‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 93 sur 158 · De Circourt, loc. cit., p. 5o · texte numérisé non relu

De Circourt, loc. cit., p. 5o

LE DROIT AU TRAVAIL

Cependant ces manifestants, si nombreux qu’ils fussent et quelque force que leur donnât leur visible organisation, ne trouvèrent plus cette fois le Gouvernement provisoire à leur merci. Pendant cette nuit pluvieuse et glaciale qui avait rendu Paris désert, les membres de la majorité modérée, et en particulier Lamartine et Marie1, avaient désespérément travaillé à recruter des gens de bonne volonté, et cette fois leurs efforts n’avaient pas été vains comme la veille. Le 26 au matin, ils avaient réussi à grouper à l’intérieur et aux abords de l’Hôtel de Ville une foule d’une composition toute différente de celle de la veille, qui encourageait de ses applaudissements les membres connus par la modération de leurs idées, et s’efforçait de maintenir à distance les manifestants et leurs drapeaux rouges. Quelques unités de la garde nationale avaient même pu être groupées tant bien que mal, et amenées devant les portes dont elles défendaient à peu près l’accès.

Ces éléments d’ordre ne purent pas évidemment empêcher les colonnes populaires de se frayer un passage, drapeaux rouges en tête, jusqu’à l’Hôtel de Ville, pas plus que les gardes nationaux de bonne volonté ne purent établir un service d’ordre rigoureux et en garder absolument l’accès. Mais ils restèrent maîtres du moins de l’intérieur du monument, où le gouvernement put délibérer en paix sans avoir à craindre les scènes tumultueuses de la veille et de l’avantveille, et, à l’extérieur même, ils parvinrent à changer assez, en s’y mêlant, la composition de la foule qui encombrait les abords immédiats, pour quelle ne fût pas menaçante : Pagnerre et Bixio purent faire enlever le drapeau rouge arboré à la statue de Henri IV qui surmontait le porche principal, ce qu’ils n’auraient certainement pu obtenir la veille.

Le Gouvernement provisoire put donc discuter dans une sécurité relative la question que quelques-uns seulement de ses membres avaient instinctivement préjugée la veille par leur énergique résistance, et qu’une nouvelle manifestation posait à nouveau devant lui.

i. Cf. Chérest, op. cil., p. tk a.

LA GRISE SOCIALE DE i848

Il était cette fois au complet, et une voix s’éleva en faveur du drapeau rouge : celle de Louis Blanc. Celui-ci étaya de considérations historiques la nécessité de céder à la pression du dehors et de rassurer la population ouvrière « contre la crainte de voir la République être autre chose qu’une halte sur la route des révolutions ». En 1789, La Fayette avait fait adopter « un drapeau formé par l'alliance du blanc , considéré alors comme la couleur de la royauté, avec le rouge et le bleu , couleurs du Tiers-Etat parisien ». Les ouvriers de Paris « savaient — et il n’en fallait pas davantage — que le blanc était la couleur de la royauté, que la royauté était morte, et que la couleur qui avait longtemps représenté la nation était rouge1. A leurs yeux, le prestige du drapeau tricolore, devenu, sous Louis- Philippe, l’étendard de la paix à tout prix, avait disparu. Renoncer à cet étendard, c’était répudier dix-sept ans d’une politique désormais condamnée. Le peuple sentait cela si vivement que, sur les barricades, il n’avait pas arboré d’autre drapeau que le drapeau rouge ». A un ordre de choses nouveau il fallait un symbole nouveau. « Le temps n’était plus où l’on pouvait compter plusieurs nations dans la nation; les vieilles distinctions de classes et de pouvoirs étaient effacées : pourquoi s’obstiner à représenter ce qui avait cessé d’être? Pourquoi ne pas adopter un signe éclatant de l’unité de la grande famille française, sous un pouvoir unique : la souveraineté du peuple?2 »

Tels étaient les arguments que Louis Blanc faisait valoir avec l’opiniâtreté qui lui était propre. Ils n’étaient pas sans valeur théorique, mais la question se posait sur un tout autre terrain, entre ceux qui cherchaient à rassurer la nation contre toute crainte de terreur ou de bouleversement social, et ceux qui voulaient qu’un symbole nouveau marquât de façon éclatante la rupture avec le passé et fût la promesse

1. Louis Blnnc expose que, jusqu'à Charles VII, le drapeau national fut l’oriflamme rouge, la bannière blanche fleurdelisée étant le drapeau personnel du roi.

2. Louis Blanc, loc. cit. Il est piquant de rapprocher de ce passage celui où, dans l'Histoire de Dix Ans (t. III, p. 278), il parle du « fanatisme imbécile » de ceux qui, en 1882, applaudissent le drapeau rouge.

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de réformes nouvelles. Louis Blanc resta isolé : Ledru- Rollin, que seul eût pu séduire peut-être le désir de se montrer « révolutionnaire », révérait trop, dans le drapeau tricolore, celui de la Convention et des conquêtes de la République. La discussion se prolongea cependant près de trois heures, et même il sembla bien que la majorité du gouvernement fût un moment près de fléchir, à la fois devant la ténacité de Louis Blanc et devant la menace du dehors, que Lamartine lui-même se montrât ébranlé et qu’il ne fallût rien de moins qu’une véhémente sortie de Goudchaux, nommé la veille ministre des Finances, pour raffermir la résolution de ses collègues.

i. De Falloux raconte ( Mémoires d’un royaliste , t. I, p. 3i3) que Marrast, dînant un jour avec de Maleville, lui demandait quelle avait été l’impression de Thiers sur ces événements.

« Il a été très surpris, lui dis-je (c’est Maleville qui parle), en lisant l’admirable harangue de Lamartine contre le drapeau rouge.

« — Cela est vraiment supérieur à ce que j’attendais de lui, me disait-il, je le croyais plus prompt à céder au vent qui souffle, et je me le figurais s’écriant devant Ja foule émue : « Vous avez raison : toute situation nou- « velle exige un symbole nouveau, et je salue le drapeau rouge! »

« — Ce diable de Thiers a bien de l’esprit ! reprit Marrast avec son malin sourire. Comment a-t-il dit cela?

« — En propres termes.

« — Eh bien, c’est, mot pour mot, ce que nous a dit M. de Lamartine dans le huis clos delà délibération; il a même assez vivement soutenu cette thèse; mais, battu par la majorité, il en a loyalement pris son parti, et aussitôt il a revêtu de la puissance et du prestige de sa parole les arguments mêmes qu’on venait de lui opposer. »

Nous rapportons cette conversation simplement à titre de curiosité; nous remarquerons d’abord qu elle suppose une délibération sérieuse du gouvernement avant la harangue célèbre de Lamartine, ce qui ne fut pas ; elle ne pourrait se rapporter qu’au Conseil du 26, et, à ce moment, Lamartine s’était déjà spontanément prononcé la veille. Notons, en outre, que de Falloux rapporte une phrase qui a passé par plusieurs bouches, et qu il arrivait à Marrast, fort spirituel d’ailleurs, de se laisser aller à broder (il eut, par exemple avec Louis Blanc, un fort désagréable incident après le i5 mai, pour avoir trop légèrement affirmé l’avoir vu à 1 Hôtel de Nil le) . Enfin, rapprochons de cette boutade le récit de Louis Blanc, qui ne manquerait pas d’insister sur une telle défaillance chez son principal adversaire. Or, voici comment il raconte cette discussion du 26 :

« Je ne me souviens pas d’avoir eu, en cette occasion, d’autre adversaire que M. de Lamartine, qui montra beaucoup de répugnance à rompre ainsi avec le passé. Toutefois, la discussion n’eut rien de violent; et même l’impression m’est restée que M. de Lamartine commençait à paraître ébranlé, lorsque M. Goudchaux entra soudain, protestant avec véhémence contre un déploiement de forces populaires dont il dénonçait le parti pris de nous intimider. 11 fournissait ainsi à M. de Lamartine un argument d’une singulière puissance. Quel homme de cœur ne se sentirait ému, a l’idée que son opinion peut sembler un sacrifice à la force? Le débat se termina par un compromis.... » ( Op . cit., t. I, p. 118-119.)

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En fin de compte, comme cela se produisit presque toujours au sein du Gouvernement provisoire, une transaction termina la discussion; le drapeau tricolore fut conservé, mais on décida de « rétablir les couleurs dans l’ordre qu'avait adopté la République française », et d’y placer l’inscription « République française , Liberté , Égalité, Fraternité », « trois mots, ajoute la proclamation annonçant cette décision *, qui expliquent le sens le plus étendu des doctrines démocratiques dont ce drapeau est le symbole, en même temps que ses couleurs en continuent les traditions ». Enfin, pour donner aux éléments avancés une satisfaction plus tangible, on accorda à Louis Blanc, malgré une nouvelle opposition très vive de Goudchaux2, de faire porter une rosette rouge aux membres du Gouvernement provisoire et aux « autres autorités », « en signe de ralliement et comme souvenir de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution populaire » ; et cette même rosette rouge dut être « placée aussi à la hampe du drapeau ».

Cette décision fut proclamée des fenêtres de l’Hôtel de Ville, et accueillie, suivant l’habitude, par les longues acclamations de la loule, dont une grande partie n’entendait rien des paroles prononcées. A l’intérieur, sans doute Lamartine et ses collègues l’annoncèrent-ils à ceux qui, en dépit des quelques mesures d’ordre prises, avaient fini par pénétrer nombreux. Sur la place, la manifestation se prolongea presque toute la journée, parlois hostile, mais sans violence; la fatigue et le mauvais temps, précieux auxiliaires du gouvernement, finirent par en avoir raison. « Vers quatre heures, des élèves de 1 École Polytechnique et do celle de Saint-Cyr sortirent avec de grandes exclamations du bâtiment, et, se répandant à travers la foule, lui notifièrent que le peuple avait résolu de garder les couleurs tricolores.... Les perturbateurs mouraient de faim et de froid; leur zèle s’était évaporé : ils se dispersèrent en grommelant. On mit leurs canons à l’écart pour en armer, disaiton, l’artillerie de la garde nationale. La victoire du gou-

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