CHAPITRE PREMIER — LES PROLÉTAIRES
perdrait quelque chose si le pays était envahi et conquis.
Mais l'ouvrier? Sans doute, son sort paraît meilleur, il a des salaires bien plus élevés que les gains des cultivateurs, il est indépendant, il a les plaisirs de la ville, il jouit d'un certain confort, il peut même, s'il en a le goût, profiter des musées, bibliothèques, cours et conférences, associations, etc. Et pour beaucoup, et pour lui-même, qui est souvent un fils de paysan attiré par les facilités de la ville, c'est une situation plus enviable que celle du cultivateur. Mais, on l'entend bien, il ne s'agit pas ici des idées personnelles que chacun se peut faire du bonheur, mais des conditions sociales qui le réalisent pour le plus grand nombre, dans Tordre.
L'ouvrier n'a pas de racines, car il n'a pas de foyer. La machine lui prend sa femme et son enfant (presque la moitié des femmes françaises, 6,300,000 sur 14,300,000, la grande majorité des femmes prolétaires sont salariées). Une machine nouvelle, le jeu des forces économiques non réglées, quelquefois la spéculation des financiers anonymes ou la volonté du patron à qui l'opinion publique n'impose plus aucun devoir, moins que cela encore, une simple modification du caprice de la mode le jettent sur le pavé ou l'obligent à se déplacer. Le serf avait sa cahute auprès du donjon de son seigneur, qui l'exploitait mais qui le protégeait : Touvrier n'a que des gîtes provisoires. Il n'est que campé dans la société. 11 ne saurait rattacher aucun souvenir réconfortant à son triste logis. Ce n'est pas là que ses
ancêtres ont vécu, ce n'est pas là qu'il est né, ce n'est pas là qu'il mourra. Il n'a aucun désir d'aménager son taudis, et il s'y sent comme en prison. Voilà pourquoi il va au cabaret.
Aucune sécurité. La misère est là, toujours menaçante, — même pour les meilleurs. On lui prêche la prévoyance, l'économie. Certes, quelques-uns pourraient économiser, aux bons jours, sur leurs dépenses en tabac, alcool, ou autres futilités plus ou moins nocives; mais les autres?... Ce n'est pas dans la nature sociale du prolétaire d'économiser. C'est donc proprement le dénaturer que de l'amener à séparer sa cause de celle de ses compagnons, de gâcher sa généreuse insouciance dont une société constituée positivement saura tirer le meilleur parti.
L'ouvrier n'a aucune sécurité. Il est engagé à la semaine, parfois à la journée. Dans certaines professions, celle des typographes, par exemple, il n'est pas rare qu'on embauche pour un coup de main de deux ou trois heures seulement. Le patron n'a pas à se gêner, il sait qu'il y a toujours la réserve patiente des sans-travail à sa disposition. Il ne prend donc Touvrier que pour le moment précis où il en a besoin. L'économiste peut s'en féliciter, puisqu'il y a diminution de frais généraux, mais le sociologue^ qui tient compte de l'humanité, s'inquiète.
L'usine, pouvant choisir, élimine les vieux, les fourbus, les infirmes. Et c'est d'autant plus triste qu'elle a dissous le foyer où, autrefois, ils trouvaient un refuge. On sait ce que le machinisme au service