Fourniere, op. cit . , p. 3b
(x, Taine, op. cit., t. II, p. 5i.
LA CRISE SOCIALE DE i848
absolue de la nature humaine. C’est là, d’ailleurs, comme le Contrat social , un héritage de Rousseau et une sorte de dogme profondément ancré dans la mentalité générale de l’époque : « Le principe fondamental de toute morale, pour eux comme pour Jean-Jacques, est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre.... La nature a fait l’homme heureux et bon, la société le déprave et le fait misérable *. »
— « Ce sont les mauvais gouvernements qui font les mauvaises mœurs », répète Raspail 2 presque dans les mêmes termes : par conséquent, une bonne organisation sociale, fondée sur la raison, rendra aux hommes leurs vertus originelles, après une période de transition plus ou moins longue. Et, persuadés de la vérité de ce principe, les socialistes ne songent nullement aux difficultés que certains côtés de la nature humaine peuvent opposer à leurs systèmes, pas plus qu’ils n’ont songé à y adapter leurs constructions sociales, œuvres de raison pure.
La justesse de leurs idées, qui s’imposeront à tous par làmême, et, d’autre part, l’appel aux sentiments les plus élevés, honneur, justice, solidarité, fraternité, noble émulation, seront les ressorts suffisants de la société future. Robert Ovven avait fait, à New-Lanark, une application, d’ailleurs heureuse, de ces principes, en remplaçant tous les moyens de coercition par un simple indicateur à quatre faces de couleurs différentes, placé au-dessus de l’ouvrier, et qui, présentant l’une ou l’autre, indiquait pour celui-ci les notes bien, assez bien, médiocre ou mal. C’est un système analogue que les utopistes de 1840 voulaient étendre à l’humanité entière, et le Voyage en Icarie de Cabet, parmi d’autres, est un des exemples les plus éclatants de ces illusions.
Fourier ne fait que pousser à l’extrême cette idée que « Dieu fit bien tout ce qu’il fit », quand il ordonne aux hommes de s’abandonner pleinement à leurs passions, nécessairement salutaires et harmoniques, et quand il fonde son
J. Cité par Taine, op. cit., t. II, p. 3i.
2. Cité par Tchernoff, Le Parti républicain sous la Monarchie de Juillet, p. a5i.
LE SOCIALISME DE i84o
système sur Y attraction passionnée et le travail attrayant. Proudhon lui-même, si sévère d’ordinaire pour les illusions de ses contemporains, n’en fonde pas moins son anarchisme sur le même principe, lorsqu’il croit fermement que « l’état moral de la société se moditie et s’améliore avec son état économique », qu’« une société organisée n’a pas plus besoin de lois que de législateurs », et que « par la division du travail, la solidarité industrielle, le goût du bien-être, la répartition égale du capital et de l’impôt, la liberté et la justice obtiennent de plus sûres garanties que toutes celles que leur offraient jadis la religion et l’État1 ».
Une telle confiance dans l’excellence de la nature humaine, comme dans l’excellence de leurs principes sociaux, permet aux socialistes de résoudre avec la même facilité une difficulté nouvelle : l’antinomie entre la liberté et l’égalité telle qu’ils la réalisent. Le communisme, en effet, forme la plus extrême de ces projets, nous offre dans les descriptions mêmes de Cabet, par exemple, l’image de la plus effroyable tyrannie qu’on puisse inventer : est-ce donc là émanciper l’humanité, comme ils le prétendent? Leur réponse est simple : pour eux, d’abord, liberté signifie volonté de la majorité2; telle mesure, en Icarie, qui, « imposée par un tyran, serait une intolérable vexation.... adoptée par le peuple entier... est la loi la plus raisonnable, la plus utile et la mieux exécutée 3 ». Ils commencent donc par une confusion complète entre la conception de la liberté individuelle et celle de ce qu’on appelle la liberté politique. Mais ce qu il faut surtout ne pas oublier, c’est que, la nature humaine ayant retrouvé ses anciennes vertus, si d une part la majorité ne se montre jamais oppressive, d’autre part la minorité s’inclinera toujours joyeusement devant une volonté qu elle reconnaîtra juste.
Telle est la solution la plus grossière du problème ; certains, comme Fourier, ont été plus profonds ou plus subtils :