Op. cit., t. I, p. 3o
et plus on demeure convaincu que la liberté seule peut conduire à un soulagement provisoire. Le temps, une éducation progressive, et l’ association, quand on en aura trouvé la formule, feront le reste. » N’a-t-elle point pris d’ailleurs, et ne prend-elle pas tous les jours davantage, dans la société capitaliste elle-même, une place prépondérante? « Partout où l’association a offert quelque sécurité, quelque garantie, on est allé vers elle sans effort, avec abandon.... Les capitaux se cherchent et se groupent, les intérêts se combinent et se coalisent.... La dette publique, les banques, les grandes entreprises commerciales et industrielles sont le produit de cet instinct, de ce besoin 1 ».
C’est bien en effet un instinct et un besoin de cette société qui, se cherchant sur la table rase, aspire à une organisation, en vertu d'une sorte de loi commune à tous les êtres vivants ; et c’est pour le socialisme une grande force que de s’y adresser que de se montrer comme le but de ce grand effort obscur, qui travaille si profondément toutes les couches sociales.
Le socialisme, c’esl donc l’association, mais une association fondée, au contraire de celles que voit naître la société capitaliste, sur des principes de justice et de fraternité. Aujourd’hui, le capital écrase le travail, les riches peuvent vivre dans l’oisiveté en dérobant aux prolétaires le fruit de leur labeur pénible et en les condamnant à la misère : l’œuvre d’équité consistera donc, soit à rétablir l’équilibre entre le capital et le travail, lors de la distribution des produits, soit même à supprimer, sinon le capital, du moins sa rémunération spéciale en l’enlevant à ses quelques détenteurs pour en faire la propriété collective de tous.
Si tous les réformateurs sociaux fondent leurs différents systèmes sur l’idée de justice, la conception qu’ils s’en font varie en effet considérablement. Fourier et ses disciples, par exemple, la trouvent au seiu d’une association volontaire, établie sur le droit au travail, dans une rémunération proportionnée du capital, du travail et du talent; leur formule, nul-
i. Op. cil., p. 3i8.
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lement égalitaire, pourrait donc se définir : « à chacun suivant son apport dans la société », que cet apport soit manuel, intellectuel ou capitaliste. Les saint-simoniens s’inspirent plus de l’idée d’égalité : ils la veulent au moins au point de départ, par la suppression de l’héritage; le profit deviendra l’exacte rémunération de l’effort : « à chacun suivant ses œuvres ». A Louis Blanc, cette sorte d équité ne suffit plus; il préconise la fraternité, telle qu’elle existe au sein de la famille; est-il juste en effet que les plus forts ou les plus intelligents, qui moralement ne sont point par là même les plus méritants, reçoivent plus que les laibles de corps et d’esprit; non, le vrai principe est : « de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ». Enfin, dans le communisme plus grossier de Gabet, l’égalité devient absolue par l’identité des jouissances pour tous les individus, nourris de même, vêtus de même, logés de même, participant aux mêmes plaisirs simultanément ou à tour de rôle, travaillant le même nombre d’heures pendant le même nombre d’années.
Les systèmes socialistes, quoique reposant sur un même sentiment d’équité, diffèrent donc du tout au tout quant à leurs principes mêmes : indiquer les manières variées dont ils prétendent les réaliser pratiquement dépasserait le cadre de cette étude; nous voudrions seulement, après avoir ainsi énuméré les différentes conceptions de la justice sociale qu’ils répandaient dans le peuple, noter quelques idées fondamentales qui leur sont communes malgré leurs divergences, et qui imprègnent aussi les esprits de leurs disciples.
La première est celle de l’équivalence des fonctions : l’heure de travail d’un manœuvre vaut l’heure de travail d un savant; conception éminemment démocratique, analogue à celle sur laquelle est fondée le suffrage universel; elle vise directement à détruire le sentiment de la hiérarchie, aussi bien intellectuelle que sociale, et, à ce titre, elle jouera un rôle important dans le cours du xixe siècle1.
1. Elle n’est point d’ailleurs contradictoire avec la superstition de la science, que nous noterons bientôt, ni avec l’idée de confier la direction de la société aux savants : la fonction do direction n’cst point en eüet supérieure, mais égale à toute fonction de production.
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LA CRISE SOCIALE DE i848
La seconde, dont les réformateurs n’ont peut-être pas eu bien conscience d ailleurs, à l’exception de Fourier, c’est que leurs systèmes supposent dans le monde une sorte de surabondance de biens, suffisante pour assurer le bonheur de tous les hommes par la satisfaction de tous leurs besoins. Cette conception, en réaction absolue conti*e celle de Mal- Ihus, peut se formuler ainsi : la misère n’est pas due à un déficit de la production mondiale par rapport à la population, mais au lait que cette production est abusivement monopolisée par quelques détenteurs de capitaux; il suffit donc de détruire ce monopole et de faire rentrer dans la circulation ce qui était accaparé par une minorité.
Cette idée se trouve renforcée par la foi absolue que le xix siècle, témoin des progrès de tous genres, des inventions surprenantes, des découvertes qui transforment la vie, porte à la science et à son progrès indéfini. Si, dans la société actuelle, où les intelligences se trouvent opprimées par le règne de l’argent, de tels miracles ont pu s’accomplir, que sera-ce, dans un milieu où, chacun ayant trouvé sa place, le génie humain pourra librement s’épanouir? Cette véritable superstition de la science domine tout le socialisme, et masque de façon éclatante les points faibles des systèmes : si les Icariensde Cabet travaillent tous d’un cœur si joyeux, c’est que des machines merveilleuses leur évitent tous les travaux répugnants ou seulement pénibles. C’est, comme le dit laine1, « notre théorie moderne du progrès, celle qui fonde toutes nos espérances sur l’avancement indéfini des sciences, sur l’accroissement du bien-être que leurs découvertes appliquées apportent incessamment dans la condition humaine, et sur l’accroissement du bon sens que leurs découvertes vulgarisées déposent lentement dans l’esprit humain ».
Une idée voisine de celles-là, et sans laquelle tous ces systèmes artificiels ne se comprendraient pas, c’est une confiance absolue dans la raison humaine et dans sa faculté de découvrir, par ses seules lumières, la constitution politique
i. Les origines de la France contemporaine, t. I, p. 280.
LE SOCIALISME DE i84o
ou sociale qui convient à l’humanité. Cette conviction dérive directement du xviiC siècle; elle a inspiré les constructions politiques des hommes de la Révolution, comme elle inspire les constructions sociales des réformateurs de 1840; elle consiste essentiellement dans le mépris des usages, des résultats de l’évolution du temps, et dans la persuasion qu’il existe, en matière politique ou sociale, des principes généraux définitifs, applicables à toute l’humanité, car les socialistes, de même que les rédacteurs de la Déclaration des Droits, travaillent pour l’univers entier1.
En résumé, « ils considèrent la société comme un contrat 2 et ses institutions comme une oeuvre de raison. Pour Gabet, comme pour son précurseur Babeuf, l’homme n’a pas de nerfs, pas de sang, pas de muscles, pas de passions, pas de tempérament, pas de caractère; il n’a qu’un cerveau ou plutôt il n’est qu’un cerveau. Plus de spontanéité dans l’individu, mais un calcul de valeurs, opéré selon les bonnes méthodes utilitaires3 ».
D’ailleurs, « il est admis que d’elle-même, et par sa propre force, la théorie engendre la pratique, et qu’il suffit aux hommes de décréter ou d’accepter le pacte social pour acquérir du même coup la capacité de le comprendre et la volonté de l’accomplir4 ».
L’erreur socialiste alors est donc surtout une erreur de psychologie, jointe à une présomption aussi immense qu’ingénue. Chaque créateur de système croit avoir, le premier après tant de siècles, découvert tout à coup les lois fondamentales de la société, et ces lois, il les fonde sur la bonté
1. « Comment, s’écrie Cabet en parlant de la société actuelle, comment n’aürait-elle pas été vicieuse, cette organisation sociale, puisqu’elle était l’oeuvre, non d’un seul homme et d’une seule assemblée créant un plan complet et coordonné, mais du temps et des générations successives ajoutant pièce à pièce, non de la méditation et de la discussion, mais du
hasard ou de l’essai ?» . , ,
2. Cette conception remonte au Contrat social de Rousseau, « erreur londamentale, dit Bastiat, la plus funeste qui ait jamais infesté les sciences politiques; car, si la société est d'invention et de convention, il s ensuit que chacun peut inventer une nouvelle forme sociale, et telle a été, en etlet, depuis Rousseau, la direction des esprits ». (Harmonies économiques, 2” t d., i85i,p. 75.)