‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 78 sur 158 · Loc. cit · texte numérisé non relu

Loc. cit

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

L'entrée de l’Hôtel de Ville est à peu près infranchissable, tant il regorge de monde: deux courants, l’un formé de ceux qui veulent entrer, l’autre de ceux qui veulent sortir, se rencontrent et se heurtent, créent une sorte de barre humaine, analogue à celle qui se forme à l’embouchure des grands fleuves. A l’intérieur, sauf peut-être dans la salle Saint-Jean, où se tient une tumultueuse assemblée révolutionnaire, celle qui a jugé les membres du gouvernement à leur arrivée, et dout Lamartine devra, le soir, aller calmer l’impatience, c’est plus que le désordre, c’est le chaos. Tous les salons, tous les bureaux, tous les corridors, tous les escaliers sont « également encombrés de peuple, de blessés expirants sur la paille, d’orateurs montés sur les meubles ou sur les rebords des fenêtres, gesticulant avec fureur, montrant le sang à leurs souliers et hurlant des motions de combat, d’extermination Lu

La foule trépigne, s’agite, se porte ici ou là, sans but, ivre de mouvement et de bruit. « Les uns ne cessaient de crier : Vive la République! D’autres, avec un mélange de naïf enthousiasme et de frénésie sombre, chantaient la Marseillaise, Les cours, encombrées de chevaux sans cavaliers, de blessés gisant sur la paille, de spectateurs ahuris, d orateurs improvisés, de soldats en haillons, et d ouvriers agitant des drapeaux, présentaient le triple aspect d une ambulance, d’un champ de bataille et d’un camp. »

Sous la poussée continue et irrésistible de cette masse agitée, et sans cesse accrue de l’afflux du dehors, les membres du Gouvernement provisoire, réunis à grand peine après avoir désespéré d’échapper à la foule, barricadés d abord dans un salon de réception proche de la salle du lrône, puis réfugiés dans le cabinet du Préfet, sont maintenant cernés dans une sorte de cabinet long et étroit, que son exiguité même aide à défendre contre l’invasion. Là, sous la protection de quelques hommes dévoués, de quelques polytechniciens fidèles, ils essaient de délibérer; en réalité, ils sont à la merci de la foule; de temps en temps, leurs défenseurs sont

i. Lamartine, op. cit., t. I, p. 219.

LA CRISE SOCIALE DE i848

près de céder sous la poussée de nouveaux arrivants; alors l’un d’eux se lève, sort, harangue les envahisseurs, qui l'applaudissent, et, à force d’objurations, obtient quelques instants de répit.

« Ces premières heures de la nuit furent un tumulte plutôt qu’un conseil, a écrit Lamartine *, qui se montra admirable dans ce rôle. Il fallait se lever à chaque bruit du dehors, soutenir du poids de ses épaules les portes ébranlées par les coups de crosses de fusil ou par des bras impatients de résistance, se faire jour à travers les armes nues, haranguer, conjurer, subjuguer ces détachements de la multitude, les refouler moitié par l’éloquence et moitié par la force, toujours par le calme du front, par la cordialité du geste, par l’énergie de l’attitude; en détacher ainsi une partie pour combattre l’autre; puis, le tumulte réprimé, rentrer au milieu des acclamations qui assourdissaient l’oreille, des froissements qui brisaient les membres, des embrassements qui étouffaient la respiration; essuyer sa sueuret reprendre sa placede sangfroid à la table du conseil pour rédiger des proclamations et des décrets; jusqu’à ce qu’un nouvel assaut vînt ébranler les voûtes, secouer les portes, refouler les sentinelles, tordre les baïonnettes et rappeler les ciLoyens groupés autour du gouvernement, et ses membres eux-mêmes, aux mêmes luttes, aux mêmes harangues, aux mêmes efforts, aux mêmes dangers.. .. »

La nuit, heureusement, apporte une trêve; les vainqueurs, épuisés, se retirent de bonne heure, une fois bien sûrs de leur triomphe : dès dix heures, la place est presque vide, et l’on a pu fermer les grilles1 2; à onze heures, l’assemblée de la salle Saint-Jean a achevé de se disperser 3 ; entre minuit et six heures du matin, les membres du gouvernement, qui ont dîné d’un morceau de pain noir et d’un peu de fromage, en buvant à la ronde dans un sucrier cassé4, ont pu prendre quelque x’epos 5. Mais ce n’est là qu’une courte accalmie ; dès

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