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CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME

publiques, et qu'il n'imaginait point nettement la portée du courant qu'il contribuait à déterminer. Il est probable que les chefs de la C. G. T. ne sont guère plus avancés et qu'ils contresigneraient la déclaration de Pelloutier, mais la pratique les engage dans une autre voie, et cela suffit.

Ne confondons point. Les chefs ouvriers, pris parmi les plus énergiques, comme il convenait pour la période d'installation, mais non parmi les esprits les plus pondérés et les plus mûrs, sont presque tous d'anciens révolutionnaires qui ont conservé leurs préjugés et leur phraséologie d'antan. L'expérience leur montrera que leurs violences et leurs discours vont contre leur action d'éducation et d'organisation.

Le syndicalisme est une philosophie de l'action sociale, et toute action, pour des praticiens, est éducative.

M. Hubert Lagardelle nous dit que « le syndicalisme français est né de la réaction du prolétariat contre la démocratie », — entendons le parlementarisme. Ce n'est pas sa seule réaction.

Ainsi, il réagit contre ce qui menace le plus la civilisation française, le socialisme collectiviste, non seulement parce que le socialisme est un parti prêt à exploiter l'État au profit de ses clients, mais encore parce qu'il est une utopie décevante, une rêvasserie de paresseux. « Plus de dogmes ni de formules, nous dit encore M. H. Lagardelle, plus d'incursions vaines sur la société future ; plus de plans compendieux d'organisation sociale ; mais un sens de la lutte qui s'avive par la pratique, une philosophie de l'action

120 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCOiNOMIQUE

qui donne la première place à l'intuition, et qui proclame que le plus simple ouvrier engagé dans le combat en sait davantage que les plus abscons doctrinaires de toutes les écoles... Les producteurs en- 1 gagés dans la lutte syndicaliste savent d'instinct qu'il îie s'accomplira pas de changement en dehors de leur volonté et de leur organisation, et que les créations de la vie seront toujours plus riches que les ! plus merveilleuses inventions des fabricateurs de systèmes ».

Au contraire du socialisme électoral, le syndicalisme est donc, pour le prolétariat, une constante leçon d'énergie et un permanent rappel au bon sens social.

Et par là, d'abord, le prolétariat s'affranchit de rinfluence mauvaise de Tintellectuel déclassé, du bachelier réfractaire, bouffi de prétentions, dupe lui-même de ses sophismes imbéciles, et de l'arriviste effréné qui brûlerait Paris pour devenir conseiller municipal.

L'énergie et le bon sens sont de bonnes acquisitions. Le relativisme les complète. Le socialisme, paresseux, intellectuel, de lutte, était absolutiste; le syndicalisme, d'action, d'expérience, d'organisation positive, est relativiste. Il est en gestation constante, et donc en perpétuelle correction.

Il dépasse le prolétariat pour surexciter l'énergie industrielle, l'audace capitaliste. D'abord, il pousse les chefs d'industrie à s'organiser aussi. Nous avons déjà cité les chiffres qui attestent le développement .des syndicats patronaux, parallèlement à l'essor des

syndicats ouvriers. Sous Timpulsion du syndicalisme, lescartells, les trusts se constituent. C'est que l'organisation est une force productrice d'autres forces, c'est-à-dire d'autres organisations, u C'est lui qui porte le progrès économique, nous dit M. Hubert Lagardelle, en jetant le capitalisme dans les voies du plus haut perfectionnement possible. Plus les exigences de la classe ouvrière sont pressantes, plus ses injonctions deviennent hardies, et plus le développement technique s'accélère et s'intensifie. Or, s'il €St vrai que le progrès matériel du monde soit lié à la plus intensive production, le rôle du prolétariat révolutionnaire prend encore une plus haute signification ».

Rien de plus exact. Mais ce même théoricien du syndicalisme ajoute : «lutte des classes », et ici, y mettant du sien, aussitôt, il établit une confusion. Nous voudrions essayer de la dissiper.

Le syndicalisme substitue à la notion de parti, c'est-à-dire de guerre dans la nation, celle de classe, c'est-à-dire de division du travail social et d'émulation. Nous insistons sur ce point : il est capital.

La lutte de classe, dans le sens révolutionnaire, destructive de classe, méconnaît la notion de classe. La lutte de classe est une conception de parti, toute théorique et dogmatique. La notion de classe est une donnée de l'expérience, toute relative. Le syndicalisme a reconnu cette organique notion de classe. Il s'en est vivifié. Une organisation ne peut poursuivre sa propre disparition. Or le syndicat est bien une organisation de classe : s'il se proposait la suppres-

sion des classes, il voudrait sa propre destruction. Et c'est absurde.

Il s'agit, nous dit-on, d'élaborer un droit nouveau^ celui du travail à s'organiser librement, a Libération du producteur par Torganisation de la production ))^ ajoute-t-on. D'un autre côté, la C. G. T., dans ses derniers statuts, déclare qu'elle groupe, u en dehorsde toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ».

Ce langage, nous l'avons déjà entendu. Ce n'est plus là le pur syndicalisme, entendons la doctrineoriginale et forte, parce qu'organique et positive, qu'élabore Texpérience journalière de l'action prolétarienne. Des intellectuels interviennent et, malgré leurs excellentes intentions et leur ferme propos, d'exprimer exactement le penser populaire, ils ne se peuvent tenir d'exposer leurs sentiments particuliersformés, en retrait de la vie sociale, par les livres et la culture universitaire.

Au contraire, le syndicalisme spontané a bien la notion positive de classe. Et si profondément qu'il reste sagement conservateur, et plus peut-être qu'il ne conviendrait. Car ce n'est pas, quoi qu'on en dise, à la disparition du salariat et du patronat qu'il incline.

Ainsi, M. Emile Pouget définit le syndicat : « la cellule de l'organisation corporative ». C'est bien. Mais il ne s'aperçoit pas que la corporation comprend tous les éléments de la profession, patrons, employés et ouvriers. C'est la négation de la (( lutte de classe». M. Pouget, d'ailleurs, n'est pas un ouvrier.

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