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L*IDÉE DÉMOCRATIQUE

La (lémocratio, le mot le dit, ost le gouvernement du peuple. Cependant quelques-uns ont voulu donner le nom de d^^mocratiques à des gouvernements qui, sans ôtre exercés par le peuple, avaient pour but principal le bien-être et les intérêts du peuple. Ainsi il pourrait y avoir des monarchies et même des aristocraties démocratiques. Mais avant d'aborder cette question, il faut tout d'abord s'entendre sur le sens qu'il faut donner au mot « peuple », à la partie du mot « démocratie » représentée par « démos ».

Si par (( peuple » on entendait simplement la classe sociale des travailleurs et, plus spécialement, des travailleurs manuels, des paysans et des ouvriers, ce que l'on appelle quelquefois : le quatrième état, la démocratie consisterait, comme l'aristocratie, dans le gouvernement de tous par un certain nombre, d'une ou plusieurs classes sociales par une classe différente. La seule différence

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qu'il y aurait, c'est qu'au lieu d'être une oligarchie, c'est-à-dire un gouvernement de minorité, la démocratie serait une plurarchie, c'est-à-dire un gouvernement de majorité, mais dans tous les cas ce serait la mainmise d'une classe sociale sur le pouvoir. Or, si telle était bien jadis l'idée que les républiques païennes se faisaient de la démocratie, si telle est bien encore l'idée' que les socialistes paraissent souvent s'en faire, il ne faut pas réfléchir beaucoup pour voir et que cette idée purement révolutionnaire ne saurait se fonder en justice et en raison, qu'elle ne repose que sur un préjugé et que nulle part dans les états démocratiques contemporains elle ne sert de base à la législation positive. En fait, en Suisse, aux États- Unis comme en France, tous les citoyens, à quelque classe sociale qu'ils appartiennent, riches ou pauvres, paysans, ouvriers, professeurs, soldats, banquiers, rentiers, avocats, médecins ou propriétaires fonciers, ont les mômes droits politiques; aucune classe n'est en possession d'aucun privilège en vertu d'une disposition spéciale de la loi. En droit, si l'avènement de la démocratie a prétendu constituer un progrès vers la justice, c'est uniquement parce qu'il a fait cesser le privilège directeur que s'attribuaient une famille ou des classes ; par conséquent, si la démocratie était

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le ji^ouvorneniont des classes les moins nombreuses par la classe la plus nombreuse, le règne du privilège n'aurait pas cessc^, il continuerait de s'exercer mais seulement à rebours. On naîtrait ouvrier et gouvernant aujourd'hui, comme autrefois on naissait noble et gouvernant. 11 resterait à se demander si Ton a plus d'aptitude spéciale aux fonctions du gouvernement, parce qu'on travaille de ses mains, que n'en ont ceux qui vivent de leurs riMites ou ne travaillent que de l'esprit. Mais révolution idéale qui a amené en certains pays et tend h amener partout l'avènement de la démocratie est précisément fondée sur l'impossibilité de tirer de la naissance dans une classe la présomption de l'aptitude au gouvernement. Telle donc qu'elle est entendue généralement, telle qu'elle doit s'entendre, la démocratie est le gouvernement par tous au profit de tous et non pas seulement du plus grand nombre, à plus forte raison des travailleurs manuels seuls au profit d'eux seuls.

11 est vrai que l'expression des avis des gouvernants ne pouvant être dans une démocratie découverte que dans la majorité des votes, c'est bien la majorité qui gouverne ou du moins parait gouverner, mais, d'un côté, ainsi que nous le verrons, cette majorité ne gouverne pas en réalité uniquement parce qu'elle est la majorité, elle

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gouverne parce qu'elle représente la volonté sociale, le vouloir-vivre commun, et, d'un autre côté, cette majorité est formée par des votes provenant de toutes les classes. C'est un épouvantait forgé par les antidémocrates, c'est un appât fabriqué par les démagogues que l'entente par laquelle les travailleurs manuels pourraient, s'ils le voulaient, par le seul poids de leur nombre, réduire à l'état d'ilotes ou de serfs tous leurs autres compatriotes. Dans la réalité des choses et dans la pratique des faits l'émission des votes dépend d'une foule de considérations étrangères à l'idée de classe et, malgré les efforts des socialistes, il en sera de môme longtemps.

11 reste donc que la démocratie dont nous parlerons ici sera le gouvernement de tous au profit de tous. Pour déterminer l'idée ou l'essence d'un pareil gouvernement il nous faudra d'abord expliquer comment, à la suite de quelle double évolution historique et philosophique, cette idée a pu se former; nous découvrirons alors le principe qui en forme comme la base ou le noyau idéal, les lois qui en découlent naturellement, la constitution gouvernementale qui en est comme l'incarnation ou la forme propre, et nous aurons cnfm à noter les états morbides qui risquent de la pervertir et de la corrompre.

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On s'indignerait moins contre la démocratie si on voyait mieux combien son origine est naturelle, comment son avènement était infaillible, préparé à la fois par révolution du gouvernement dans les familles et dans les nations. La démocratie, en effet, nVst pas le produit d'un coup de révolte arbitraire de subordonnés grisés par Tindiscipline des passions ou la chimère des idées, c'est le point d'aboutissement d'une lente et naturelle évolution. Il y a longtemps déjà que Lamennais avait comparé l'évolution de l'autorité dans l'Etat à celle qui se produit dans chaque famille. De même qu'à mesure que les enfants grandissent ils ont dans la famille une part plus grande d'autonomie, jusqu'à ce qu'enfin ils arrivent à être leurs maîtres, de même, dans les Etats, on voit à travers l'histoire les classes ouvrières se libérer peu à peu de leur assujettissement vis-à-vis des autres classes et tendre par conséquent à prendre leur part au gouvernement commim. Gefte émancipation des enfants dans la famille, leur égalisation, si l'on peut ainsi parler, à mesure qu'ils atteignent leur majorité, le droit reconnu à tous de prendre part aux délibérations de famille et

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par suite au gouvernement familial, toute cette histoire de la famille contient en raccourci toute l'histoire de l'évolution au terme de laquelle dans les nations se constituent les démocraties. Il est possible que dans les familles quelques individus, malgré leur âge, n'aient pas les qualités requises pour que leur émancipation soit un bien ; il est possible de même que certaines classes sociales aient eu plus tôt conscience de leur force et de leurs désirs d'indépendance que des qualités qui leur mériteraient véritablement l'autonomie ; dans les deux cas, des malheurs résultent ou du moins peuvent résulter de cette disproportion entre le pouvoir revendiqué et la capacité réelle ; cependant, malgré ces malheurs, on ne peut pas dire qu'ils constituent autre chose qu'un accident : l'émancipation peut être en certains cas hâtive, présomptueuse, conséquemment dangereuse, en elle-même et par elle-même elle ne produit pas nécessairemeni du mal.

Au contraire, elle apparaît comme une conséquence du droit moral, comme un postulat de la . justice. Car le premier droit de l'homme est de disposer de soi, de posséder, de gérer ses biens personnels, de fonder une famille, de choisir son état ou genre de vie ; or, tout cela il ne le peut librement qu'à la condition d'être émancipé de la

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Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, ce sont justement les actes d'aveuglement et d'égoïsme chez les gouvernants qui ont suscité les critiques et ont hâté l'avènement de la démocratie. De tout temps les

peuples ont bien senti que c'étaient eux qui payaient

les fautes des rois.

Quidquid délirant reges plectuntur Achlviy

écrivait le poète dès l'antiquité. Toute l'histoire de France depuis sept cents ans n'est que l'histoire du long effort que les non-nobles ont fait pour se délivrer des égoïsmes et des sottises aristocratiques. La maison royale a favorisé le peuple dans sa lutte contre la noblesse. Elle-même a fini par montrer de l'égoïsme et de l'incapacité. C'est par là qu'elle a mérité sa déchéance comme un organe perd tous ses droits dès qu'il s'atrophie ou se pervertit. La démocratie française est sortie des déclamations de Rousseau et des théories des philosophes du siècle dernier, mais ni ces déclamations ni ces théories n'auraient eu le moindre effet, elles n'auraient peut-être môme pas été écrites si les abus de l'ancien régime ne leur avaient fourni matière, surtout elles n'auraient produit aucun résultat si les souffrances du peuple ne leur avaient fourni un terrain de culture favo-

rable. C'est qu'en effet les hommes de lettres et les publicistes qui aujourd'hui nous vantent le retour à une aristocratie héréditaire oublient que, s'ils avaient vécu avant 1789, les bénéficiaires de cette hérédité qu'ils admirent les auraient fait tout simplement bâtonner s'ils avaient eu le malheur de leur déplaire et ne leur auraient accordé h leur table et dans leurs salons que la place qu'un Condé donnait à un La Bruyère. Il fallut une véritable corruption de l'idée aristocratique et aussi toute l'insolence d'un Voltaire, toute l'incivilité d'un Rousseau, tout le sans-gône d'un Diderot pour que les philosophes fussent traités par les grands seigneurs, au moins en public, sur un pied d'égalité. Et je ne vois pas bien la figure de M. Paul Bourget salué du menton par M. le duc de Broglie, ou M. Charles Maurras chapeau bas et le dos courbé devant M. le comte d'Haussonville lui tendant à peine deux doigts (1). 11 est commode de honnir 89 quand on jouit des changements sociaux qui en ont été la suite, de vanter les beautés théoriques de l'Ancien Régime quand on est bien assuré de n'avoir pas à souf-

(1) U est ici fait allusion à une leUre de M. Paul Boiroet, dont il sera plus loin cité un long extrait, et tout le monde sait bien le zèle infatigable et l'abondante richesse d'aperçus que dépense M. Charles Maurras au profit de la cause monarchique contre la démocratie.

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frir de ses pratiques désagréables. Mais nos grands-pères qui en souffraient ont pris la chose autrement. Leurs souffrances leur ont fait ouvrir les yeux. Ils ont scruté Torigine de ces pouvoirs dont leurs épaules sentaient le poids, ils ont mesuré ces hauteurs d'où tombaient tant de dédain et ils ont dit, comme les gueux du xvi° siècle :

Quand Adam bêchait la terre Et que sa femme Eve filait, Où étaient les gentilshommes?

Ils ont dit encore avec Voltaire :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Et à Torigiile de tous les pouvoirs ils ont vu la force triomphante, Taudace et souvent le brigandage. En thèse absolue, ils ont eu tort; historiquement, qui pourrait dire jusqu'à quel point? Combien de familles nobles y avait-il dont les privilèges étaient justifiés par leurs services? Combien y en avait-il qui compensaient leurs privilèges présents par leurs services réels ? Si la seule raison que l'on ait trouvée qui légitime vraiment le pouvoir est le service public, que devient la légitimité quand le pouvoir ne sert plus à ceux qui obéissent, mais uniquement à ceux qui commandent? Tout naturellement ceux de

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qui on rt^clamait robéissance au nom des services qu'on ne rendait plus refusèrent Tobéissance. La R(H'olulion, Tinvertissement des fins, le refus de service, ce nVst pas le peuple de France qui s'y est livré le premier, c'est la noblesse et c'est la royauté. Le premier des insurgés, ce n'est pas (Camille Desmoulins ou Mirabeau, c'est Louis XIV avec son faste et ses guerres, c'est Louis XV avec son insouciance et ses voluptés. Celui qui refuse le service abdique la fonction d'où découle le service. La démocratie française est issue historiquement de l'abdication effective de la noblesse et de la royauté. Elle a recueilli une succession en déshérence. Le trône vacant n'a pas été réoccupé sinon par des passagers et des figurants. Ombres de réalités évanouies, noms vides de choses absentes, ou incarnations césariennes du peuple. Louis XVIll, Charles X, fantômes de rois ; Napoléon, Louis-Philippe, Napoléon III, figurants du peuple, démocratie couronnée.

Une fois que le gouvernement eut passé en des mains que la naissance ne désignait pas de façon objective et sans conteste possible, Tégale accessibilité de tous à tous les emplois publics, sans autre condition que le mérite ou la capacité personnelle, fut par là même proclamée et par là encore fut proclamée la démocratie. Et on put

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bien essayer d'en enrayer le développement ou même de la supprimer, on ne put y réussir que durant de courts intervalles. Car il est des sentiments qui, dès qu'on les a une fois connus, ne peuvent plus être oubliés, leur saveur est si pénétrante que la vie sans eux paraît vide de tout charme et indigne d'être vécue. Un homme une fois émancipé ne reviendra jamais se mettre en tutelle qu'à son corps défendant. Un peuple qui a vinc fois goûté de la démocratie peut se lasser pour un temps de son émancipation, il n'y renoncera jamais cependant sans esprit de retour. 11 pourra se prêter à un César qui le laissera au moins en apparence disposer du plébiscite, il ne se donnera jamais h un roi de propos délibéré.

C'est que l'idée-mêre et principe de la démocratie est une idée singulièrement enivrante et capiteuse, elle satisfait à la fois ce qu'il y a dans le cœur de l'homme de plus noble et de plus bas, de plus élevé et de plus mesquin, prenant racine dans la dignité morale, et flattant la jalousie et même l'envie. Quelle est, en efl'et, cette idée? CVst que, en l'absence de services évidents rendus

au public, rien ne justifie la prééminence donnée à certains hommes, à certaines familles sur d'autres. — Pourquoi celui-ci et non pas moi ? V'oilà ce que disent la jalousie et l'envie. — Ma valeur comme homme n'est-elle pas égale à la sienne ? Un homme doit valoir un homme. Voilà ce que dit peut-être l'orgueil. — Mais voici ce que dit la dignité morale : Est-il digne d'un homme d'obéir à un autre homme sans raison ? N'y a-t-il pas là lâcheté, faiblesse ou abdication? Nul n'est dispensé de vouloir pour son propre compte. Je n'ai pas le droit d'abdiquer sans raison aux mains d'un autre. Il peut paraître étrange que la dignité morale, l'orgueil et l'envie, la bassesse et la noblesse arrivent à des conclusions semblables au moins dans les mots et les conséquences matérielles immédiates, mais cela ne saurait étonner que ceux qui n'ont jamais réfléchi aux complexités humaines. La dignité morale et l'envie aboutissent à faire des gestes mécaniques semblables, mais et le motif de ces gestes et leur expression sont bien différents, car le motif de l'envie se trouve dans les avantages que confère l'exercice du pouvoir, tandis que ceux de la dignité morale sont dans le sentiment que l'on a de ne pas devoir imposer aux autres son propre service, on n'a pas le droit d'immobiliser à son profit une force étran-

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gère quand on est de taille et de force à marcher seul. Et ainsi le motif de Tenvie sort de la convoitise et de Tégoïsme, le motif de la dignité naît de Tesprit de désintéressement et du sentiment du devoir. La jalousie et l'envie, toutes les bassesses du cœur s'expriment dans le geste orgueilleux du révolté qui dit : Je ne veux pas obéir et je veux qu'on m'obéisse, parce que obéir c'est servir et je veux être servi. La dignité morale, la noblesse de l'àme s'exprime dans le calme regard horizontal dujuste qui dit : Dos que je suis capable de me servir moi-même, j'ai le devoir de le faire et ce serait de ma part, si j'avais recours par faiblesse ou par lâcheté aux services d'autrui, une coupable usurpation. C'est pour cela que je n'accepte pas le service que l'on veut me rendre en me gouvernant. Ce n'est pas tant parce qu'ils n'ont pas le droit de me commander que je me dérobe à leurs ordres que parce que je n'ai pas le droit moi-même de mettre ainsi sans besoin h mon service leur intelligence et leur volonté. Ce n'est pas la limite de leurs droits que je considère, mais la limite des miens. — On a, croyons-nous, rarement regardé les choses de ce biais ; tout en soutenant avec T Évangile et toute la théologie que la seule raison du commandement est dans le service, on n'a jamais voulu voir qu'en refusant

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\o commandement on pouvait n'avoir d'autre but que de ne pas accepter un service sans besoin. Toute chose a deux anses, disait Epictète, et si les démocrates ont eu tort de n'attribuer qu'à l'ambition toute mainmise sur le pouvoir, il faut aussi reconnaître que les antidémocrates ont eu également tort de n'attribuer qu'à l'esprit de révolte et d'injustice la non-acceptation du commandement. La démocratie, quand elle est juste — n'avons-nous pas assez dit qu'elle peut également être injuste? — repose sur le sentiment de la dignité morale. L'homme, sentant qu'il peut marcher seul, refuse d'immobiliser inutilement une force au profit de sa paresse.

En revanche, il ne trouve rien en soi qui lui donne mission de soutenir et de conduire matériellement les autres. 11 les voit, comme lui, adultes et capables de marcher seuls. 11 ne se reconnaît donc pas le droit de leur mettre la main sur l'épaule et de les pousser ou de les contraindre pour les faire marcher droit. Cependant, comme ils suivent la môme route, qu'ils voguent de conserve et se ravitaillent aux mêmes magasins communs, qu'ils ont en un mot des fins communes, solidaires à ce point que la sottise ou la méchanceté d'un seul peut faire souffrir tous les autres, il se reconnaît le devoir de déterminer avec ses

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compagnons de route la nature et la portée dei fins communes, de fixer avec eux les étapes et la part que chacun doit prendre au travail commun, d'établir ainsi la loi qui doit régir tous les associés. Chacun d'eux prend part à ces décisions directement ou indirectement, dans la mesure de son loisir et de ses lumières, mais tous de façon ou d'autre y prennent une part active. Le sens social, la conscience nationale est assez développée en chacun pour qu'il puisse donner son avis sur l'essentiel, sur les fins vitales. Il ne saurait y avoir démocratie si le sens social n'est pas présumé exister chez tous; si, en réalité, il n'existe pas, la démocratie est prématurée. Mais dès qu'il existe diffus jusque dans les couches les plus profondes d'une nation, assez vif pour se manifester clairement, assez puissant pour imposer aux volontés une direction, la démocratie est mûre, le peuple peut marcher seul et la tutelle aristocratique ou monarchique disparaît comme un organe inutile et atrophié. Le rôle des tutelles sociales comme de toutes les autres consiste précisément à se rendre inutiles et à préparer leur propre disparition. Le mal des révolutions vient de ce qu'elles se sont faites par en bas avec violence, tandis que normalement elles auraient dû se faire pacifiquement par en haut. Il appartenait h la

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fonction royale de travaillar à se rendre et de se di^clarer elle-nK'^nie inutile désormais, comme il appartient à la fonction paternelle de présider à Témancipation des enfants.

Mais la démocratie une fois établie, il n'y a plus h chercher h revenir en arriére, on ne peut que sVfTorcer de Taméliorer sans la détruire ; tout effort pour la détruire Tirritc, TafTole et retarde d'autant son épanouissement normal. Mauvaise, elle ne Test pas par essence, quoi qu'on en dise, pas plus que l'homme n'est radicalement, foncièrement et irrémédiablement mauvais ; prématurée, comme il n'est pas douteux que le fut la nôtre, mal ordonnée et mauvaise môme, elle ne l'est que par accident, elle peut perdre de ses défauts et enfin devenir bonne pourvu seulement qu'on veuille bien lui faire comprendre que Ton veut non pas la détruire, mais la rendre et meilleure et plus puissante, augmenter sa force de vie et non pas la conduire à l'abattoir.

Pour cela, il importe de traiter la démocratie démocratiquement et de parler au peuple en démocrate. Toute parole qui ne rend pas un son démocratique aux oreilles populaires est une parole condamnée d'avance à la stérilité et peut-être à pire. On s'étonne que les francs-maçons aient su s'emparer des suffrages populaires, que les catho-

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liques les aient perdus ; la raison est là et non pas ailleurs : les catholiques sont autrement amis du peuple que les francs-maçons, autrement amoureux du bien public, autrement désintéressés, mais-leur phraséologie est toute imprégnée d'idées aristocratiques et monarchiques, leurs sentiments n'ont pas même été assez renouvelés, le peuple le sent, les entend et se défie d'eux. Ils lui font l'effet que ferait dans lin salon un descendant des anthropophages qui, bien que de mœurs policées, aurait conservé dans son langage les façons de s'exprimer de ses ancêtres.

La plupart de ceux qui élèvent les jeunes catholiques n'ont pas l'air de se douter de cela. J'entends tous les jours des jeunes gens qui se disent démocrates et qui parlent en royalistes, en aristocrates. Il faut être peuple pour sentir ces nuances, mais le peuple les sent avec une vivacité dont il est difficile, dans certains milieux, de se former une idée. Et les francs-maçons, au contraire, excellent à parler le jargon démocratique, et, par là, à en simuler les sentiments.

Or, ce qui donnera à notre parole avec Taccent les formules et toutes les expressions qui, seules, peuvent convenir à la démocratie, c'est le vif^sentiment du principe qui forme comme le noyau do l'idée démocratique, je veux dire le principe de

Tégalité ^t j. On a élevé contre ce principe tant de préjugés, on Ta combattu de tant de façons, dont quelques-unes si vaines, qu'il faut, après avoir montré comment il est Fàme de Vidée démocratique, faire voir après sa juste portée et montrer comment, entendu comme il le faut, il ne s'oppose nullement à la hiérarchie nécessaire à toute espèce d'ordre social.

« Tous les hommes naissent libres et égaux en droits », dit l'article 1 de \di Déclaration des droits de r homme et du citoyen. Et c'est bien Taxiome moral qui, une fois admis, doit nécessairement, un jour ou l'autre, engendrer la démocratie. Car, si les hommes naissent égaux, si, comme le dit encore la Déclaration des droits (art. 6), tous les emplois de l'Etat sont également accessibles à tous (( selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents », il s'ensuit bien que la naissance ne donnant plus aucun droit aux charges publiques, il ne saurait plus y

(1 ) Contre et pour l'égalité, voir parmi les livres récents : le Paradoxe de réf/alilé, par Pierre Lafittb, in- 12, Colin. — Les Id es éf/alilairesy par Bouolé, in-S", Alcan.

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avoir de classes nobles ni de familles royales ; c'est du sein de la multitude que les gouvernants doivent sortir. La naissance peut ôtre cause de différences de force, elle peut conférer encore des avantages : relations, traditions, savoir-faire ou richesse, ces avantages désormais peuvent être compensés, ils ne constituent plus, à l'exclusion de tous autres, des privilèges légaux donnant droit en eux-mêmes et par eux-mômes à telle charge, à telle fonction. Tout citoyen a donc le droit de prétendre à toutes les charges, à tous les emplois, et c'est précisément en cela que consiste la démocratie. Dès que l'égalité est reconnue et proclamée, la démocratie doit s'ensuivre, et réciproquement, là où l'égalité n'est pas reconnue, il ne saurait y avoir de démocratie.

Cette conception de l'égalité naturelle de tous les hommes repose sur deux sortes de considéralions dont les unes sont abstraites, théoriques, et les autres expérimentales et tirées des réalités pratiques. Parmi les premières, il y a d'abord cette loi de logique invoquée par Descartes au commencement du Discours de la méthode, que, « selon l'opinion commune des philosophes, il n'y a du plus ou du moins qu'entre les accidents et non point entre les formes ou nature des individus d'une même espèce », d'où Descaries conclut que « la

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raison, en ce sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend homme et nous distingue des bt^tes, je veux croire qu'elle est tout entière ou tout un chacun », ce qui justifie ce qu'il avait dit quelques lignes auparavant : « La puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes. » El la conclusion que tire Descartes de cette première considération, c'est que tous les hommes peuvent acquérir la science si seulement ils veulent se donner la peine de bien conduire leur raison et de suivre la méthode.

Bien avant l'apparition de cette philosophie, la morale du christianisme enseignait que tous les hommes, moyennant la grâce de Dieu, pouvaient également prétendre à la sainteté. Le royaume des cieux est ouvert à tous, et tous y sont appelés. Dieu ne fait pas acception des personnes — non est acccptio personarum apttd Demn; il se donne à qui veut le recevoir, au Gentil aussi bien qu'au Juif, au Publicain, au Samaritain, au Grec, au Romain, au Barbare, à l'esclave, au maître, au riche, au pauvre. Tous sont également fils de Dieu, frères et cohéritiers du Christ. L'Église, d'ailleurs,faisait profession d'ignorer la naissance séculière des prêtres ou des religieux ; elle a choisi ses

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pontifes dans tous les rangs sociaux ; les Ordres religieux élisent leurs chefs sans avoir égard h autre chose qu'à leurs mérites personnels. Si le Christianisme a été une grande école d'égalité, l'Eglise catholiquy3 a été la plus grande institution démocratique qui ait existé jamais (1). Ce sont ses prédicateurs, ce sont ses théologiens qui ont prononcé, bien avant le xv!!!** siècle, les paroles les plus redoutables pour les monarchies et les aristocraties héréditaires. Elles sont de Bourdaloue, devançant de plus d'un siècle la boutade de Figaro, ces phrases : « C'est assez d'avoir de la qualité pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père opulent pour se pousser aux plus grandes charges. C'est asseZy selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel pour que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le phre. Avec cela, quelle que soit son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne : il jugera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes (2). »

(i) Voir sur ce point et les suivants notre ouvrage : Catholicisme el Démocratie, in-12, Lecoffre, 1898, en particulier pp. 80, 95, 161-167. (Cf. P. Maumus : L'Église et la France moderne, c. VII, VIII, in-12, Lecoffre.)

(2) Sermon sur Vainbition, mercredi delà seconde semaine du carême, 1*' point.

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Et quand les philosophes se sont mis à réfléchir sur les conditions abstraites de la moralité, ils ont vu de môme que Tobligation morale étant hi même pour toutes les consciences libres, tous les hommes étaient, par conséquent, également sujets du devoir et, par suite, également respectables dans leurs droits et leur dignité morale.

Tout cela, il est vrai, comme on Ta bien souvent fait remarquer depuis Joseph de Maistre, tout cela no constitue que des abstractions; tous les hommes sont égaux tant qu'on les considère théoriquement et dans l'abstrait, dans leur pure essence d'homme, d'individu raisonnable, religieux et moral, mais, comme disait Joseph de Maistre, « j'ai vu des Anglais, des Français, des Russes, nulle part je n'ai vu l'homme », car ce qui existe réellement, ce n'est pas l'homme abstrait en soi, ce sont les hommes concrets dans l'actualisation singulière de leurs puissances. Or, si c'est l'égalité qui règne entre les individus abstraits, qui ne sont que des concepts, c'est l'inégalité qui se trouve entre les individus concrets qui vivent en chair et en os.

Quand on a fait cette remarque, d'ailleurs pleine de bon sens, on pense avoir ruiné de fond en comble l'idée d'égalité et, par suite, la démocratie. Mais on perd justement de vue h ce moment même l'ensemble de faits et d'expériences pratiques qui

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viennent corroborer les consldc^Tations théoriques précédentes faites dans l'abstrait. C'est qu'en effet l'expérience prouve que, si les hommes sont inégaux, il n'y a aucune loi connue qui préside de façon certaine à la répartition des inégalités, ce qui fait que, réellement, pratiquement, et de la façon la plus concrète du monde, avant sa naissance on n'a le droit de rien présumer avec certitude d'un enfant quel qu'il puisse être et quels que soient ses parents. 11 est vrai que les alcooliques, les épileptiques, les idiots, les déments, les tuberculeux, les rhumatisants sont d'ordinaire des gens dont il ne fait pas bon descendre, et que leur progéniture a beaucoup de chances de reproduire les tares des ascendants ; cependant, la loi n'est pas absolue, les exceptions sont nombreuses, l'hérédité par les alliances peut s'atténuer et disparaître et aucune législation n'a osé encore interdire le mariage à des gens, même malades et dégénérés authentiques, pourvu qu'ils paraissent en possession de leur volonté et de leur raison. Pour toutes les bonnes qualités, même physiques, de force, de santé, d'intégrité corporelle, il n'y a non plus que des présomptions, et, dès qu'il s'agit des qualités intellectuelles et morales, personne n'oserait même plus formuler une présomption. C'est Darwin lui-même qui raconte qu'un jeune sauvage,

recuoilli sur le Beagl^, apprit aussi vite les éléments de Tarithmétique qu'aurait pu le faire n'importe quel jeune Anglais. Malgré les efforts des évolutionnistes, apr^s comme avant le livre de M. Hibot sur VUéréditi', personne ne peut, avant la naissance d'un enfant, préjuger ce qu'il sera, et si un romancier, tel que M. Paul Bourget, peut bien affirmer que la science établit que l'hérédité fixe les caractf'^res, que la sélection travaille à former des individus de plus en plus différenciés (1), il se trouve des philosophes savants, tels

(!) C'est la thès^ soutenue par M. Paul Bouroet dans une lettre à M. Charles Maukras publiée dans la Gazette de France du 22 août 1901) : « La solution monarchiste est la seule qui soit con^ forme aur enseif/nements les plus récents de la Science. 11 est bien remarquable, en effet, que toutes les hypothèses sur lesquelles s'est faite la Révolution se trouvent absolument contraires aux conditions que notre philosophie de la nature, appuyée sur l'expérience, nous indique aujourd'hui comme les lois les plus probables {Que peut être dans la science une loi probable ?) de la santé politique. Pour ne citer que quelques exemples et de première évidence : U Science nous donne comme une des lois les plus constamment vérifiées que tous les développements de la Vie se font par continuité. Appliquant ce principe à ce que Rivarol appelait déjà le Corps social, on trouvera qu'il est exactement l'inverse de cette loi du nombre, ou, pour parler lejangage électoral, de la souveraineté du peuple qui place l'origine du pouvoir dans la majorité actuelle et, par suite, interdit nécessairement au pays toute activité prolongée. — Que dit encore la Science? — Qu'une autre loi du développement de la Vie est \di sélection, c'est-à-dire l'hérédité fixée. Quoi de plus contraire à ce principe dans l'ordre social que l'égalité? — Que dit encore la Science? — Qu'un des facteurs les plus puissants de la personnalité humaine est la Race, cette énergie accumulée par nos anciHres, par ces morts qui parlent en nous, pour emprunter sa

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que M. Lalande (1), pour lui répondre que c'est vers Tégalisation, au contraire, et Fassimilation des hommes les uns aux autres que tend toute révolution historique. D'où nous serons pour notre part autorisés à conclure en faveur de l'ignorance et du doute. L'hérédité a certainement une importance, mais nous ignorons ses lois, et dès lors, pratiquement^ nous n'en pouvons tenir que peu de compte et n'accepter les présomptions qu'on en peut tirer que sous bénéfice d'inventaire. Or, en proclamant l'égalité naturelle des hommes, la Déclaration des droits n'a pas, en somme, fait autre chose que formuler cette sage conclusion : La naissance ne suffira plus désormais à préjuger le mérite; nous considérerons comme égaux tous les jeunes citoyens jusqu'au moment où ils auront

saisissante image à M. de Vogue. Rien de plus contraire à ce principe que cette formule des Droi/* de l'homme qui pose comme donnée premiùre du problème gouvernemental, Thomme en soi, la plus vide, la plus irréelle des abstractions... On continuerait aisément cette revue, et l'on démontrerait sans peine que l'Idéal démocratique n'est, dans son ensemble et dans son détail, qu'un r^umé d'erreurs, tentes aussi grossières. Que l'on essaie la môme critique sur la formule monarchiste. Que trouvera- t-on? Pour nous en tenir aux trois points indiqués tout à l'heure, qu'e?t-ce que la permanence de l'autorité royale dans une môme famille, sinon la contintiilé assurée? Qu'est ce que la noblesse ouverte, — elle le fut toujours, — l'aristocratie recrutée de l'ancien régime, sinon la sélection organisée? Qu'est-ce que l'appel à la tradition, sinon l'appel à la race? Et ainsi du reste. »

(l) Voir sa thèse : la Dissolution opposée à l'évolution dans les sciences physiques et morales, in-S**, Algan. 1899.

i()t I.A CRISE SOCIALE

pu montror par leurs actes les différences réelles (le leurs aptitudes et de leurs capacités. Us seront donc tous, quelle que soit leur naissance, également admissibles à tous les emplois. Et la science, ici, ne se prononce pas contre Tégalité, comme le croit M. Paul Bourget, mais, au contraire, donne raison à ceux qui se refusent sur des données incertaines à préjuger telle ou telle inégalité, et qui, dès lors, supposent une égalité de puissance. Mais cette égalité de puissance admise au début, ou plutôt ce refus de préjuger l'inégalité, n'exige pas qu'on admette une égalité réelle dans les actes. Les critiques de la démocratie ont trop souvent confondu les deux choses. Il est trop clair que les hommes concrets sont inégaux : les uns s(mt grands, les autres petits, ceux-ci valétudinaires, ceux-là bien portants, les uns myopes et d'autres presbytes, les uns intelligents, les autres d'esprit lourd ou obtus ou lent ; il y a des imbéciles et des hommes de génie et le génie lui-même est différencié : Aristide Boucicaut avait le génie du négoce et sûrement n'aurait jamais pu écrire Athalie ou la Nuit de Mai ; mais Racine et Musset n'auraient probablement jamais su organiser le Bon Marchr. La société, d'ailleurs, a besoin pour vivre d'organes divers parce qu'elle a des fonctions diverses et ces fonctions en outre ne sont

l/lJJÉi: iriblOCRATlQLK i<).")

pns sur 1(^ mt^me plan, elles sont hiérarchisées; les unes sont plus importantes et supérieures et 1rs nnlres sont moins importantes et inférieures. 11 doit donc y avoir diversité, inégalité des hommes, puisqu'il y î\ diversité, inégalité de fonc lions. Certes, si lu démocratie, en admettant Tégalité à sa hase, |>rétendait tout niveler, détruire la diversité et nu'me la hiérarchie, l'inéga- Itté des fom'tîuus, elle serait par là-meme condamnée ù mort, car aucune société ne peut vivre sans cette diversité et sans cette hiérarchie. Si la loi démucratique prochimait une telle ahsurdité, une (c erreur aiissi f^russière », comme dit M. Paul Bourgel, certainement la loi mentirait, comme s'exprime M. (luirles \[aurras, et, en essayant de se réaliser^ une telle li>i ne pourrait que conduire h la mort socialcj M. Maurras a raison encore sur ce point* Mais ce sont là des ahsurdilés que l'on prête à la démocratie et qu'on lui prête gratuitement. La Drr/(u-f{/iofi des droits elle-même tant vilipeTidée fournit la réponse. Puisqu'elle dit que (i tous les citoyens sont également admissibles à toutes les dignités, places ou emplois publics, schm leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus vt de leurs talents », elle admet dune des dilTérences entre les emplois, des différences entre les loT^rites, des difTérences entre

iO() LA CRISE SOCIALE

los taliMîls. La théorie du nivellement social a pu se trouver dans quelques tôtes chimériques ou sous la plume des adversaires de l'égalité démocratique, elle ne fait pas partie de Fessence de la (h»mocratie. Comme tous les autres gouvernements, la démocratie admet la diversité des fonctions et même leur hiérarchie : personne ne pense que le rôle du simple soldat soit aussi important que celui du général ou que le ministre ne doive pas se subordonner les préfets ; la seule chose que soutiennent les démocrates, c'est que, en dehors des actes qui prouvent le mérite personnel, aucune marque extérieure ne peut préjuger la capacité (1). Tous les citoyens peuvent donc

(l) Dans un rapport récent sur le Tiers-Ordre franciscain présenté au Congrès international des œuvres catholiques en séance générale le 4 juin 190O, l'auteur a lu les lignes suivantes qui développent cette pensée :

« Ce que Ton appelle noblesse et qui m:rque par ses degrés les valeurs sociales se mesure et s'apprécie précisément à la fois par l'intensité de la puissance et par son expansion de rayonnement. Plus une force étend loin ses ondes à travers les rangs sociaux ou, comme disait saint Ignace, plus elle est universelle, plus par elle-même elle a de noblesse. Et, par conséquent, à côté des autorités sociales constituées par la loi qui par là même fixe les rangs, nous en découvrirons d'autres. Et au premier rang nous placerons dans notre vénération les vertus rayonnantes et mystérieuses qui s'engagent à la prière et répandent sur la sociclc tout entière la grâce de leurs sacrifices et les mérites de leurs pieux élans. Puis viendront tous ceux dont l'intelligence, le talent, la parole ou la plume propagent à travers le monde la vérité. La sphère de leur rayonnement social est illimitée, leur influence purement spirituelle est donc la plus uni-

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se présenter aux emplois publics, seuls seront pourvus ceux qui, de façon ou d'autre, auront fait preuve des capacités requises, tous peuvent éga-

verselle et la plus large qui soit, c'est donc à eux après les puissances constituées que doivent aller les honneurs sociaux. Je ne suis pas sûr que les catholiques aient toujours estimé à sa valeur cette puissance intellectuelle. Us n'ont pas toujours voulu comprendre qu'un éloquent fils du peuple avait plus de puissance sociale qu'un oisif fils d'authentiques croisés et qu'un artisan influent dans sa commune et dans son quartier méritait — je dis : méritait — plus d'égards qu'un homme titré mais sans influence.

« C'est la naissance à laquelle le monde réserve le nom de noblesse parce que dans les régimes d'autrefois certains titres héréditaires correspondaient à des fonctions et à des forces sociales, mais les fonctions ayant disparu et avec elles beaucoup de la force, le nom seul reste, ce qui ne veut pas dire que la naissance ne mérite point honneur. Elle en mérite, au contraire, à sa place et à son rang, car même dans nos démocraties, par les traditions généreuses et les qualités du sang, par les relations de famille qu'elle possède, par les portes qu'elle ouvre, par tous les restes de l'ancien prestige, elle constitue une force. Et c'est une joie pour les catholiques, fussent- ils encore plus plébéiens, de voir les jeunes gens descendants des anciennes races travailler sous le régime d'aujourdhui à reconquérir par leurs mérites personnels l'influence et le rang que leurs aïeux durent jadis à leurs services sociaux.

« Et enfin il n'est pas jusqu'à la fortune que nous ne sachions honorer selon ses mérites. Nous savons tous que c'est une force et nous ne nous aviserons pas de prétendre qu'un homme pauvre, toutes choses égales d'ailleurs, est l'égal d'un homme riche. Vous voyez donc que ceux qui accusent les partisans de l'égalité politique de vouloir détruire toute hiérarchie et de travailler au nivellement n'ont pas de si noirs desseins. Ils acceptent tout simplement l'ordre établi et, quelles que soient leurs pensées comme hommes, je vous avoue que comme chrétiens ils n'auraient aucune peine à se plier aux lois de n'importe quel régime. Car ils savent bien que nulle liberté ne pourra les enlever au service du seul Maître et que nulle tyrannie n'est capable de les asservir. »

i(;S LA CRISl-: SOCIALI-:

leniont entrer dans le stade, ce qui ne veut pas <lire que tous remporteront également le prix.

Mais bien que la fonction soit attribuée au mérite personnel, les personnes des citoyens dans une démocratie demeurent égales. Car c'est Futilité sociale des fonctions qui exige la subordination et l'obéissance, ce n'est donc pas à la personne revêtue de la foncti(m mais h la fonction que l'on obéit dans un régime démocratique; il s'ensuit qu'en debors de l'exercice de sa fonction un ministre, un général, un préfet, n'étant plus fonctionnaire, n'est plus qu'un citoyen comme tous les autres sans autres droits que ceux de tous ses concitoyens. Ce n'est pas parce qu'il est M. X. ou M. Y., qu'il appartient h telle ou telle famille, qu'il exerce une autorité, qu'on lui rend des marques extérieures de respect, c'est parce qu'il est chargé d'un important service public, c'est à la fonctitm que l'on rend hommage et qu'on obéit. L'homme reste un citoyen comme tous les autres. Telle est la façon démocratique d'envisager la subordination et l'autorité. Elle se désintéresse des accidents individuels; loin de détruire le respect et de supprimer la discipline, elle rend au contraire l'exercice de l'autorité plus impartial et plus ferme, plus détaché de toute considération de p'ersonne dans celui qui la possède; elle rend en*

l'idée démocratique 469

môme temps la discipline plus facile et plus respectable par cela seul qu'elle ne risque plus d'être altérée par la vue des défauts, des faiblesses ou môme des vices des personnes en qui réside l'autorité. Le chef démocrate ne commande pas en . son nom, mais seulement au nom de la loi : le subordonné démocrate n'obéit pas à un homme, ne se courbe pas devant la volonté d'un de ses semblables, il n'obéit qu'à la loi, il ne s'incline que devant son impersonnelle et surhumaine majesté. Et si quelqu'un parmi les catholiques était tenté de railler cette conception, il suffirait sans doute, pour arrêter le sourire sur ses lèvres, de lui faire remarquer que c'est la conception môme de l'autorité dans l'Eglise et dans le christianisme où l'autorité de la fonction est toujours indépendante de la valeur des personnes, où Tordre que l'on suit n'est jamais considéré comme l'ordre d'un homme, mais comme l'ordre de Dieu.

Bien loin que la démocratie doive nécessairement aboutir au nivellement social, elle n'abolit même pas, elle justifie au contraire bien des signes extérieurs d'inégalité. Car les fonctions étant diverses et d'importance inégale, il est clair que le travail manuel de plusieurs hommes pourra raisonnablement être employé à permettre à un homme de fonction supérieure de disposer d'un

tomps plus long pour rexercice de cette fonction. 11 est utile à une armép ou à une industrie que le général ou que le chef d'industrie aient Tesprit le plus libre et le plus dispos qu'il se peut, on doit donc éviter à ces deux chefs les fatigues physiques, les préoccupations matérielles ; ils auront des ordonnances ou des domestiques, des chevaux, des voitures, des wagons-salons ou des sleepingcar. Le triain de luxe, qui permet à Thomme d'Etat de franchir la nuit d'énormes distances et de se réveiller le lendemain à destination prêt à prononcer un discours ou à accomplir sans perte de temps quelque acte de sa fonction, ne constitue pas une dépense inutile. Et môme les œuvres d'art, les beaux meubles, les nobles appartements et les jardins et les parcs qui délassent et récréent les intelligences rectrices sont des objets de luxe, si l'on veut, mais d'un luxe fondé en raison. La démocratie n'est pas nécessairemeut vouée aux mœurs grossières et au brouet noir. Il n'est pas jusqu'aux grandes et riches manifestations de Tart qu'elle n'autorise et ne justifie. Des temples superbes pour adorer Dieu, de magnifiques palais pour abriter les fonctions publiques, des honneurs imposants rendus aux grands hommes, aux bienfaiteurs de l'humanité ou de la patrie, tout ce qui élève j'âme et par la libérale dispensation des matériaux riches,

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des métaux précieux excite à la générosité, transpose en des tons plus hauts, en sonorités plus riches Tâme aux mille échos de la foule souveraine, tout ce luxe et môme ce faste qui jadii^ semblait réservé aux rois convient admirablemi^nt à une démocratie. Ce qui ne lui convient pas, ce qui la choque en ses fibres les plus intimées, c'est le luxe vain, l'ostentation fastueuse du train dévie d'un particulier, d'un riche oisif qui ne sert de rien au public et qui ne cherche en ce luxe que l'amusement de son inutilité. Le train de luxe qui est un service honoré de tous, quand il épargne les forces d'un homme utile, devient un scandale quand il ne sert qu'à transporter les viveurs à Nice ou à Monte-Carlo. Ce qui convient moins encore h une démocratie, ce sont les fêtes et les réjouissances publiques qui, sous prétexte de divertissements, ne fournissent qu'un prétexte à la dissipation, sans rien qui parle à l'esprit, tout cv qui est bruit, agitation sans beauté.

Du principe de l'égalité découlent comme conséquences les lois essentielles constitulivrs tirtoute démocratie, lois nécessaires, lois inUngi-

i72 LA CRISE SOCIALP

l)U\S puisque sans elles la démocratie ne saurait ni se développer ni exister môme. La première de ces lois est la possibilité accordée à tous les citoyens de donner leur avis, de contribuer par leur vote au gouvernement de l'État. C'est dans le peuple que réside la souveraineté, il faut donc qu'il ait le moyen d'exprimer sa volonté souveraine, que tous les citoyens aient droit de suffrage et que ce suffrage universel soit appelé à s'exercer dans tous les cas où il s'agit de décider souverainement sur les fins que la nation doit poursuivre.

La vie des nations est constituée par une série d'actes ou de décisions dont les unes déterminent des fins principales et dont les autres ne jouent vis-à-vis de ces fins que le rôle de moyens. Par exempk, convient-il à un moment donné de suivre une politique continentale ou une politique coloniale? de resserrer ou de relâcher les liens d'une alliance ? de se rapprocher de telle nation étrangère ou de s'éloigner de telle autre? de faire la guerre ou de passer sur quelques susceptibilités et môme sur quelques droits pour garder la paix? de rendre la naturalisation plus accessible ou plus difficile? de diminuer ou d'augmenter la puissance militaire? Ce sont là autant de points qui exigent des décisions souve-

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raines. Nul autre que le souverain ne saurait les prendre. Elles portent en effet sur des lins essentielles : selon ce qu'elles seront, toute Torientation de la vie nationale sera changée, cette vie môme deviendra plus intense ou au contraire s'anémiera, le pays sera fortifié ou affaibli, recouvrera sa fleur de jeunesse ou s'acheminera vers la décadence ou vers la mort. Et aucune lumière extérieure à la conscience nationale ne peut l'éclairer de façon objective et scientilique. De même que chacun de nous, dans les occasions décisives, ne peut prendre conseil que de son sens intérieur, de son vouloir-vivre irraisonné mais le plus souvent clairvoyant d'instinct pour orienter sa vie, de même dans les nations les orientations décisives se déterminent par des actes de volonté. Et comme il ne peut rien y avoir au-dessus de cette volonté dans son exercice légitime, on l'appelle souveraine parce qu'elle est sans appel. Elle n'est pas pour cela indépendante. Elle dépend du sens social, des inspirations de la conscience nationale. Dans la monarchie la conscience nationale a pour seul organe le roi ; dans l'aristocratie elle a pour organe les nobles; en démocratie elle est diffuse à travers toutes les consciences, elle s'exprime dans les suffrages populaires. L'Etat démocratique suppose, ainsi que nous l'avons déjà dit, que le

sons social est assez développé dans toutes les classes du corps social pour que tous les citoyens puissent démêler ses aspirations, recevoir les enseignements qu'il donne et traduire les uns et les autres dans leurs suffrages. La souveraineté du peuple n'est donc pas plus arbitraire que la souveraineté du roi. Si Ton voulait parler avec une entière exactitude, on devrait dire que ni la volonté démocratique ni la volonté monarchique ne sont souveraines, qu'elles doivent l'une et l'autre s'inspirer du sens national et se soumettre aux tendances spontanées du vouloir-vivre social. Le suffrage universel est donc une loi constitutive de l'Etat démocratique, et les reproches qu'on lui fait, très souvent avec justice, diminueraient si on avait soin de ne l'interroger que sur les directions générales de la politique telles que celles que nous énumérions plus haut. 11 est en cela véritablement compétent, et si l'on reprend l'histoire de nos élections depuis 1851, comme le fit un jour M. de Vogué, on peut voir que toutes les fois que le suffrage universel a eu à se prononcer sur des questions fort simples et générales, non seulement M a dit très clairement ce qu'il voulait ou plutôt ce qu'il ne voulait pas, mais encore ses décisions ont été conformes à l'intérêt national. En 1851, il voulait l'ordre, la paix, la cessation

l'idée démocratique 475

du désordre, il acclama TEmpire ; en 187!, il appela au pouvoir une assemblée chargée di^ faire la paix et de rétablir les finances nationales ; en 1876, en 1877, il voulut conserver la Répul>lique; en 1883, il signifia très clairement que la politique tracassière ne lui plaisait pas; en ISSU, il cassa les reins au boulangisme. Or, 18^M, 1871^ 1876, 188S, 1889 ont été les seules dates cj'itiqucs où des questions claires et très générales aient été posées au suffrage populaire. Il est dom: clairvoyant quand on l'interroge sur ce qu'il peut voir. Et vraiment cela suffit pour qu'il exerce l'autorité suprême. Car toute la législation, toute radniinistration peuvent se déduire de ces orientations générales. Et c'est alors aux administrateur:?, aux hommes d'Etat, aux jurisconsultes, aux économistes, aux savants, aux ingénieurs qu'il a[4>artient de faire les déductions. Ce n'est plus a 11 a ire de souverain, mais affaire de sous-ordres et d'agents d'exécution.

Ainsi dans une démocratie les citoyens par leur vote contribuent h faire la loi. C'est de ce qui eyl renfermé implicitement dans les résultats du suffrage que se tirent les articulations expl irrites des commandements légaux auxquels doivent obéissance tous les citoyens. C'est donc aux ron?;équençes des fins et des ordres qu'il a lui-niènje

poses qu'obéit le citoyen ; en obéissant aux commandements explicites de la loi il s'obéit à luimême. La loi émanée de son suffrage revient sous forme d'ordre à sa volonté. Il la pose donc et se rimpose ; étant à la fois le point d'origine et le point d'aboutissement du circuit légal, il obéit à ses propres lois, ce qu'on exprime en disant qu'il est autonome. Ce n'est pas de l'extérieur que lui vient le commandement, il n'est l'esclave ou le sujet d'aucune volonté extérieure, il jouit de cette liberté supérieure qui ne saurait se confondre avec le caprice, l'arbitraire ou la passion, et est au contraire l'assentiment de la volonté à la raison. L'autonomie et la liberté sont les caractères les plus essentiels de la démocratie.

Bien que libres et égaux en droits, les citoyens n'ont pas pour cela des fonctions égales, ainsi que nous l'avons vu, mais tous doivent avoir une juste part aux charges et aux avantages de l'association nationale. Ils doivent participer aux avantages dans la mesure de leurs besoins et de leurs services ; ils doivent participer aux charges dans la mesure de leurs facultés. Cette double participation, pour être équitable, doit être régie par les lois de la justice qu'on appelle distributive, qui repose non pas sur une égalité simple, mais sur une égalité de proportion. Les citoyens, précisé-

hWÈE DÉMOCRATIQUE 477

ment parce qu'ils sont égaux, ne doivent pas prendre chacun une quantité égale d'avantages identiques, mais recevoir une part équitablement proportionnée àr leur fonction ; de même ils doivent tous participer aux charges publiques, tous également, mais cette égalité de charges n'implique pas une quantité objectivement égale, ni môme une identité d'espèces. Dans une caravane, les forts portent plus, les faibles moins, et ceux qui sont chargés de la conduite des bêtes de somme ou de la sécurité du convoi sont libres de tout fardeau. Tous cependant servent et leurs services ont une valeur. Par conséquent, une démocratie ne contrevient pas au principe essentiel de l'égalité en rétribuant diversement selon leurs mérites les diverses classes de citoyens, en établissant pour des catégories diverses des impôts divers, en admettant des équivalences de services qui remplacent l'acquittement de l'impôt. Le service militaire môme, malgré tous les caractères qui le mettent à part de toutes les autres charges publiques, peut être équitablement suppléé pour quelques-uns par tel autre service public qui serait aussi utile et qui exigerait une somme égale de dévouement et de sacrilices. C'est pourquoi la formule actuelle de notre loi militaire, l'égalité, de tous les citoyens devant la caserne et le sac

au dos, ne saurait ôtrc considérée comme une loi intangible de la démocratie.

Il en est tout autrement de quelques-unes de nos lois scolaires. De la trilogie : gratuité, laïcité, obligation, c'est le dernier membre seul qui s'impose nécessairement à une démocratie; le premier n'en est qu'un corollaire accidentel, et le deuxième, enfin, ne saurait entrer que par violence dans la déduction démocratique. Il est clair, en effet, que si le citoyen doit être appelé à décider par son vote des fins nationales, la société ne peut se désintéresser de son état intellectuel. Tout ce que nous avons dit du droit de l'électeur républicain dans le précédent chapitre, nous devons le dire du droit de tout citoyen dans une démocratie où tout citoyen est électeur. Tout homme doit avoir l'instruction et l'éducation nécessaires pour remplir son office d'électeur et de citoyen. La société a donc le droit d'exiger de lui qu'il fréquente l'école. Une démocratie sans écoles ne serait plus une démocratie. Et dans ces écoles on ne doit pas seulement donner l'indispensable outillage scientifique, mais encore on doit instruire le citoyen de ses devoirs et de ses droits, et enfin on doit lui apprendre à faire passer le bien commun avant les intérêts particuliers. Instruction primaire, instruction civique, éducation morale, tel est le fond

l'idée démocratique 479

matériel du programme scolaire obligatoire dans une démocratie. L'obligation scolaire, le mot même le dit assez, ne résulte pas tant du droit du citoyen à Tinstruction que du devoir qu'il a de s'instruire et de se préparer à ses fonctions. C'est un service public.

Ce qui montre bien que la gratuité de l'école ne découle pas nécessairement de l'obligation. Car puisque l'assiduité scolaire est un service dû au public, pourquoi ceux qui le peuvent n'y ajouteraient-ils pas une rétribution scolaire qui ne serait qu'une addition à leur feuille d'impositions, tandis que les moins fortunés seraient dispensés de cette rétribution? L'obligation n'entraîne la gratuité que pour ceux qui ne peuvent pas payer; pour les autres, au contraire, la rétribution est juste, car en même temps qu'en recevant l'instruction ils accomplissent un service public, l'école aussi leur rend des services puisqu'elle augmente leurs capacités, leur puissance individuelle de production. Il n'y a là, quoi qu'on en ait dit, aucune atteinte au principe de l'égalité qui n'exige que la proportion et n'est pas plus lésée dans ce cas qu'elle ne l'est par la diversité des cotes individuelles.

Quant h la laïcité, on ne peut lui découvrir aucune bonne raison. On peut soutenir que la

neiilralilé confessionnelle, le respect de tous les ciilles s'impose à l'instituteur d'Etat partout où la division des croyances peut mettre en présence dans la môme école des enfants de cultes divers, mais cela ne saurait entraîner que l'obligation pour le mailre de ne pas insulter aux croyances des enfants, de s'abstenir de toute espèce de prosélytisme, cela ne peut obliger le maître à n'avoir point de croyances pour lui-môme, ce qui d'ailleurs serait impossible, car n'avoir point de culte ni de religion, c'est être athée et l'athéisme est aussi une croyance ou une opinion. Par conséquent, la profession avouée par le maître et manifestée jusqu'en son genre de vie ou en son costume d'appartenir à tel ou tel culte ne saurait en quoi que ce soit empêcher l'impartialité qui s'impose, en un pays divisé, à l'instituteur d'Etat. Ce n'est donc pas même de neutralité qu'il aurait fallu parler, d'une neutralité anormale, outrageante et hypocrite, parce qu'elle est impossible et ne permet que les négations, c'est l'impartialité, c'est le respect des croyances des familles qu'il eût fallu réclamer ; et la laïcité qui proscrit toute une catégorie de citoyens sans autre motif que leurs sentiments intimes porte atteinte aux principes les plus évidents de toute démocratie, à l'égalité de tous devant la loi et devant les emplois publics.

l'idée démocratique 481

Le suffrage universel, l'égalité proportionnelle devant les avantages et devant les charges, l'école obligatoire, voilà donc les lois essentielles de toute démocratie, les seules essentielles et par là vraiment intangibles.

11 faut y ajouter une loi qui régit la forme du gouvernement. C'est que la démocratie exige la forme républicaine. Et cela est évident. Si, comme nous l'avons fait voir, la République est essentiellement constituée par l'élection des pouvoirs recteurs, puisque la démocratie consiste dans la suppression de toute hérédité des charges et l'égale admissibilité de tous aux emplois publics, comme, en l'absence de l'hérédité, il ne peut y avoir que le suffrage qui désigne les gouvernants, il s'ensuit bien que dans une démocratie on ne peut que désigner par le vote ceux qui doivent gouverner, c'està-dire réaliser ce qui constitue l'essence de la République. Une République peut exister qui ne serait pas démocratique, nous l'avons vu ; on ne saurait voir une démocratie qui ne serait pas républicaine.

C'est pour cela que le césarisme plébiscitaire tel que Napoléon 111 rêvait de l'établir, à la fois héréditaire et démocratique par le plébiscite, ne pouvait être qu'une hypocrisie ou un illogisme. Si l'hérédité existe, comment le peuple peut-il rester souverain? Et si le peuple reste souverain,

(|iie (lovient la loi de l'hérédité? Dans le premier cas, le peuple a abdiqué et abdique pour toujours, il est donc dépossédé — le droit au plébiscite n'est qu'un trompe-l'œil. Dans le second cas, le peuple jifarde le droit de déposer le monarque, de ne pas accepter l'héritier, de changer Tordre de la succession ou même de le supprimer — et l'hérédité n'existe plus.

Elt cela se comprend bien : si, la nation devenue adulte, la conscience sociale diffuse en chacun de ses membres se trouve assez claire et assez forte pour donner à la masse des citoyens les indications nécessaires k la conservation, au développement de la vie nationale, il n'y a plus dans la nation de famille privilf^giée en qui seule s'incarne la conscience nationale, alors à quoi tend la loi de l'hérédité ? Et s'il y a une famille privilégiée de cette manière, c'est elle qui doit garder le pouvoir sans permettre aux instincts du peuple, particuliers, égoïstes, extérieurs - à la conscicHce sociale, de dirigea les destinées nationales.

Et ce sont bien les reproches que l'on fait aux démocraties. Regardant la façon réelle dont elles

l'idée démocratique 483

se conduisent à peu près partout, surtout aux États-Unis et en France, on nous les montre livrées aux factions, aux sectes et aux partis, tombées des mains des plus dangereux idéalistes aux mains des sectaires et aux griffes des trîpoteurs ; . on nous fait voir les charges publiques occupées non pas par les plus dignes, mais livrées aux plus intrigants et servant à rétribuer des servico^ élf*ctoraux, la politique devenue une carritVre.poiir tes ratés de la médecine ou du barreau, la magistrature avilie et rendant au moins autant de services que d'arrêts, les minorités politiques subissant la loi des majorités sans que ces majorités se préoccupent jamais, du moment qu'elles ont la force, de ce qu'exige le droit, ces majorités elles-m^mes nommées par une minorité électorale, dominée à son tour par des comités où quelques audacieux faiseurs réunis imposent leur volonté h toute une circonscription, en sorte que, sous Tétiquette démocratique, c'est une oligarchie qui gouverne, on syndicat de passions, de haines, de rancunes, gui, en fin de compte, est à la fois et exploité et servi par un syndicat d'intérêts. Du haut en bas du gouvernement, ce sont les intérêts privés, les égoïsmes qui gouvernent, nulle part on ne voit le làouci du bien commun.

Et cela n'est pas étonnant, continuent nos anti-

démocrates, car une démocratie est impossible, le peuple ne sait pas, le peuple ne veut pas, le peuple ne peut pas se gouverner. Il ne sait pas, car il lui faudrait des lumières politiques qu'il n'a pas; il ne veut pas, car chaque citoyen, étant un particulier, ne peut voir les choses que d'un point de vue particulier, donc égoïste, il ne veut donc pas le bien commun mais son bien propre qui est d'ordinaire tout l'opposé : en conséquence, chacun se dérobe aux charges et veut une part dans les bénéfices, l'électeur donne son vote à qui lui donne une route, un chemin de fer ou une place du gouvernement ; l'élu soutient le ministre qui lui permet de satisfaire son électeur et ainsi, du haut en bas, partout se pratique le do iit des ; la politique n'est qu'un marchandage, une foire dos consciences où éclosent comme fleurs naturelles de la pourriture les concussions et les potsde-vin ; le peuple enfin ne peut pas se gouverner, car, pour assurer un gouvernement véritable, il faut une continuité constante de vues, des desseins à longue portée, une durée sans changements brusques, et le corps électoral, par les décos et par les naissances sans compter les mouvements des idées, est en mue perpétuelle. On ne peut rien fonder de solide et de durable sur une niasse mobile et inconsistante, accessible à toutes

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les impressions, susceptible des pires affolements. Autant vaudrait essayer de bâtir sur les dunes du désert ou sur Teau des océans.

Un mal de plus ronge les démocraties, c'est Tenvie, l'envie de tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun ; l'amour de l'égalité aboutit au nivellement. Quiconque dépasse Tétiage ordinaire est visé et forcé de s'effacer et de disparaître. Seuls les médiocres subsistent et triomphent. La démocratie est le règne des médiocres : les Homais y pullulent, les Bouvard et Pécuchet y font la loi, les Jean Macé y obtiennent des statues. Qu'un Gambetta ou môme un Jules Ferry vienne à grandir, il faudra aussitôt les démolir. « On n'a pas besoin des individus ». Démocratie, médiocratie.

J'entends bien encore qu'on nous dit que d'autres plus instruits et placés plus haut, à un point de vue plus général, sauront mieux décider de tout au mieux des intérêts généraux, que le roi ou les nobles sauront mieux établir tout ce qui est nécessaire pour assurer la continuité et le développement de la vie nationale qu'un petit particulier qui n'a dans sa race ni les traditions qui pourraient lui révéler les besoins nationaux et lui apprendre à les satisfaire, ni la sélection qui pourrait le rendre apte à tout sacrifier aux intérêts

gi^nc^raux. Car comment, si Ton n'est pas né, pourrait-on ne pas tout juger du point de vue mesquin, individualiste et antisocial des intérêts particuliers*^ L'homme du peuple nécessairement par race et par tradition ne voit que lui, ne pense qu'à lui, il ne peut juger et agir qu'en égoïste. La démocratie ne saurait donc être que le gouvernement résultant de la lutte, de la concurrence des égoïsmes. Et comment dès lors pourrait-on espérer que le bien commun fût la résultante de tous ces égoïsmes, et la paix sociale la conséquence de toutes ces concurrences? Donc tandis que dans une aristocratie et mieux encore dans une monarchie tout est organisé en vue d'assurer l'unité nationale, l'impartialité de la loi, de défendre les intérêts généraux et de leur subordonner les égoïsmes particuliers, dans une démocratie tout est agencé de façon à diviser la nation en partis et en factions, à faire régner la partialité partout et conséquemment l'injustice, à étouffer le bien commun sous le parasitisme des égoïsmes. Tels sont les arguments qui reviennent sans cesse sous la plume de M. Charles Maurras, que nous avons retrouvés plus haut fortement condensés par M. Paul Bourget.

Mais on voit tout de suite ce qui est supposé à la base de tous ces raisonnements et c'est à savoir

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qu'il suffit d'être roi ou noble ou, comme l'on dit si joliment, d'être « né » pour ne plus penser qu'aux autres et d'être '< peuple » pour être égoïste. Les rois et les nobles par nature ne peuvent être que clairvoyants et dépris d'eux-mêmes, les hommes du peuple ne peuvent être qu'imbéciles et égoïstes. Ces deux postulats admis, la supériorité de la monarchie et de l'aristocratie est fortement établie, et du même coup éclate le vice radical inhérent à toute démocratie. Mais il faut admettre ces postulats. Et l'histoire justement ne nous montre pas qu'ils se soient toujours vérifiés. Les deux derniers rois de France morts sur le trône avant la Révolution, Louis XIV et Louis XV, ne nous ont pas précisément montré cette clairvoyance infaillible des intérêts nationaux et cette absence complète de tout égoïsme royal. Il ne semble pas de même que la noblesse française au XVII® et surtout au xviii® siècle ait fait preuve de la clairvoyance et du désintéressement dont, selon M. Paul Bourget, la science démontre la présence nécessaire dans une race soumise à la sélection. La vérité c'est que les régimes politiques valent ce que valent les hommes chargés de les réaliser, que rois, nobles et hommes du peuple peuvent être tous des imbéciles et des égoïstes aussi bien que des hommes clairvoyants et désintéressés, que, dès

lors, la monarchie peut être bonne si le monarque est bon et mauvaise s'il est mauvais ; raristocratie peut ôtre bonne si les nobles sont bons et mauvaise s'ils sont mauvais ; la démocratie de môme peut ôtre bonne si le peuple est bon et mauvaise s'il est mauvais. Aussi les anciens distinguaientils deux formes en chaque gouvernement, Tune bonne, l'autre mauvaise, et ils opposaient ainsi deux à deux la monarchie et la tyrannie, l'aristocratie et l'oligarchie, la démocratie et la démagogie. Mais il n'y a aucune recette infaillible, aucune sorte de procédé mécanique, fût-ce la sélection et l'hérédité, pour assurer dans le monde la continuité de l'intelligence et de la vertu. Et si ce procédé existait, on serait inexcusable de ne l'appliquer pas à l'ensemble de la race humaine, d'en réserver le privilège à quelques familles uniquement pour leur conserver la suprématie.

Nous inscrirons-nous donc en faux contre les reproches que l'on fait h la démocratie ? Pas le moins du monde. Si quelques-uns sont exagérés, tous sont fondés sur des faits et nous pourrions de nous-mômes ajouter des traits. Mais cela ne suffit pas à condamner la démocratie comme constitution sociale. Car tous ces vices appartiennent aux démocraties mauvaises et non pas aux bonnes.

l'iDÉK DÉ^IOCRATKJUE 489

Ces vices sont accidentels. La Suisî^e n'est pas en proie aux mômes maux que les ÉtaLs-rni^s et U*s Etats-Unis ignorent quelques-unes de hq:^ misères. Ils en ont d'autres sans doute. Mais la d6mocratie en elle-même ne saurait *Mre res[Fonsable que des maux qu'elle produit toiijmirs et partout. Tous les vices dont on raucuse, touî^ les crimes dont on la charge sont humairiii^ tiennent à la nature des hommes, il est donc naturel qu'ils se fassent voir dans une déniocnitîe ; ni^h comme l'humanité n'est humanit/^ que pnr le privilège qu'elle a de pouvoir s'amender et s'auh^liorer elle-môme, de pouvoir être rtioriile, r'esU à-dire dominer, changer et comme purger na nature, il s'ensuit que les démocraties suiU guï5rissables comme le sont les vices des iiidiviilus humains. La pente de la nature humaine [sniisî*c les monarques à l'ambition, h la vo]iij>t!S voire môme à la cruauté ; elle pousse de niAme les grands à à'émanciper de l'autorité supérieurCj h la corrompre par des flatteries, ou h se laisser domestiquer par des présents et par d(*s ]>laisîra, de même les démocraties peuvent avoir ir>ns les vices qu'entraîne l'égoïsme humain, re snnt précisément ceux qu'on lui reproche, cunime «ui reprocha jadis les leurs aux aristoi-ralie^^ et uux monarchies. M. Charles Maurras dans sa ivt enle

onquôto sur la monarchîe qu'a publiée la Gazette de France y ne cesse de nous répéter que « le régime d'hérédité a pour effet premier de nationalher ce pouvoir. La dynastie régnante ou, si elles sont en nombre convenable, les familles prépondérantes étant unies étroitement par leurs intérêts propres aux plus profonds intérêts de rÉtat, cherchent, sans doute, comme tout ce qui est humain, leur intérêt particulier : 7naù en le trouvant, elles trouvent^ en outre, et en même temp^y V intérêt général (1). » Et il est certain que si c'était là le privilège des aristocraties et des monarchies de ne pouvoir qu'identifier de façon quasi mécanique leurs intérêts particuliers aux intérêts généraux, les démocraties leur seraient évidemment et nécessairement inférieures. La démocratie, comme le dit M. Maurras, ce serait le mal, la mort, le déraisonnable, l'irrationnel. Mais alors comment se fait-il que le mécanisme qui devait infailliblement produire cette identification des intérêts particuliers à l'intérêt général Tait si mal produite ? D'oii viennent les seigneurs du moyen âge, exacleurs vis-à-vis de leurs vassaux, révoltés vis-à-vis des rois ? Et d'où viennent tant de rois qui ont pressuré leurs peuples ou les

(1) Gazette de France du mardi 28 août 1900.

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ontqua^i abandonnés? Pour n'eu riltM- qii\m si^ul exemple, mais bien suffisant, d'oiî vie ni ihmc un Louis XV et quelle plus terrible crîliiiiio de Hh^rodité que Thistoire seule de ce nKniiirfjue ? — La vérité est tout simplement qu'iiiniiii ir^^imr m» peut de façon mécanique assurer 1 idontiiUMlitïu des intérêts particuliers à rintérùL î^i'iiiM'iil, (IVst parce que les hommes sont toujouis dt^s Immiiios. Ce n'est pas un privilège des réginu-s lii-n'ilitiurt's que l'intérêt général y soit idenlîijiir \n]\ iutTurts particuliers des gouvernants ; celo n rsl [la^^ iiinins vrai des démocraties. L'intérêt bini rnli^hlii dr chaque particulier se trouve idLMilit|ur a t'inh-rèt général. L'intérêt général n'y rsl pas sH^nh^ment la somme des intérêts pin lien lirrs il iirj moment donné, mais la résultanlr ilr eus niterelt^ considérés dans tous leurs prohîM^rMïU'ïUs h l revers rhistoire et la race. C'est la nieiur rlin>r dans tous les autres régimes : les inlêivljs de la famille royale, les intérêts des lauiille^ nnliles sont identiques à l'intérêt général, /Htarrff f^ar le roi, jjoiff'vu que les nobles enieiidi*nl hirti le intérêts propres. Qui ne voit qu'il m esL Irnd à fait de même pour le plus humld«^ des eiLi^ven^? Tout le problème, dans une démnt-ralie rfunnie ailleurs, consiste à apprendre au gemv) i nanl ridîscerner ses vrais intérêts et à lui dunnrr la loiee

i\)2 LA CRISE SOCIALE

morale nécessaire pour les préférer aux sollicitathons de la paresse, de la volupté ou de la passion. Or, c*est par l'instruction et l'éducation que l'on arrive à ce résultat. C'est pourquoi les démocraties ont, plus que tous les autres régimes, besoin d'une forte éducation morale. Or, il n'y a pas d'exemple qu'une telle éducation ait jamais existé en dehors des croyances et des pratiques d'une religion. Il n'est pas vrai qu'il ne faille une religion que pour le peuple, mais il en faut une au peuple. La religion sert à la conscience h la fois de frein et de propulseur. Si on enlève le frein, les convoitises passionnelles entraînent à l'anarchie ; si on supprime le propulseur, les lâchetés individuelles préparent la décadence. Plus que tout autre régime, la démocratie a besoin d'une rriorale et, par conséquent, d'une religion. La démocratie sera religieuse ou elle ne sera pas. Loin donc de voir entre la démocratie et le christianisme ou l'Eglise aucune sorte de contradiction et de conflit nécessaires, nous sommes ainsi amenés à trouver à la suite de Léon XIII (1) dans FEglise et dans le christianisme le sel de justice sans lequel la démocratie se corrompra infailliblement, le ferment de sacrifice et de charité sans

(I) Réponse d M. Harmel. — Pèlerinago ouvrier Je ÎS9^.

l'idée démocratique 19*1

lequel elle dissoudra les nations et, dti Undv ln*;<>n^ se suicidera.

Et ainsi de toutes manières nous rcAOïinns a ridée qui forme comme l'âme de irs l'LuiU^^, h ridée qui émerge de partout et qui en forme la naturelle et nécessaire conclusion, c'ost qiio le devoir, à cette heure, pour un Français n^HiuIîtiiu^ ne saurait être douteux. Nous sommes i^n Keptiblique, en démocratie; à moins de ninl heurs que nous ne voulons pas prévoir, à moins de Lrouver un homme qui fût à la fois un Nnpnl eon et un saint Louis, un Napoléon pour gouverner avec décision et ordonner avec force; un saint Lonits pour tout faire avec charité et avec juslice, il est impossible de supposer même un pouvoir liéredîtaire durable dans un pays où, de l'ave II de Imis 1 1 ), la noblesse héréditaire s'est suicidée elli^-riieme^ où les représentants des familles royales rm impériales manquent à la fois de prestr^^e, trt'iiei^îr, de décision et, probablement, de touli* v^Nriu' pcisonnelle. Que, par impossible, un de ers lieiiinies^ moyen en somme, pour ne pas dire mrdioere, s'empare du pouvoir par un coup de lurer^ il eu

(l) Les aveux de la Gazette de France et de M. M u hiia*^ ibns son enquMe rtcente sont sur ce point particuliùreuienl sj^mlicatifs.

49 i LA CRISE SOCIALE

sera, au bout d'un temps assez court, renversé ; nos monarchies, en ce siècle, ont duré de quinze à dix-huit ans sans révolution. La critique est éveillée, la presse est libre, un pouvoir nominal et personnel, pour durer, devrait être quasi infaillible et d*une force inlassable. Toujours saint Louis et Napoléon. C'est au-dessus des forces humaines. Et tel est le secret de la durée de la République en France.

S'adressant à M. Maurras, M. Maurice Barrés écrivait tout récemment : « Ne pouvant faire que ce qui vous paraît raisonnable soit accepté de tous, pourquoi ne tâchez-vous pas que ce que la majorité accepte devienne raisonnable (1)? » Et ce conseil est le bon sens même. On ne peut détruire la démocratie. Mais la démocratie, si elle continue à être mauvaise, peut fort bien détruire la France. Elle est, d'ailleurs, guérissable. Travaillons donc à la guérir. 11 faut donner au peuple-citoyen une éducation civique, une éducation morale. Travaillons donc à la lui donner. Parlons, écrivons, agissons et, surtout, moralisons. Mais apprenons la langue de la République et de la démocratie. Le peuple n'écoute que ceux qui lui parlent ce langage. Parlons donc en républicains et en démo-

([) Lettre du 22 août 1900 publiée dans la Gazette de Francs du 28 août.

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crates. Ne croyons pas qu'il suffise de prendre un jargon, de se servir de quelques formules. Revivifions les formules en nous imprégnant de l'idée républicaine, de l'idée démocratique. Traitons tous nos concitoyens comme des hommes libres, comme nos égaux. Oublions les condescendances aristocratiques et parlons fièrement à des hommes fiers qui nous écoutent debout. Soyons persuadés qu'ils nous valent. Faisons-leur sentir non seulement que nous les aimons, mais aussi que nous les re3pectons. Ayons le respect du peuple, du paysan, de l'ouvrier. Ils ont leurs défauts, mais aussi de bien grandes qualités. Et, d'abord, ils travaillent, ils peinent avec courage, avec constance, leurs mains calleuses nous doivent être sacrées, et leur étreinte virile nous réconforte après tant de serremeats accordés à des mains molles et veules. Puis, ils s'aident les uns les autres, admirables de solidarité et de dévouements mutuels même dans leurs plus graves erreurs sociales. De plus, ils ont le bon sens, la tendance innée à la justice, le premier plus développé chez le paysan, la seconde plus puissante chez l'ouvrier. Même inculte, leur esprit est capable de saisir les vérités de l'ordre élevé pour peu qu'on sache s'y prendre. Les adversaires du catholicisme ont, jusqu'ici, à peu près seuls discouru. 11 faut que les

4î)G LA CRISE SOCIALE

catholiques se fassent entendre au peuple. Qu'ils aient h la fois Thabileté et la justice de ne pas lui demander d*abdiquer d'abord sa puissance et sa liberté civique. Qu'ils lui fassent enfin entendre que, s'ils veulent défendre leur Dieu, conservera la France sa foi séculaire, ce n'est pas par esprit de réaction, parce qu'ils ne sont ni républicains ni démocrates; que c'est, au contraire, parce qu'ils le sont; qu'ils fassent donc voir que l'idée républicaine, que l'idée démocratique ne peuvent produire des fruits viables, étant donnée la nature humaine, que si elles sont basées sur une morale profonde du désintéressement, de la charité, de la justice, autant dire sur le christianisme, et que donc si nous voulons maintenir le catholicisme dans la France républicaine et démocratique, ce n'est pas pour détruire la. démocratie et la République, mais, au contraire, pour les conserver, non pour les étouffer ou les atrophier, mais pour augmenter la richesse, la force, la sève profonde de leur vie.

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