CHAPITRE PREiMIER Les Prolétaires
Les prolétaires, si Ton désigne ainsi les membres, hommes, femmes et enfants, de la classe ouvrière salariée, ne constituent que le cinquième de la population française. Les salariés agricoles ne sauraient être confondus avec les prolétaires ouvriers. Ils n'ont, d'ailleurs, qu'un rôle passif dans le mouvement politique et social présent. Quant à ce qu'on a appelé le prolétaire intellectuel, ce n'est que le bohème ; et le bohème d'aujourd'hui, dans un système qui favorise et suscite tous les parasitismes, c'est le député et le ministre de demain. En attendant, et simplement pour se pousser, il n'agit que comme ferment de dissolution. Il détourne l'ouvrier de ses voies en provoquant et justifiant par la faconde universitaire de ses sophismes, les impulsives révoltes de la misère et de Tignorance.
Nous n'envisageons donc, ici, que le prolétariat ouvrier. Agent formidable de désagrégation sous un régime parlementaire, nous voudrions qu'il devînt le plus efficace agent de reconstitution sociale.
Chimère?... C'est ce que nous verrons. Mais soyons assurés que si, en France, les hommes de bonne volonté que nous voudrions grouper échouent dans ce projet de rallier le prolétariat à la société et d'ouvrir la société au prolétariat, de discipliner le prolétariat à la nécessité de l'ordre et d'animer la société de la volonté sincère du progrès, — c'en est fait déjà de la patrie française.
Mais pourquoi attacher tant d'importance à une classe qui ne compte après tout que pour un cinquième de la population?
Pourquoi? Parce que, d'abord, ces huit millions de Français sont hors la Patrie. Ils n'y sont liés que par quelques devoirs incompris et quelques droits fallacieux. Ils n'y sont pas incorporés vraiment. Suppose-t-on que cela soit indifférent ?
Le paysan a sa terre, qui est souvent celle de ses ancêtres. Même l'ouvrier agricole n'est pas sans avoir son lopin (il n'y a pas moins de cinq millions de propriétaires agricoles). En tout cas, il ne s'engage qu'à l'année, à tout le moins au mois. Fermiers et valets travaillent sous le même soleil, ils dormentsous la même chaume, mangent ensemble, portent la même blouse. Ils ont entre eux les rapports d'humanité que leur mentalité et leur sensibilité peuvent établir. L'un et l'autre sont bien enracinés, ils ont leur foyer, leur village, leurs traditions. Leur vie est dure, leurs plaisirs restreints, leur bien-être médiocre; mais ils ignorent les affres du chômage, de l'invalidité, et, somme toute, la misère est rare à la campagne. Vraiment, le paysan peut concevoir qu'il