DIFFICULTÉS
« achez-le bien, on commence à se lasser d’attendre et, si l’on n’y prend garde, l’année prochaine, demain LO peut-être, sorti du gouffre escaladé, paraissant terrible sur les bords de l’abîme franchi, le peuple, secouant la résignation comme une poussière immonde, ou s’en dépouillant comme d’un vêtement incommode, respirant la vengeance implacable, apparaîtra pareil à l’ange exterminateur sur la porte de nos riches hôtels.... » Tel qu’en ces paroles prophétiques, tombées trois ans auparavant de la chaire de Saint-Roch *, dut apparaître à la bourgeoisie parisienne l’ouvrier vainqueur et maître incontesté de la capitale. Et, sans compter même les quelques grandes villes industrielles
i. Prononcées par l’abbé Ledreuille, citées par Toussenel, Les Juifs rois de l’époque, t. II, p. 117.
LE LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION
qui, comme celle-ci, tombèrent presque immédiatement au pouvoir des masses populaires x, la même stupeur effrayée se répandit dans la France entière, qui comprit immédiatement que les vainqueurs de Paris allaient disposer de son sort.
La classe moyenne et propriétaire eut en effet le sentiment unanime et très net du caractère nouveau, et infiniment inquiétant pour elle, de la crise qui s’ouvrait. Certes, les révolutions avaient toujours été faites par la population ouvrière des grandes villes — et surtout de Paris, — mais, aussi bien en 1792 qu’en 1830, celle-ci avait toujours été armée et dirigée par une fraction de la classe possédante contre une autre, son ardeur avait toujours été déviée vers des buts politiques, et jamais son succès ne l’avait dressée, en tant que classe, en face des autres classes de la société. Mais, cette fois, en raison, non point des circonstances originelles du mouvement, purement politiques, mais de l’évolution économique et sociale même du xixe siècle, la question se posait nettement entre ceux qui ne possédaient pas et ceux qui possédaient; les premiers étaient vainqueurs, et, à Paris du moins, on ne voyait point la possibilité de leur opposer une résistance.
Il est donc compréhensible que le premier et le plus fort sentiment de la bourgeoisie ait été la crainte d’un inconnu gros pour elle de menaces; elle eut peur, non point du pillage immédiat, car, malgré quelques actes isolés de dévastation, l’attitude des ouvriers vainqueurs la rassura tout de suite, mais des décisions qu’allaient prendre ces derniers, ou plutôt leurs meneurs, d’autant plus effrayants qu’ils étaient moins connus, sur ces grandes questions de l’organisation de la production, de la répartition des richesses, du régime de la propriété, qui, pour la première fois, venaient remplacer les questions purement politiques en tant qu’enjeu d'une révolution. Puis, restait le péril d’une nouvelle explosion populaire, cette fois purement anarchique : « Nous vivons, écrit Léon Faucher2, au milieu d’un danger permanent,