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LOUIS BLANC

La destruction de la Monarchie de Juillet, le 24 février 1848, n’a eu, ni dans son origine, ni dans son exécution, le caractère d’une révolution sociale.

En effet, bien que prenant naissance, d’une part, au milieu d’une crise économique indéniable, source de malaise, de souffrances et de mécontentement dans le monde laborieux, et, d’autre part, à une époque où les idées de révolte contre les inégalités sociales et de transformation de la société existante avaient fait dans la population ouvrière des progrès assez sérieux pour effrayer nombre d’observateurs clairvoyants, l’agitation extra-parlementaire des banquets ne fit appel qu'à des passions purement politiques et ne visa que des résultats de même nature : chute du cabinet Guizot et réformes très modérées dans la sphère électorale et parlementaire.

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

Même au moment où le mouvement, échappant à l’opposition dynastique qui l’avait, créé, passe aux mains d’éléments plus radicaux, les Ledru-Rollin, les Marie, les Flocon peuvent bien, dans leurs discours, atteindre, par delà le ministère, le système , le règne , l’institution monarchique elle-même; les Louis Blanc et les Considérant peuvent bien porter des toasts à l’amélioration du sort des classes laborieuses, à l’organisation du travail, faire entrevoir même la transformation sociale derrière la révolution politique, celleci reste certainement l’espoir le plus hardi des révolutionnaires les plus ardents. Ceux qui dénoncent la corruption des classes dirigeantes et s’efforcent d’exciter les masses populaires contre la bourgeoisie gouvernementale, cherchent bien plutôt à ruiner le régime politique qu’à ébranler l’organisation sociale.

Lorsque, plus tard, les 22 et 23 février, l’interdiction du banquet du XIIe arrondissement donne naissance à des troubles, c’est la garde nationale, c’est-à-dire la bourgeoisie armée, qui provoque la chute du ministère et commence véritablement la révolution, en croisant la baïonnette contre les gardes municipaux et en protégeant l’émeute au lieu de la combattre. Lorsque, le 24, elle abandonne la rue aux masses populaires, galvanisées par l’accident tragique du boulevard des Capucines, celles-ci combattent résolument pour renverser le Roi, mais le cri de : Vive la République! paraît résumer toutes leurs aspirations. Si, d’autre part, l’on recherche quels sont ceux qui ont essayé de profiter de l’explosion insurrectionnelle, de la diriger et de la faire aboutir, on trouve des républicains, des agitateurs en quelque sorte professionnels, mais non point des théoriciens socialistes.

C’est du National, en effet, que partent, sinon la direction de la lutte, car l’insurrection n’obéit ni à un plan préconçu ni à des chefs reliés par une volonté commune, mais du moins les initiatives qui en faciliteront le succès et en concrétiseront les résultats. Sans même rappeler que c’est l’article de Marrast qui, le 21 février, provoqua l’interdiction du banquet et organisa la manifestation d’où devaient sortir les journées de Février, il est à remarquer que les bureaux

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du journal apparaissent, plus encore que ceux de la Réforme , comme le centre où les combattants viennent chercher le mot d’ordre. La colonne, certainement organisée, qui, le 23 au soir, provoqua la fusillade du boulevard des Capucines en se heurtant à la troupe, avait été y recevoir 1 impulsion avant de se diriger sur le ministère des Affaires étrangères. C’est Marrast qui, le 24 au matin, y lança, l’un des premiers, l'idée de l’abdication du Roi, avant de jouer l après-midi un rôle important dans l’invasion de la Chambre ; c’est là surtout que s’élabora, vers midi, la première liste d’un futur Gouvernement provisoire, qui comprenait le nom d’Odilon Barrot, mais d'où celui de Louis Blanc était exclu, malgré la présence de ce dernier1; et c'est cette liste qui s’imposa, par cela seul qu’elle existait, à Dupont (de l'Eure), à Lamartine, à Ledru-Rollin, lorsqu'ils eurent à proclamer des noms au milieu du tumulte et du désarroi de la Chambre envahie 2.

Or, le National, dont Marrast était l’âme, représentait la fraction la plus modérée du parti républicain, et la création de la Réforme, en lui retirant sa clientèle avancée, le repoussait même peu à peu vers les frontières de l’opposition dynastique. Il ne semble pas douteux que les hommes qui le représentèrent dans le Gouvernement provisoire, les Marrast, les Marie, les Garnier-Pagès, se fussent trouvés satisfaits, après l’abdication de Louis-Philippe, par une régence qui, en rapprochant d’eux le pouvoir, leur eût

1. Dans son Histoire de la Révolution de 18h8 (I, p. 66), Louis Blanc fait figurer son nom sur la liste du National ; de même Daniel Stern ( Histoire de la Révolution de 1848). Nous préférons la version de Garnier-Pagès [Histoire de la Révolution de 1848, 1', p. 216), et de Marie (Chérest, La vie et les œuvres de A. -T. Marie, p. 108), reprise par M. Thureau-Dangin ( Histoire de la Monarchie de Juillet, VII, p. 5o/i) suivant laquelle Louis Blanc, mécontent de la part faite à l’élément avancé, et ne se voyant pas sur la liste, courut à la Réforme en faire proclamer une nouvelle, celle où il figure avec Albert. Cette liste fut ensuite rapportée au National où le» additions et modifications furent acceptées; mais déjà le gouvernement était proclamé à la Chambre. Louis Blanc peut donc dire qu’il figura sur la liste du National , mais c’est sur la seconde.

2. C’est cette liste, et non celle, concurrente, de la Réforme, car cette dernière ne fut élaborée que trop tard. Louis Blanc, qui y figurait, partit en effet avec Flocon directement pour l’Hôtel de Ville, dès qu’elle eut été arrêtée, et il n’y parvint qu’après les membres du Gouvernement provisoire, qui arrivaient de la Chambre.

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épargné un saut périlleux dans l’inconnu. En tous cas, ils représentaient tout au plus, selon l’expression de Daniel Stem *, « une coterie de républicains bourgeois », fort hostiles aux idées socialistes, et très décidés, après le 24 février, à limiter la révolution à un changement de régime et de personnel gouvernemental.

Beaucoup plus radicale était la rédaction de la Réforme , l’autre organe républicain, et à ce titre l’un des centres, lui aussi, du mouvement insurrectionnel. La Réforme , nettement anti-dynastique, n’hésitait pas à faire appel aux masses populaires contre la bourgeoisie régnante, et accueillait les idées d’organisation du travail et de réformes sociales en la personne de Louis Blanc, son collaborateur. Mais ses véritables inspirateurs, Ledru-Rollin et Floconi. 2, s’ils voyaient dans cette propagande un excellent moyen de remuer Ja classe ouvrière et de l’attirer à eux, ne lui assignaient comme but qu’une révolution purement politique; soucieux d’apparaître les dignes continuateurs des «grands ancêtres » de 93, ils se posaient en champions d’une république jacobine, mais jamais ils ne songèrent même à la possibilité d’expériences socialistes. Quand la Réforme ajouta à la liste du National les noms de Louis Blanc et d’Albert, et collabora ainsi à la formation du Gouvernement provisoire, en imposant aux élus de la Chambre un socialiste et un ouvrier comme collègues, on peut bien dire qu elle voulut donner au pouvoir issu de l’insurrection un caractère plus démocratique, mais non qu’elle chercha à l’entraîner dans la voie des réformes sociales 3.

Nulle part, d’ailleurs, la lutte ne revêt un caractère social : l’ouvrier, les 22 et 23 février, a acclamé « la réforme », hué

i. Op. cit ., p. xviii.

a. Ce dernier, rédacteur en chef.

3. Cette observation, qui s’applique à la rédaction de la Réforme, s’applique également à la foule agitée qui acclama Louis Blanc et Albert dans ses bureaux. Les insurgés vainqueurs qui y élisaient un gouvernement, ne voyaient pas plus loin que le « triomphe du peuple », et, à ce moment, ne songeaient pas à réclamer l’application d'une doctrine socialiste. C’est en ce sens qu’on peut dire que Louis Blanc fut proclamé plus comme démocrate comme « ami du peuple », que comme l’inventeur d un système déterminé.

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Guizot et « le système » ; le 24, après le drame du boulevard des Capucines, il a pris son fusil contre « un gouvernement qui égorge ses frères »; il est républicain de sentiment, il voit dans la chute de la monarchie une victoire du peuple sur une bourgeoisie égoïste qu’on lui a appris à mépriser, il y salue l’aurore d’une ère nouvelle, où il jouera enfin un rôle, et où son sort sera certainement amélioré, puisqu il dépendra de lui-même, mais il ne songe à aucun moment à déposséder les propriétaires à son profit, pas plus qu il ne combat pour obtenir une réforme sociale déterminée : il lui suffit d’avoir la République, et d’être gouverné par des hommes en qui il ait enfin toute confiance et qui sauront faire le nécessaire.

Il est remarquable, d’ailleurs, que ces hommes, il aille les chercher, ou plutôt qu’il accepte de les prendre parmi les députés ou les journalistes de l’opposition, et non point parmi les théoriciens du socialisme. Cela s’explique évidemment parce que son choix lui est dicté précisément par ces députés et ces journalistes eux-mêmes; mais qu’il ratifie ces noms appartenant à l’opposition politique, parfois assez modérée, qu’il n’en propose point d’autres lui-même, cela prouve, d'une part, qu’il est pris au dépourvu et que la révolution a été une surprise, et, d’autre part, qu’aucun des théoriciens du socialisme n’avait acquis une renommée et une influence suffisantes pour que son nom s’imposât en ces heures décisives, comme s’imposait par exemple celui de Ledru-Rollin. Le seul d’entre eux qui parvienne alors au pouvoir, Louis Blanc, y arrive comme délégué d’un journal, la Béforme, qui n’est pas un journal socialiste, et parce qu’il est sorti du domaine des études sociologiques pour prendre une part active au mouvement proprement politique.

Encore n’apparaît-il que sur le tard : à la Chambre, quand Lamartine, puis Ledru-Rollin, proposent de ratifier les noms des envahisseurs victorieux, acceptés deux heures plus tôt au National , si celui d’Odilon Barrot disparaît de luimême, si celui de Lamartine s’impose au contraire après son intervention décisive, si Crémieux parvient à y glisser le sien, si ceux de Marie et de Garnier-Pagès, suspects de modé-

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rantisme, rencontrent quelque opposition, aucune voix ne s’élève en faveur de Louis Blanc, ni d’aucun autre écrivain connu pour ses idées socialistes, alors que le Moniteur signale qu’on a réclamé Georges Latayette, par exemple.

A l’Hôtel de Ville, où les membres du Gouvernement provisoire reçoivent successivement une sorte d’investiture nouvelle d’une assemblée populaire improvisée, terriblement agitée et houleuse, celle-ci exige d’eux la reconnaissance de la République, et les réticences de Lamartine sur ce point déchaînent une protestation formidable à laquelle il doit céder : les maîtres de l’Hôtel de Ville réclament ainsi, de ce gouvernement issu de la Chambre, des garanties d ordre politique; mais, avant l’arrivée de Louis Blanc, ils ne paraissent nullement songer à leur en demander d autres ; le mot de République suffit à contenter les plus ardents. C’est Louis Blanc qui, le premier, leur fait sentir qu’ils doivent réclamer du pouvoir nouveau quelque chose de plus, qui, le premier, pousse et fait pousser le cri de: Vive la République sociale !

Au moment où, à travers les couloirs engorgés de l’Hôtel de Ville, il rejoint, dans des conditions que nous décrirons bientôt, les membres du nouveau Gouvernement provisoire, qui se trouve ainsi définitivement constitué *, 1 insunection est, depuis plusieurs heures 2, maîtresse absolue de Paris. Les troupes, démoralisées, sans ordres depuis que Bugeaud a été relevé de son commandement, non seulement sont incapables d’une offensive, mais sont désarmées, soit pendant leur retraite à travers les rues, soit dans leurs quartiers; les gardes municipaux sont dissous ou massacrés, la gaule nationale n’existe plus comme force organisée : de ses membres, les uns ont abandonné les rues aux insurgés vainqueurs, les autres se sont mêlés à eux; aucune unité, aucun commandement n’existe plus, et, avant plusieurs jouis, aucune autorité ne peut espérer s’appuyer sur cette « milice citoyenne », gardienne attitrée de l’ordre.

Les ouvriers, vainqueurs, tiennent donc le gouvernement

i C’est-à-dire vers huit heures et demie.

2. La retraite et la dislocation des troupes massees près commença entre trois heures et demie et quatre heures.

de la Chambre

nouveau à leur merci. A l’exception de ceux qui s’attardent au pillage des Tuileries, ils refluent presque tous, le soir, vers l'Hôtel de Ville, devenu le centre de la révolution depuis que le Gouvernement provisoire, obéissant à une tradition qui s’impose à tous, est venu s’y constituer définitivement en recevant la consécration populaire.

L'édifice municipal, la place de Grève, les rues voisines offrent alors le spectacle de la plus extraordinaire agitation et du plus effroyable désordre. « Des coups de feu éclataient çà et là sur le glas continu du tocsin battant dans les tours de la cathédrale et dans les clochers environnants. Des clameurs prolongées succédaient au retentissement sec des coups de feu; puis des rugissements, des murmures sourds et inintelligibles sortaient des vomitoires de l’Hôtel de Ville, mêlés au tintement des vitres brisées sur les pavés, et au choc des crosses de fusil dans les mains des combattants ■. » Ces insurgés vainqueurs, ouvriers aux vêtements en désordre, noirs de poussière et de poudre, qui brandissaient « des piques, des fusils rouillés, des sabres, des baïonnettes emmanchées à de longs bâtons », au bout « de bras nus, poudreux, sanglants, tremblants encore de la fièvre de trois jours de combats 1 2 », cette foule grouillante, mêlée, innombrable, sans cesse plus dense et plus agitée, où paraissaient çà et là des uniformes de gardes nationaux, des casques, des shakos, des bulfleteries arrachés à des soldats et dont se paraient comme de trophées des ouvriers débraillés, où des femmes hors d’elles-mêmes venaient encore fouetter de leur hystérie l’exaltation croissante des hommes, cette foule, chez laquelle à 1 énervement de la fatigue et du combat avait succédé le délire de la victoire, atteignait à un paroxisme d’exaltation collective qui semblait avoisiner la folie. « Les costumes étaient hideux, a écrit Lamartine 3, les physionomies pâles et exaltées jusqu’au délire, les lèvres balbutiaient de froid et d’émotion... les yeux étaient fixes dans la démence. C’était, ajoute-t-il, la démence de la liberté. »

1. Lamartine, Histoire de la Révolution de 1SU8, t. I, p. 216.

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