forces aux seigneurs féodaux de la société moderne 1 ».
Ces derniers sont d’ailleurs des êtres nuisibles qui, incapables de créer eux-mêmes, dépouillent le prolétaire du produit de son travail. Proudhon dénonce, en invoquant une statistique de Chevé, que, sur une production annuelle de 10 milliards, 6 sont rongés par ces financiers, ces propriétaires, ces fonctionnaires, par ces parasites, en un mot Ce grand dialecticien du socialisme s’efforce, en outre, de prouver « que le droit primitif s’est créé par la force et qu’il s’est exprimé en propriété du sol et de l’homme; que la rente est une transformation de la redevance féodale, celle-ci étant une transformation ou plutôt une transposition dans les termes des rapports de propriétaire à esclave; que le profit capitaliste est identique à la rente foncière et que fîna-
(. Considérant, Principes du socialisme . — Manifeste de la Démocratie au XIX " siècle, 1847 , p. n.
1 Idée générale de la Révolution, au XIXe siècle, 2“ édit., i85i.
lemenl il y a exploitation du producteur lorsque celui-ci ne reçoit pas toute la valeur qu'il a produite1 ». L’ouvrier, sans aller si loin, saisissait parfaitement cette idée que le bénéfice du patron consistait uniquement dans un prélèvement opéré sur la valeur donnée par lui, ouvrier, au produit, et, par conséquent, sur ce qui devait être intégralement sa juste rémunération.
Non seulement, ajoutaient encore les socialistes, le travailleur ne reçoit pas tout son dû, mais, tandis que le riche s’enrichit chaque jour davantage, lui-même devient nécessairement et fatalement toujours plus misérable; « la libre concurrence a cet inhumain, cet exécrable caractère, qu’elle est partout et toujours dépréciatrice du salaire : après avoir plongé les classes ouvrières dans la misère, elle les y enfonce sous un poids toujours plus lourd 2 ».
En effet, « qu’est-ce que la concurrence relativement aux travailleurs ? C’est le travail mis aux enchères. Un entrepreneur a besoin d’un ouvrier : trois se présentent. — Combien pour votre travail? — Trois francs : j'ai une femme et des enfants. — Bien. Et vous? — Deux francs et demi : je n’ai pas d’enfants, mais j’ai une femme. — A merveille. Et vous? — Deux francs me suffiront : je suis seul. — A vous donc la préférence. C’en est fait : le marché est conclu. Que deviendront les deux prolétaires exclus? Ils se laisseront mourir de faim, il faut l’espérer. Mais s’ils allaient se faire voleurs? Ne craignez rien, nous avons des gendarmes. Et assassins? Nous avons le bourreau. Quant au plus heureux des trois, son triomphe n’est que provisoire. Vienne un quatrième travailleur assez robuste pour jeûner de deux jours l'un, la pente du rabais sera descendue jusqu’au bout : nouveau paria, nouvelle recrue pour le bagne peut-être3! »
Surabondance de bras signifie donc avilissement des salaires; or, socialistes et économistes à T envi prédisent l’accroissement toujours plus rapide de la population : « La
1. Fournière, op. cit., p. 235. Les adversaires du socialisme opposeront une autre explication historique de la propriété. Cf. Thiers, De la propriété.