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Qu'est-ce que la République? Sur quel principe est-elle fondée? Quel but poursuit cette forme de gouvernement? Par quels moyens peut-elle atteindre ce but? Telles sont les questions qu'il faut résoudre si l'on veut pénétrer jusqu'en son fond l'essence ou, comriie disait Platon, l'idée de la forme républicaine? Cherchera résoudre ces questions ne saurait paraître inutile qu'aux esprits superficiels, car de ce que nous vivons en République, de ce que le chiffre républicain s'étale en bonne place au fronton de tous nos monuments publics, il ne s'ensuit nullement que nous sachions au juste ce que doivent être nos lois et nos mœurs pour réaliser tout ce qu'enferme de sens le mot môme de République, et il se pourrait enfin qu'arborant l'étiquette républicaine nous n'eussions de la chose que l'ombre et que l'illusion. Ne nous dit-on pas d'ailleurs d'un certain côté que certaines lois sont plus spécialement des lois « repu-
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blicaines », que pour cette raison l'on nomme « intangibles », tandis que d'autres côtés on regarde ces mômes lois comme tout à fait accidentelles, et n'est-ce pas la meilleure preuve que la définition de la République n'est pas si claire, puisque les uns s'en font une idée et les autres une autre très différente? Et, d'autre part, puisque nous soutenons ici que la République est, h cette heure, la seule forme durable de gouvernement, ne convient-il pas que nous expliquions ce que contient nécessairement en elle la formule républicaine? Parmi les reproches, en effet, que l'on a faits aux ralliés, se trouve celui d'accepter le fait républicain sans vouloir en môme temps accepter l'idée. Je ne sais si le reproche était fondé et si vraiment quelques catholiques sont entrés dans la République avec une âme encore imprégnée de monarchisme; mais il importe au plus haut point de se rendre compte que la République, en effet, n'est pas seulement un vocable ou une étiquette, une dénomination extérieure qui permettrait au régime de vivre avec les lois, les institutions, les mœurs, les idées enfin de la monarchie. L'acceptation de la forme républicaine entraîne l'acceptation de certains principes, de certains moyens de gouvernement, par conséquent d'un certain esprit. Si Ton n'adopte pas ces
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principes, si Ton n*a pas cet esprit, Ton ne saurait s(»«lin» répiiMieain. Il importe donc au plus haut pi»int <le eoniiaitre, pour savoir si décidément on veut les a(l(»pter ou les rejeter, s'en imprégner ou s'en préserver, quels sont ees principes, quel est et»t esprit. (Vest précisément à rechercher la nature (le ees principes, les caractères de cet esprit que cette étude est consacrée. J'espère qu'on voit maintenant que, comme il n'y en a guère de plus importante, il ne saurait non plus y en avoir aucune qui fût plus actuelle.
Qu'est-ce qui extérieurement et de façon évidente et incontestable distingue la République de toutes les autres formes du gouvernement? C'est ce fait que dans le système républicain les fonctions reetrices de l'Etat ne sont pas héréditaires, que l'élection et non pas la naissance en désigne les titulaires. Partout dans toutes les Républiques, h Athènes, à Sparte, à Rome, à Venise, à Florence, aux Etats-Unis, en France, en Suisse comme en Andorre, le chef ou les chefs de l'Etat, archontes, consuls, dictateurs, doges, présidents, sont désignés par un collège électoral et ne tiennent pas
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leurs fonctions de leur naissance. Ainsi, clans une République, le chef ou les chefs les plus élevés n'ont par eux-mômes aucun droit à exercer la suprême magistrature. Ni leur naissance ne les désigne obligatoirement, ni un concours légal et réglementé ne les met d'office en possession du pouvoir. Ce qui peut s'exprimer d'un mot : dans le système républicain, la fonction ou les fonctions suprêmes sont électives. L'Eglise catholique est ainsi une République et dans l'Eglise à peu près tous les ordres religieux. Et cela exige, par conséquent, à côté du chef ou des chefs de l'Etat un collège électoral. Quel qu'il soit, ce collège est la source légale de l'autorité du chef.
Ainsi, ce qui caractérise la République et la différencie de tous les autres systèmes, ce n'est pas la durée des fonctions, leur intensité ou leur étendue ; la magistrature suprême peut être permanente ou temporaire, sa puissance peut être indépendante ou soumise à des conseils légaux, elle peut s'étendre à tout ou n'avoir qu'une sphère d'attributions strictement limitée par la loi, dès que cette magistrature est élective, que le titulaire n'en peut légalement prendre possession qu'en vertu d'une élection, la société régie par cette magistrature suprême appartient au régime répuldicain. Par conséquent, dans toute République, il y
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a il coté de la magistrature suprême un collège oloctoral d'où elle est issue. Et ce collège électoral est la source légale de Tautorité.
11 se peut, comme dans TEglise, que le collège électoral, après avoir nommé le magistrat suprême, ait épuisé vis-à-vis de lui tous ses droits et que les pouvoirs de la magistrature qu'il a pourvue dépassent infiniment ses propres pouvoirs. Le Pape, une fois nommé, ne doit plus légalement au Sacré-Collège qui a formé le conclave aucun compte de sa conduite. Les cardinaux ne sont que les premiers soumis à la puissance suprême du Vicaire de Jésus-Christ. Et cela tout letemps que durera la vie du Saint-Père. Il se peut, comme avec les dictateurs de Tancienne Rome, que le magistrat, une fois nommé, exerce sa magistrature dans une pleine et entière indépendance pendant tout le temps que durent les circonstances qui ont donné lieu à son mandat; il se peut, comme avec les consuls de la môme République, que le mandat soit assez étroitement limité et surveillé ; il se peut, comme avec la pratique actuelle de notre constitution française, que le président n'ait guère qu'une fonction représentative et modératrice; il se peut encore que le collège électoral soit lui-môrae élu comme en France; qu'il soit héréditaire et inamovible comme à
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Venise ; qu'il soit inamovible et désigné par Tautorité comme le sont les cardinaux; dans tous ces cas il y a cependant République, parce que la magistrature suprême sort de Télection. Quand le peuple tout entier est appelé à nommer directement ou indirectement le chef suprême, la République est démocratique ; quand le collège électoral d'où sort la magistrature la plus élevée tient ses droits d'ailleurs que de l'élection, de la naissance, du concours ou de toute autre désignation objective, la République est aristocratique, mais c'esttoujours une République. Seule l'Eglise catholique se présente avec un caractère particulier : le Magistrat suprême est nommé à vie et il nomme lui-même les cardinaux dont le Collège nommera son successeur, et ainsi le Magistrat ici est élu par le collège électoral que ses prédécesseurs ont nommé. Historiquement, d'ailleurs, c'est la magistrature suprême qui, ici, a déterminé ellemême son mode de cooptation, a créé le collège dont elle a voulu sortir, c'est le Pape qui nomme le Sacré-Collège et le Sacré-Collège qui nomme le Pape, mais, comme la Papauté est à vie, ce n'est pas le même Pape qui nomme le Sacré- Collège et qui est nommé par lui, en sorte que, au moment de l'élection, le Sacré-Collège demeure tout à fait indépendant et, après l'élection, le Pape
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o>l aussi indi^'pendant du Sacré-Collège. Vue telle f()rnio de République mériterait bien le nom de monarchique. Mais elle est unique. Dans la réalité (les choses, dans tous les états temporels, la République est ou arislocralique ou démocratique. Presque partout même, à cette heure, elle repose sur le suffrage populaire, est constituée en démocratie, et voilà pourquoi tant de gens confondent la République et la démocratie. Ce sont cependant deux idées et deux choses fort distinctes qui ont bien peut-être Tune avec Tautre de secrètes affinités, mais qui n'en demeurent pas moins très différenciées au point de pouvoir exister Tune sans Tautrc. Et on le verra mieux encore par ce chapitre et par le suivant : tandis que celui-ci a précisément pour but d'étudier l'idée de République indépendamment de l'idée de démocratie, l'autre se proposera d'étudier l'idée de démocratie indépendamment de l'idée de République.
Voilà donc à quoi se réduit le système républicain : la magistrature suprême y sort d'un collège électoral. Quel que soit ce collège, restreint ou étendu au peuple entier, élu lui-même ou investi par la loi de sa fonction, c'est à la relation de ces deux termes que se réduit le schème constitutif de l'état républicain : une magistrature suprême, un collège électoral qui en désigne le titulaire
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Quelles sont les conséquences d'une pareille constitution? Sur quels principes repose-t-elle?
Il est évident d'abord que cette constitution n'est pas primitive. Ce n'est pas par la forme républicaine que les sociétés ont commencé de se gouverner. Au commencement de toutes les histoires se trouvent des rois désignés soit par leur naissance, soit par leurs services ou même par leur audace ou leur brigandage. Mais il suffit d'un mauvais roi ou d'un roi faible, ou d'un roi sans héritier évident pour que la critique s'exerce, pour qu'il y ait des doléances, des plaintes, des menaces, des contestations, finalement des révolutions et des changements de dynastie. Une fois la brèche ouverte au principe d'hérédité, c'en est fait, l'ère des révolutions ne peut plus guère se former ni la monarchie se réimposer. Car le système héréditaire a deux avantages : le premier et le plus visible, c'est d'enlever un prétexte aux révolutions, c'est d'assurer de façon quasi mécanique la succession de la magistrature suprême ; le second, moins apparent et en réalité plus important, c'est par l'identification des intérêts d'une
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famillo h ceux d'iino race tout entière d assurer la conlinuit(^ des desseins sociaux, de la politique nationale. Mais (évidemment, par le fait môme qu'une ri^volution s'est produite, cette double continuité dans les personnes et dans les desseins se trouve rompue, et l'autorité demeurant précaire entre les mains des détenteurs nouveaux du pouvoir, toutes les ambitions particulières entrant en éveil, l'intérêt général la plupart du temps obscur, la critique trouve libre jeu à s'exercer contre le principe héréditaire. Doit-on s'en remettre pour le bien-être d'un peuple aux hasards de la naissance dans une seule famille? Ne vaut-il pas mieux diminuer les risques du mal en substituant au sort le choix rélléchi, soit des plus intéressés au bon gouvernement social, soit môme de tous les intéressés? C'est ainsi que la République partout tend à succéder à la monarchie dès que des révolutions sont venues troubler l'ordre régulier des successions princières. Seule, encore une fois, l'Eglise catholique, constituée dès la première heure, grâce à son fondateur et au célibat de ses pontifes, en république monarchique, n'a pas eu h subir les révolutions, car, du premier coup, elle était fondée sur le principe électif.
Partout ailleurs, le système héréditaire a cédé ou quelque jour cédera la place au système de
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rélection, en vertu de la loi universelle qui fait passer toutes les actions humaines du domaine irréfléchi de Tinstinct au domaine délibéré de la réflexion et du choix. L'hérédité, sous la forme qu'elle a revêtue et qu'elle revêt encore dans tous les systèmes sociaux que nous connaissons, ne fournit que des présomptions instinctives ; elle ne laisse à peu près aucune place à l'intervention de l'intelligence, de la délibération réfléchie, elle doit donc disparaître, et si jamais elle reparaît et reprend dans le devenir social son antique rôle, ce qui est parfaitement possible, ce ne sera que parce qu'une réflexion plus approfondie, une connaissance plus pénétrante des lois de l'hérédité familiale et de l'organisation sociale auront permis de joindre aux avantages spontanés du système héréditaire les bénéfices réfléchis du système électif. Mais nous sommes loin encore de ce stade synthétique et probablement définitif. Nous sommes au second stade, au 'stade de la réflexion et du choix social succédant ou tendant partout à suc-, céder au stade de l'hérédité et de l'instinct. 11 nous paraît donc que tous les peuples, toutes les sociétés civilisées aboutiront un jour ou l'autre à la forme républicaine en vertu d'une loi aussi fatale que celle qui fait passer chacun de l'enfance à l'âge adulte, à moins qu^l ne meure en route.
Voilà pourquoi il est inutile de maudire la République, Avec ses défauts et ses vices mômes qui sont précisément ceux auxquels rhomme adulte, dans sa liberté, peut s'abandonner, elle a aussi les qualités, les nobles vertus que peut produire l'activité libre. Œuvre de la liberté, elle peut être bienfaisante ou malfaisante, admirable ou détestable. Ce sont ses risques comme c'est sa gloire de pouvoir beaucoup pour le bien ou pour le mal, pour la gloire ou pour la honte, pour la mort ou pour la vie. Ce sont là ses risques, mais dans leurs alternatives ils enferment une richesse dramatique plus grande qu'une sécurité routinière et machinale, comme la jeunesse orageuse vaut mieux malgré ses dangers que l'innocence paisible mais ignorante du premier âge, et enfin si ce sont des risques ce sont, comme s'exprimait Socrate, de beaux risques à courir.
Le résultat de ces considérations consiste à montrer que la République, une fois établie dans un pays, surtout après plusieurs tentatives de restaurations du système héréditaire primitif, surtout quand la République a duré, devient très difficile sinon impossible à changer et, y parvînt-on, ce ne serait que pour peu de temps, du moins jusqu'au moment où la science sociale aura découvert les lois du stade définitif dont nous parlions
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tout h rheurc. Mais alors la scionco aura fait son œuvre de lumière et de conversion. Nous en sommes fort loin encore. En attendant, les bons citoyens ont donc pour devoir, quand ils remarquent dans le gouvernement des vices évidents et des tares qui compromettent non seulement le bien-être mais même la vie sociale, non pas de chercher à renverser la République, mais d'étudier plus à fond l'idée même ou l'essence de ce système constitutionnel, afin de se rendre compte quel est l'accident qui est venu l'altérer et le vicier pour pouvoir après signaler à tous la cause cachée et des vices et des tares et montrer que ces tares sont le fait des hommes et non du régime, que ces vices tiennent à la perversion des volontés iadividuelles et non pas à la nocuité d'un état social. C'est ainsi qu'on pourra « amender la législation en conservant la constitution » , et qu'on pourra réclamer des réformes non pas au nom d'une réaction, d'avance condamnée à l'insuccès, mais au nom même de l'idée républicaine.
Et nous sommes ainsi ramenés, malgré l'apparent détour, à notre question principale : En quoi
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donc consiste cotlo idée fondamentale qui forme comme Tessence, Tdme ou la loi constitutive du système r(^publicain ? C'est ce que nous ne pouvons manquer de découvrir en analysant les conditions que doit réaliser la maîtresse pièce du réj;ime républicain, à savoir le collège électoral, (l'est de lui que tout procède. Si ses choix sonl mauvais, tout sera mauvais et le régime sera détestable ; si ses choix sont bons, tout deviendra bon et le régime sera excellent. Mais pour que le collège électoral fasse de bons choix il faut : 1" qu'il le sache, 2° qu'il le puisse, 3° qu'il lo veuille. Savoir, pouvoir, vouloir, tout est là.
A. Pour que le collège électoral sache choisir, il faut qu'il connaisse, qu'il devine ou qu'il pressente ce qui est utile au corps social, il faut encore qu'il soit en état de discerner les dispositions et les aptitudes des candidats ;
B. Pour que le collège électoral puisse choisir il faut qu'il soit libre, indépendant de toute force, de toute contrainte extérieure ;
C. Pour que le collège électoral veuille bien choisir, il faut qu'il fasse abstraction de ses intérêts particuliers, qu'il se libère de tout égoïsrae individuel pour ne songer qu'au bien social.
Ce qui veut dire que le collège électoral doit avoir la science des adaptations sociales (A), jouir
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de rindépendance extérieure (B), et posséder la liberté intérieure (C). Un collège électoral qui ne connaîtrait ni les besoins, ni les aspirations, ni les traditions de la société dont il devrait désigner le chef, ne pourrait guère que faire de mauvais choix ou, du moins, des choix hasardeux; un col* lège électoral qui voterait sous la pression ou la menace d'une puissance étrangère ne ferait plus Télection lui-même et par conséquent ne remplirait pa« sa fonction ; un collège électoral qui voterait selon ses préjugés, ses passions ou ses intérêts particuliers sans tenir compte de l'intérêt national ferait sûrement de mauvais choix. Le sens social et la liberté, voilà les deux bases de la République. Quelle que soit l'étendue du collège électoral, il faut, pour que les choix puissent être bons, que les électeurs soient libres et qu'ils aient le sens social. Et leur liberté n'est qu'un moyen au service du développement social. Car, d'une part, s'ils doivent être indépendants de toute puissance étrangère à la nation, c'est parce que cette puissance, par sa nature même, peut et même doit poursuivre des fins différentes des fins nationales, et s'ils doivent être aussi indépendants vis-à-vis des autres forces intérieures à la société, c'est pour conserver à l'organe qu'ils constituent dans l'organisme social le privilège d'une fonc-
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tion que la constitution sociale a réservée à lui seul (i'ap^^s des raisons intimes qui sont rorigino mc'^me de la loi. D'autre part, s'ils doivent se libérer de tout égoîsme, c'est pour n'avoir d'autre but dans leur choix que Tintérôt général. Tout donc se ramène au bien commun, la science pour le connaître, la volonté pour s'y diriger, la puissance pour l'accomplir. Et de même que dans rindividu humain l'intelligence et la volonté ne peuvent se séparer mais sont constamment Tune vis-à-vis de l'autre en action et en réaction réciproques, se commandant et se déterminant tour à tour, de même dans un collège électoral la conscience sociale et la liberté sont constamment dans une union intime, car le corps électoral n'a pas seulement le devoir de se conformer à sa conscience sociale et le droit de s'y conformer librement, mais il a encore le droit d'instruire, de meubler, de développer cette conscience sociale et pour cela il a encore besoin de sa liberté. La liberté de s'instruire n'est qu'une forme ou mémo une condition de la liberté du vote.
L'électeur a donc le droit d'étudier les choses sociales, de se pénétrer des connaissances théoriques qui peuvent éclairer son vote, en particulier des connaissances d'ordre politique et économique et de toutes celles qui, comme l'arithmétique
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OU la géographie, sont indispensables à Téconomiqiie ou à la politique. Il a encore le droit de se former, en étudiant la langue, l'histoire et les traditions de sa race, une conscience adéquate à la conscience nationale. Grammaire, histoire, arithmétique, géographie, instruction civique, telles sont donc au minimum les connaissances indispensables à rélecteur et qui doivent être plus ou moins développées selon que l'élection contribue de plus près au gouvernenâent et à la confection des lois.
L'électeur a donc droit aux connaissances nécessaires pour former et développer en lui le sens social. C'est par conséquent pour la société une obligation de fournir aux futurs électeurs les moyens d'acquérir ces connaissances indispensables. Dans toutes les sociétés il y a eu des écoles sociales. Nulle part la société n'a pu, ne pourra se désintéresser de la direction sociale donnée aux esprits, mais nulle part on n'a dû s'en inquiéter davantage que là où la perpétuité sociale n'est assurée que par la continuité de la volonté dans une assemblée d'électeurs sans cesse renouvelés. Pcut-<m concevoir une nation sans un attachement de tous les citoyens à une certaine continuité de la vie nationale, sans ce que l'on appelle le patriotisme? A toute société, pour vivre, il faut
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lin iiléal, un attachement, une foi. C'est cette foi nationale qui, développée, agrandie^ élevée des refilons obscures de Tinstinct aux régions plus élevées de la réflexion, constitue le senâ social ou la conscience sociale. En dehors de ce sens social <le celle conscience sociale, il peut bien y avoir des votes et tout l'appareil extérieur de réleclion, il ne saurait y avoir une élection véritable parce qu'il n'y a -choix que s'il y a intelligence des choses entre lesquelles il faut choisir et que l'élection suppose le choix. Surtout il ne peut y avoir continuité sociale si d'un scrutin à l'autre l'idée de la vie nationale, l'àme de la nation, ne s'est pas transmise toujours la même en son fond aux successives générations d'électeurs. L'électeur a donc besoin de recevoir une instruction, une éducation sociales; la société a le devoir de lui fournir les moyens de recevoir cette éducation. Et par là même elle a Tincontestable devoir de veiller d'abord h ce qu'il reçoive cette éducation et ensuite Il ce que cette éducation soit conforme aux idées, aux sentiments et aux traditions qui constituent la conscience nationale. L'électeur, par le fait seul qu'il est chargé par ses fonctions mômes de perpétuer l'àme nationale, doit être par son éducation incorporé à cette âme ; il ne saurait Télrc s'il n'éprouve pas les sentiments nationaux,
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s'il n'accepte ce minimum de propositions sociales élémentaires et dont quelques-unes varient d'un pays à l'autre, dont l'ensemble constitue le dogme social. L'instruction civique est donc une conséqvience de l'idée républicaine, et la République a incontestablement le droit et le devoir même de veiller à ce que cette instruction soit donnée et de surveiller pour qu'elle soit donnée comme il faut. Ces propositions générales qui, dans l'application, peuvent paraître dures à quelques-uns, ne sauraient pourtant être contestées. Voyez l'Eglise : elle a toujours revendiqué le droit de former l'âme sociale du chrétien en tant que chrétien et de surveiller cette formation.
Ainsi il est de l'essence môme de la République de donner une formation à Tesprit, à l'âme du citoyen, c'est-à-dire de l'électeur quel qu'il soit. C'est à cette seule condition qu'elle peut vivre et assurer la continuité de la vie nationale. Dans une monarchie héréditaire où il n'y a que des sujets et un monarque, seul le roi est citoyen, lui seul a besoin de recevoir une formation spirituelle appropriée à sa fonction; de là l'importance que les vrais et grands monarques ont toujours attachée à l'éducation de leurs fils ; pour les sujets il suffit de leur enseigner l'obéissance. Qu'ils soient toujours prêts à obéir à leur prince, à cola se
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lM)rne pour eux le devoir social, la docilité est leur seule vertu civique. 11 en est, d'ailleurs, de in("^nie danâ une république pour tous ceux qui ne sont pas électeurs. Ils n'ont pas à se former une conscience civique, à se faire une opinion, à contribuer de façon plus ou moins directe à la direction sociale, à la confection des lois, il leur suflit et il sufllt à la vie sociale qu'ils soient dressés à Tobéissance. A mesure que sous la monarchie môme une part plus grande est laissée aux sujets dans la direction sociale, à mesure, par conséquent, que la liberté augmente, que la monarchie incline vers la République et que le sujet s'achemine à la dignité de citoyen, le devoir social devient plus complexe, la formation sociale plus minutieuse à la fois et plus nécessaire. Les femmes mêmes qui dans notre constitution ne jouissent pas du droit électoral ne doivent pas moins être formées au civisme parce que, mères présumées des citoyens de l'avenir, cducatrices nées de ces citoyens, elles doivent avoir dès âmes de citoyennes. Une monarchie peut se contenter, à la rigueur, de l'obéissance matérielle, de la discipline extérieure des mouvements et des corps; l'organisme national a une âme, celle du roi, et cette àme, à la rigueur, peut lui suffire. Mais une république ne saurait vivre si une discipline spi-
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rituelle, une acceptation volontaire, un acquiescement de Tesprit ne viennent assurer la domination de la loi. L'esprit d'une nation monarchique peut, à la rigueur, ne se trouver que dans le roi ; l'esprit d'une nation républicaine doit être diffus à travers tout le corps social. Il y a un esprit républicain et il importe au plus haut point que tous les citoyens le possèdent. La monarchie peut se passer d'exercer une autorité spirituelle, de professer aucun dogmatisme, l'obéissance et la docilité extérieure tiennent lieu de tout. On peut obéir par routine, par crainte ou par docilité raisonnée, on n'a nul besoin de rendre compte des motifs de l'obéissance ; pourvu que l'obéissance existe, l'ordre est sauf. La République exige un assentiment intérieur, une volonté sans cesse renouvelée de respecter l'ordre. La monarchie est une puissance d'ordre mécanique et matériel ; la République, une puissance d'ordre spirituel et moral. Et c'est justement pour cela que les conflits avec une puissance d'ordre différent, sont plus nombreux et plus graves dans une république que dans une monarchie. 11 suffit que le roi sache établir et respecter l'ordre entre sa liberté propre dans le domaine temporel et la puissance spirituelle : l'ambition rend parfois le problème pratiquement difficile, les luttes du Sacerdoce et de
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l'Kmpire le prouvent surabondamment, théoriquement la solution n'en reste pas moins facile, car le prince, pour peu qu'il se rende compte de son vrai rôle, ne vise en aucune façon à la domination des esprits ou des consciences, ou, s'il y vise, c'est qu'il y voit un riioyen pour développer ou pour assurer sa puissance temporelle. Un roi, pourvu qu'il fût bien certain de régner sur les corps, ne chercherait pas h régner sur les âmes. « Qu'ils chantent, pourvu qu'ils paient », disait Mazarin. Une république ne peut pas se contenter de cela, il lui faut au moins une part des âmes; le départ que le roi doit faire entre la liberté légitime de son autorité et son respect pour la puissance spirituelle, chaque citoyen doit l'opérer dans la République, et parmi ces citoyens il peut y en avoir, il y en a qui ne reconnaissent aucune autorité h la puissance spirituelle devant laquelle un certain nombre de leurs concitoyens seraient disposés à s'incliner. De là une complication infinie et par conséquent une difficulté extrême non seulement pour résoudre le problème, mais même pour le poser ; que sera-ce si la puissance spirituelle avec laquelle il s'agit de s'accorder, à laquelle il convient de faire sa place est présentée, grâce à des préjugés, h des inexactitudes de langage perfides ou involontaires, à des traditions
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tnal comprises, comme hostile aux principes mômes de l'Etat républicain?... On peut maintenant comprendre comment et pourquoi on s'en va de droite et de gauche nous répétant, aussi bien dans les colonnes de la Gazette de France que dans celles de la Lanterne^ qu'il y a antinomie entre TEglise catholique et la République, entre Tcsprit catholique et l'esprit républicain. C'est pourquoi les rédacteurs de la Gazette de France assurent que l'Eglise ne sera libre que lorsque la République aura été renversée, tandis que les rédacteurs de la Lanterne proclament que la République, pour vivre, doit étouffer la puissance de l'Eglise et que le cléricalisme, enfin, qui ne saurait se distinguer du catholicisme, est bien toujours l'ennemi.
Et, en effet, la question est là : il est vrai que la République n'est pas un gouvernement comme un autre, qu'elle prétend sur les âmes à sa part d'empire sans laquelle elle ne pourrait pas vivre, que son esprit même lui impose une certaine législation et qu'elle a, si elle a le droit de vivre, le droit d'édicter cette législation, de maintenir cet esprit. Ce n'est pas là ce qu'il faut ou débattre ou contester; ce sur quoi peut et doit porter le débat, c'est sur le point de savoir si l'esprit républicain et la législation qu'il ne peut manquer de
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produire doivent nécessairement entrer en conflit avec Tesprit catholique et la puissance légitime de TEglise. Rien n'est plus propre à faire éclater Tantinomie, ou au contraire à dissiper les malentendus, de toute manière, à éclaircir la situation, que Tétude approfondie de Tidée de République et de toutes les conséquences dont elle est grosse.
Ainsi la République est constituée par la substitution de l'élection, du choix intelligent et libre à rhérédité. Et il en résulte que, pour que le choix soit intelligent, conforme au bien commun, le citoyen doit recevoir une éducation et une instruction civiques, ce qui implique la nécessité pour la République d'avoir un esprit et une doctrine. Mais il faut aussi que le choix soit libre, que le citoyen exerce en pleine indépendance sa fonction électorale, et par conséquent son indépendance doit être protégée vis-à-vis de toutes les tentatives d'intimidation ou de contrainte, de violence ou de séduction. Point de promesses, point de menaces, rien de matériel qui puisse, par son oppression, faire pencher l'arbitre électoral, uniquement des raisons, et des raisons tirées de
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rintérêt général ou immédiat ou lointain. Mais puisque c'est par Tesprit que l'électeur doit se décider d'après des raisons intellectuelles, il a donc le droit et le devoir même de s'éclairer, et voilà, par conséquent, ouvert devant lui le vaste champ des investigations sociales. 11 a le droit de s'inquiéter de ce qu'ont fait les candidats entre lesquels il doit choisir, de ce qu'ils ont le projet de faire. 11 doit pouvoir connaître ce qui s'est fait, être mis au courant des résultats et des contrecoups des mesures prises, des lois promulguées ; il doit donc avoir toute liberté de s'informer et de discuter, toute liberté encore de chercher à faire des prosélytes, de s'efforcer de montrer aux autres la vérité qu'il a découverte pour lui-même. Puisqu'il est de par la loi constitutionnelle chargé de voter, que le vote est une fonction personnelle qui ne saurait se déléguer, il ne doit pas plus voter selon un mot d'ordre, d'après une autorité, que remettre son droit à un autre qui en userait h sa guise. La République a sans doute un esprit et une doctrine, mais cet esprit ne détermine pas les décisions pratiques singulières, et le premier dogme de la doctrine républicaine, c'est que la liberté de l'électeur doit rester entière. 11 doit se former à lui-même ses convictions, et s'il s'en déclarait incapable, il mériterait d'être frappé de
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di^cli(^ance civique. A tort ou à raison, la loi a affirmé sa capacité ; il doit donc, pour obéir à la loi mémo, se reconnaître capable et se décider d'après des raisons h lui. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas le droit de prendre conseil, mais ce qui veut dire qu'il doit, lorsqu'il prend conseil, ne le faire que pour obéir h des raisons. Le devoir du vote implique donc pour le citoyen le devoir de se rendre compte, de s'éclairer, autant que possible par lui-môme ou en recourant aux lumières qu'il a jugées par lui-même les meilleures. I*ar conséquent, le citoyen a le devoir et le droit d'examiner tous les actes de ses élus ; si ce sont des législateurs, de se rendre compte de la valeur des lois qu'ils ont édictées ; si ce sont des administrateurs, de leurs procédés d'administration; si ce sont des juges, du bien fondé de leurs sentences et de leurs verdicts. L'électeur a sur l'élu ' un droit de contrôle et de surveillance : il a donc le droit d'être renseigné et de se constituer à luimême une opinion sur les différents objets dont l'élu devra s'occuper.
Et sans doute l'élection n'implique pas nécessairement le mandat impératif, elle implique plutôt le contraire. La loi ne remet à l'électeur que le choix du gouvernant, elle ne charge pas l'électeur de gouverner. II ne doit donc pas s'immiscer
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dans le détail des décisions particulières de son élu, il doit laisser Télu, une fois investi de sa fonction, libre de Texercer selon sa conscience et ses lumières; une fois qu'il a voté, il a épuisé son droit jusqu'à ce que la loi le convoque pour une élection nouvelle. Mais s'il n'a pas le droit de peser sur la conscience de son élu, l'électeur a le droit incontestable de le juger, de l'apprécier et par conséqueiit de le choisir de nouveau ou de lui refuser sa voix à l'expiration de son mandat.
Tout cela suppose que l'élu agit au grand jour sous les yeux de ses électeurs ; le pays légal a le droit de connaître la marche des affaires publiques, de les discuter, de critiquer tous les actes du gouvernement. La République ne peut être qu'un gouvernement au grand jour, de libre discussion, un régime de lumière et de liberté. De là vient que la liberté de la tribune, la liberté de la presse, la publicité de tous les débats sont des exigences de l'idée républicaine et comme des dogmes républicains.
Mais pour que cette liberté de critique et de discussion, pour que cette publicité n'entravent pas l'action gouvernementale et ne la rendent pas instable en mettant en question les bases mômes de la société et de la nation, il est indispensable que l'idée nationale, la foi patriotique.
il 8 I.A CRISE SOCIALE
un minimum de dogmatisme social soient acceptés d'un commun accord par tous les citoyens, de façon à ce qu'ils s'interdisent de mettre en discussion ces points fixes sous lesquels aucun dessein politique, aucune amélioration sociale ne sont possibles. En dehors d'une idée nationale bien assise et unanimement acceptée, de quelques dogmes sociaux indiscutés, la République ne serait plus qu'une puissance d'anarchie sociale, de dissolution nationale. Comment, en effet, serait-il possible de suivre une politique quelconque, à l'intérieur ou à l'extérieur, si tous les citoyens n'avaient pas dans l'esprit, dans Tàme, un idéal à peu près semblable de la vie et du développement national? S'il était possible, à chaque élection, de mettre en question l'unité de la France, ou ses acquisitions coloniales, ou la valeur des traités conclus en son nom, ou la légitimité de ses espérances et de ses regrets, il n'y aurait plus ni traités possibles avec aucune nation, ni organisation de l'armée ou de la marine, ni administration, ni même travaux publics. Le dogme de la solidarité nationale, de la dépendance où nous sommes vis-à-vis du passé de notre pays s'impose à nous tous. Aucune vie ne peut se développer ni môme durer si elle est interrompue î\ chaque instant ou bouleversée par de brusques
l'idée REPLBLICALNE 419
changements d'organisation et de direction. Le libre examen qui se trouve à la base de la République est donc nécessairement limité par un dogmatisme national tiré des traditions historiques. Une nation est un être qui vit et se développe ; son histoire est Tœuvre du génie inné de la race. Les spontanéités du génie national ont suivi la loi du développement naturel ; la réflexion ,quidans une République, procède à Télaboration des actes nationaux, n'a pas le droit de contrecar rer la vie nationale sous le vain prétexte de mieux la comprendre ou de Faméliorer. Nous ne saurions sans doute en tout et pour tout être liés par les agissements de nos pères, il se peut qu'ils se soient trompés comme nous pouvons nous tromper nous-mêmes, mais il est possible de découvrir sous les insuccès et sous les erreurs les lignes maîtresses et dominatrices du développement national. Nous n'avons pas, sous le vain prétexte d'un idéal intellectuel qui ne saurait être qu'un mirage, le droit de remettre en question les lois d'existence de notre nation.
On dira peut-être : Où est la barrière et quel est le frein qui empêchera les électeurs de rompre la continuité de la vie nationale ? Peut-on espérer, puisqu'ils ont tout pouvoir de faire ce qu'ils veulent, qu'ils sauront sacrifier leurs passions, leurs
iiilcri^ls momentanés aux intérêts durables de la nation? Peut-on espérer surtout d'un corps électoral toujours fragmentaire et toujours en mue qu'il aura des vues d'ensemhle et des desseins continus? — (^eux qui font cette objection et qui d'ordinaire sont des partisans de la monarchie ne voient pas qu'ils transposent tout simplement, en l'adressant à la volonté multiple des électeurs, l'olyection si souvent faite à la volonté unique du monarque souverain. Au-dessus du souverain, il n'y a aucune puissance matérielle, il n'y a que la puissance morale de Tidée nationale, du vouloirvivre social. L'éducation seule est susceptible de faire de cette idée un frein capable d'assurer le triomphe des exigences du bien commun sur les convoitises ou les caprices des intérêts particuliers. La volonté souveraine d'un seul est, sans contredit, plus facile à discipliner que celle de plusieurs, mais ses soubresauts sont aussi plus dangereux. On court des risques différents en république et en monarchie, mais de chaque côté des risques à peu près égaux.
C'est pour obvier à cet inconvénient que quelques publicisles ont soutenu en ces derniers temps que pour vivre une République avait besoin d'une certaine classe de dirigeants afin de maintenir l'homogénéité de direction nécessaire à toute vie,
l'idée RÉPUBLICALNE 421
en sorte qu'à leurs yeux une République ne saurait vivre que grâce à une aristocratie (1), et ils ajoutaient que Taristocratie, qui avait chez nous assuré la vie de la troisième République par la persistance de ses doctrines et la continuité de ses desseins, était la Franc-Maçonnerie. Et je ne m'inscris pas tout à fait en faux contre ces considérations. Mais je crois que la vue de ces publicistes est troublée par ce qui a été et qu'ils négligent ce qui aurait pu ou aurait dû être. Rien a prio?n n'aurait empêché les écoles de la République de remplir le rôle qu'a joué chez nous la Franc-Maçonnerie et de le remplir d'une façon bien autrement fructueuse, libérale et nationale. C'est aux pères de famille et à l'instituteur qu'il appartient de cultiver dans les âmes l'idée nationale; c'est la famille et Técole qui doivent transmettre aux enfants, citoyens futurs, l'image traditionnelle de la patrie. Ce qui nous a le plus manqué^ au milieu de nos misères, c'est d'avoir ce souci de la tradi-
(t) Parmi ces publicistes, il faut nommer M. Henry Déranger qui, dès 1895, revendiquait pour les « intellectuels » le rôle aristocratique. — L'Aristocratie infeltectuelle, in -12, Colin. (Voir notre ouvrage Les Livres et les Idées, Vî. A la recherche d'une aristocratie, in-8% Lecofpre, 1896.) Mais le plus dogmatique à la fois et un des plus pénétrants est M. Charles Maurras qui, depuis deux ans, a publié dans plusieurs journaux, dans la Gazette de France, en particulier, des essais politiques de premier ordre et où presque tout est juste, sauf les conclusions pratiques;
tioii nationale, et, au moment où nous devions assurer nous-mêmes la continuité de la vie de la nation, de n'avoir qu'une idée très vague de ce qu'était cette vie, des directions qu'elle avait prises et de celles qu'il lui fallait suivre encore. Dans les écoles en général et dans les écoles catholiques en particulier, on apprenait bien aux enfants qu'il fallait obéir aux lois, mais on aurait dû les instruire qu'il leur incombait sous la République un autre devoir que celui d'obéissance, il aurait fallu leur apprendre à faire la loi. Plus tard, quand on s'aperçut que certaines lois étaient ou mal faites ou oppressives, on déclama contre ces lois plutôt qu'on n'agit de façon à tarir le mal à sa source en rectifiant ou en fortifiant la volonté des citoyens. Ce n'est pas seulement faute d'un enseignement religieux que la République chez nous a causé tant de perturbations, c'est surtout peutêtre faute d'un enseignement tout à fait laïque, pour parler le jargon du temps, qui instruisît tous les enfants des indispensables vérités patriotiques. Ce qui nous a manqué, c'est moins peut-être encore l'idée religieuse que l'idée nationale. La famille doit être la conservatrice du sens national et l'école en doit être l'éducatrice. Catholiques ou non catholiques, tous devraient s'accorder sur les éléments essentiels de l'idée de la nation. Ce-
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qui fait que chez nous la lutte est si violente et Tapaisementsi difficile, c'est que le catholicisme est si intimement môle à la vie de la nation, les traditions catholiques sont si étroitement liées aux traditions françaises que beaucoup, hostiles au catholicisme, ne savent pas voir qu'un grand nombre de mesures politiques qui apparaissent comme favorables au catholicisme doivent être soutenues par tous les Français uniquement parce qu'elles sont utiles à la patrie. Ces mesures alors leur deviennent suspectes, ils les combattent, et par anticatholicisme arrivent à être des antifrançais.
Au dogmatisme national indispensable à la République pour éviter l'anarchie politique, il faut joindre un dogmatisme social et moral indispensable pour éviter l'anarchie sociale. Ne pas mentir, respecter le droit et la propriété d'autrui, reconnaître l'autorité des lois et des magistrats institués par la loi, savoir se dominer soi-même pour ne pas céder à tous ses penchants, à tous ses caprices, avoir en un mot l'idée du devoir et la notion des plus indispensables devoirs, ce sont là choses dont aucun homme ne peut se passer, mais bien moins que tout autre un citoyen libre qui, n'étant pas soumis à une contrainte extérieure, doit, par \h même, être d'autant plus entraîné h
12 i LA r.RISE SOCI4LE
roconnailro dos freins intérieurs. L'éducation momie dfiil donc venir se joindre à l'éducation patriotique et civique.
On voit donc, par là, que notre troisième Répulilique a eu raison d'introduire dans le programme scolaire une instruction civique et morale, et les républicains ont raison de soutenir que la loi d'obligation scolaire avec l'enseignement civique et moral qu'elle édicté est une loi essentiellement républicaine et, en ce sens, intangible, c'estîVdire que la République ne saurait l'abandon* ner sans se renier elle-même et travailler à son suicide.
Mais on voit aussi que Tidée nationale et à plus forte raison Tidée morale et sociale n'est nullement en opposition avec Tidée religieuse, et plus Hpécialement avec l'idée catholique. Car il est de iVssence de la religion d'apprendre à l'homme ses devoirs, de le renseigner sur ses droits et de lui rendre sacrés les uns et les autres en les faisant reposer sur l'idée éminemment sainte et vénérable de la législation divine. Et il est de l'essence du catholicisme de considérer en l'autorité la fonction et non la personne ; toute son économie sociale est identique en ce point à l'écononiie républicaine; tout pouvoir catholique est ' dépondant dos personnes qui rexereent; c'est
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toujours à la loi religieuse et jamais h un hmiinii' que Ton obéit, de môme qu'en Républiqm^ [\crsonne ne doit jamais être sujet que de la loi. Lo catholicisme en développant chez le fidèle 1\ spril d'obéissance, loin de l'asservir, docile, à tous 1ns caprices, lui apprend à discerner l'autorité Ir^itime, à se tenir debout devant toutes les lymnnies, mais aussi à accepter avec soupl<*s>*o los ordres légitimes de l'autorité. Et cette diariplino d*obéissance n'est peut-être nulle part plus ulilo que dans une République où l'ordre ne poiil oivo maintenu que par la bonne volonté conri^rLaiih* des citoyens libres. Si d'ailleurs il est vrai, comnip personne ne le conteste, que les disciplinas murales du catholicisme excellent à produire la mnîtrise de soi-même, la liberté intérieure enlVui^ «lo l'esclavage des passions, tout dans le cnlhnlicisme, notion de l'autorité, conception de Tn^c'^i^sance et discipline intérieure, concorde avor n^ qu'exige l'idée, l'essence de la République. Kt par conséquent il n'y avait aucune n(3r(>ssiLt' pour la République h proscrire des écolrs los maîtres et les idées catholiques. Le catécliismi*, loin de s'opposer au manuel d'instruction ( i- YÎque, peut et doit faire avec ce dernier trrs \u\u ménage et, pour qui sait voir, le manuel ri'^'sl qu'une spécialisation appropriée des prinrijîi's
généraux qui so trouvent dans le catéchisme (i!. Ainsi donc, i\ la hase de la République comme de tout autre gouvernement, il y a un dogmatisme moral, un dogmatisme social et un dogmatisme national. C'est grâce à la fixité de ce dogmatisme primordial que la liberté des institutions peut se développer sans danger pour la sécurité des individus et pour le développement national. Kn dehors de lui il n'y aurait qu'égoïsme, abus de bi force, instabilité perpétuelle, menace constante (\o dissolution et de mort. Mais ce dogmatisme nVst assuré que par la constante bonne volonté des citoyens; c'est dans les âmes qu'il vit et par l'esprit qu'il subsiste, ce n'est pas une contrainte qui l'impose, c'est une foi qui le garde. Les assises de la République ne peuvent être qu'idéales, et par là encore la République est un gouvernement spirituel, qui a pour but les choses matérielles, mais qui ne les réalise que grâce à l'assentiment des esprits. Par là aussi, même en son fond dogmatique, elle repose sur la liberté, car ces assises idéales peuvent toujours être niées ou renversées par rignorance, la légèreté ou la perversité des
(1) On a vu dans le chapiire IV sur l'Ordonnance sociale comment rÉglise n'enseigne rien d'opposé à ce que professe de légitinie l'esprit moderne. Voir aussi notre ouvrage : Calholicisme et Démocratie, in-I2, Lecoffre, 1898.
iJïDÈE RÉPUBLICAINE 427
hommes. Et puisqu'elles constituent une foi, c'est par un acte de liberté que les citoyens leur gardent leur assentiment. Ainsi, de toute façon, même dans les choses les plus indispensables, môme en se pliant aux lois les plus inéluctables de sa nature sociale, le citoyen d'une République est libre, il n'obéit qu'aux lois qu'il a faites ou contribué à faire ou du moins qu'il a acceptées. Il veut l'obéissance qu'il donne et de toutes façons il est autonome. La République est fondée sur l'autonomie du citoyen.
Mais autonome ne veut pas dire capricieux ou révolté. Le citoyen doit obéissance à la loi. Il lui doit môme une obéissance d'autant plus stricte qu'il a lui-môme contribué à la faire. Et ce sont là les deux dernières conséquences de l'idée républicaine : le citoyen ne doit obéir qu'à la loi, mais il lui doit une entière obéissance.
Dans un système de gouvernement basé sur l'hérédité, la personne investie par sa naissance du pouvoir du commandement a, par cela môme, une autorité. L'autorité est donc ici personnelle et l'obéissance à peu près illimitée. Elle s'exerce,
on offot, vis-à-vis de Thomme et non par rapport à sa fonction. C'est Thorarae, tel homme, qui a droit au commandement, et son droit le suit partout où il est, tout le temps qu'il vit. Le subordonné est un assujetti, un sujet. Il obéit parce qu'il doit obéir : la fonction du maître est une fonction de commandement, et celle du sujet une fonction d'obéissance. C'est Socràte et c'est le christianisme qui, permettant au sujet de se demander si l'ordre reçu était contraire ou non à la loi divine, si, par suite, il pouvait en sûreté de conscience l'accomplir ou, au contraire, s'il devait refuser de l'accepter, firent faire à l'humanité les premiers pas vers l'affranchissement personnel. Dans une République, la conception du gouvernement est tout autre ; ce n'est pas à la personne qui commande que le citoyen est assujetti, c'est uniquement à la fonction qui exige le commandement pour que l'ordre social puisse régner. Ce n'est pas parce que cet homme est né de telle ou telle famille, qu'il est préfet, général ou évoque; si donc on obéit au préfet, au général, à Tévêque, ce n'est pas parce que cet homme est tel ou tel homme, il n'a droit à l'obéissance qu'à cause de la fonction qu'il remplit. Il est nécessaire que dans un département il y ait un chef d'administration, dans une armée un. chef militaire, dans
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vm diocèse un chef religieux. Le préfet, le général, révoque sont les organes de ces fonctions directrices, et c'est pour cette raison, et pour cette raison seule, que l'obéissance leur est due. Or, eola môme suffit à délimiter la sphère de l'obéissance, car le préfet n'a pas droit de commander pour les choses de conscience ; le général n'a pas d'ordres à donner aux percepteurs, ni l'évoque aux cantonniers pour l'entretien des routes ou pour le maniement d'armes aux soldats. C'est une loi sociologique qui exige que les fonctions sociales soient exercées par des personnages qui en sont ainsi les véritables organes, et c'est une loi de l'économie sociale comme de toute organisation qu'à la multiplicité des besoins sociaux doit correspondre une division des fonctions, une division du travail social, une division des pouvoirs. Une division, donc une détermination et une délimitation. On i!ie doit donc plus obéissance à une personne comme telle, en tout et pour tout; on ne doit obéissance à un homme qu'en tant qu'il y a droit en vertu de sa fonction, ce qui revient à dire qu'on n'obéit plus h un homme, mais à la loi. Do personnelle l'obéissance est devenue impersonnelle, d'illimitée limitée, d'indéfinie définie, et de corporelle enfin, spirituelle. C'est pour cela que la République ne comprend pas des sujets,
HU) I.\ CRISK SOCIALK
mais seulement des citoyens, au moins dans la s|)ln'»re de ceux qui, en vertu de la constitution, parlicipent aux élections.
Mais par cela môme, le citoyen se sent d'autant |>his obligé à ol)éir. C'est une grande incompréhension que de soutenir que la République est une école d'anarchie. Nulle part ailleurs, au contraire, ridée de soumission et d'obéissance ne peut être plus solide et plus raisonnée. Car si l'électeur nomme ceux qui doivent exercer le pouvoir ou désigner h leur tour, de façon ou d'autre, les titulaires des fonctions publiques, c'est bien parce qu'il se rend compte que ces fonctions sont nécessaires h l'ordre et à la prospérité sociale, en sorte que si, après l'élection, il refusait d'obéir, il tomberait dans la plus évidente contradiction, puisque, après avoir affirmé par son vote la nécessité de la fonction, il la nierait tout de suite après par sa conduite révolutionnaire. Sans doute, en un sens, l'électeur fait la loi et peut la changer; san^ doute, puisque la République repose sur l'autonomie du citoyen, chaque électeur, en fin de compte, n'y obéit qu'à soi-même, mais les changements ne sauraient y être subits, et de ce qu'on n'obéit qu'à ses propres décisions, cela ne signifie pas qu'on ait le droit d'en changer à chaque instant. Car la même loi qui établit la liberté et
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l'avitonomic du citoyen fonde aussi sur des raisons et cette autonomie et cette liberté, et, sous prétexte de liberté et d'autonomie, aller à rencontre de ces raisons ce serait ruiner l'autonomie et la liberté. Quelles sont, en effet, les raisons pour lesquelles le citoyen d'une République jouit de l'autonomie civique? Ces raisons ne sont pas tirées, comme l'avait cru Rousseau, comme l'a enseigné Kant, uniquement du droit a priori de l'individu humain, de la dignité morale de l'homme, elles ont leur principe dans l'utilité sociale. A une certaine étape de la civilisation et de la réflexion humaine, on aperçoit clairement que la fonction du commandement, le service social que rend le commandement est la seule raison d'existence du pouvoir. Dès ce moment, l'obéissance n'est plus personnelle, mais bien plutôt fonctionnelle; on obéit non à la personne, mais à la loi. Et, en môme temps, les moyens que fournit l'hérédité pour désigner le dépositaire du pouvoir, le titulaire de la fonction, sont critiqués et vilipendés, on préfère le choix libre et raisonné des intéressés aux hasards de la naissance. Par conséquent, Télecteur, en votant, remplit une fonction sociale, il accomplit un devoir bien plus qu'il n'use d'un droit, et de môme Télu, une fois élu, investi de sa fonction, n'a plus qu'à l'exercer de son mieux
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sans autre considération que le bien commun. I/cMecteur, après son \ote, a rempli toute sa fonction, il n'a plus, après, qu'à obéir à celui-là môme qu'il a élu. C'est ainsi, par exemple, que, dans l'Kglise, les cardinaux, après le conclave, deviennent les dociles exécuteurs des ordres du Pape qu'ils ont nommé.
Il ne faut pas, en elTet, confondre le droit républicain véritable avec le droit que Rousseau a cru pouvoir déduire de Thypothèse du contrat social, ou que Kant a voulu tirer de la théorie de la ya-. leur absolue de la personne humaine. Dans ces théories, si on les prend à la lettre, le danger d'anarchie demeure toujours menaçant, car si c'est en vertu d'un droit absolu que Thomme doit prendre part à la confection de la loi, chaque individu, d'abord, pourrait refuser obéissance à toutes les lois auxquelles il s'est opposé, et si les lois sociales dépendent exclusivement des libertés humaines, si une majorité a le droit de faire tout ce qu'elle veut, il n'y a plus ni justice ni ordre social. Mais il faut dire, au contraire, qu'en réalité l'électeur n'est pas souverain, que dans une République il n'y a qu'une souveraineté : celle de la loi, c'est-à-dire, en dernière analyse, la souveraineté des exigences de la vie sociale, exigences qui s'imposent à l'intelligence des électeurs aussi bien
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que des élus et qui, par la raison, doivonl gouverner les volontés. Ce ne sont pas les hum m os qui sont souverains, c'est la Loi, c'est la l'utHlinii, c'est rOrdré éternel et, pour tout résunn't' dun mot, c'est Dieu. Il n'y a pas que les répiililiqiieïï qui soient légitimes, les monarchies li^ t^unl à leur heure. L'évolution des organismes naliniiMiixdonne à ces organismes, à chaque momcuL ili^ leur développement historique, la constitution qui h'iir convient. Ge n'est pas d'après les à-coups de hi. liberté que les citoyens doivent établir la nmslitution et les lois ; c'est d'après les luiiiii^re^ de leur raison qu'ils doivent orienter vers lo bion social commun les décrets de leur lilMMltv VA Rousseau lui-même l'a bien reconnu (luand il a distingué dans les sociétés une volonté ;;éjirni(i', un vouloir-vivre social véritablement infiiilliblu et dont les exigences s'opposent parfois aux (h'cisions des majorités. Dans la République plus que dans tout autre gouvernement, c'est l;t ratsuii qui doit gouverner, et la liberté y consislr [uvcisément en ce que chaque citoyen n'obéit pas a uu maître, mais à la raison; et dans la Ripubliqui* comme dans tout autre gouvernement, cï^st il^qu ^:^ la raison et le bien commun que toutes Ir^ vu Imites doivent se régler, et c'est le devoir ruliu qiu est la raison première du droit.
i.'U LA CRISE SOCIALK
Ainsi raulonomie ne saurait amener à Tanarcliie. Bien plus, l'obéissance môme doit être plus slricte dans une république que partout ailleurs. Dans un gouvernement fondé sur l'hérédité, les sujets le sont à jamais, le pouvoir se perpétue d'une fa(;on quasi mécanique ; si les princes viennent à perdre le souci du bien commun, les sujets n'ont aucun moyen légal de ramener leurs chefs au juste devoir de leur charge. De là la nécessité pour tout moraliste d'admettre le droit de doléance, de résistance même et, finalement, d'insurrection. Aucun des moralistes qui ont creusé ces questions n'a pu refuser à un peuple opprimé, violenté, pressuré, le droit de refuser l'impôt et môme de se délivrer violemment d'un tyran. Les juristes de l'ancienne monarchie ont vivement attaqué les théologiens qui avaient reconnu aux peuples ces droits : c'est que les juristes plaidaient la cause de l'ordre social, tandis que les théologiens se posaient la question morale et se demandaient jusqu'à quel point des consciences opprimées et révoltées étaient coupables de péché. Mais dans un système républicain où nul pouvoir n'étant éternel, aucune injustice ne saurait être durable, nul ne saurait être excusable de se révolter ou de troubler l'ordre. Des moyens légaux sont ouverts soit pour faire sentir par la résistance
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passive les mauvais effets d'une loi injuste, soit pour arriver à la modifier ou à Tabolir ; se servir de ces moyens, ce n'est pas se révolter contre la loi, c'est, au contraire, lui obéir. Il vaut mieux môme se soumettre aux lois simplement vexatoires, jusqu'à ce qu'on ait pu les faire changer; seules les lois oppressives de la conscience qui, non seulement, lèsent le droit mais empochent l'observation d'un devoir, ne peuvent être observées. Mais, dans ce cas môme, le bon citoyen, en acceptant sans révolte violente les conséquences légales de sa conduite, donnera lès plus solides raisons pour arriver à convaincre le pays légal de la nécessité de l'abrogation de la loi. Car c'est une marque bien claire d'un désarroi social causé par une législation inique, quand, par le fait môme de cette législation, les meilleurs, les plus purs, les plus utiles des citoyens sont punis des peines qui devraient être réservées aux criminels.
On voit donc par cet exposé que la République est autre chose qu'une étiquette, que ce régime constitutionnel contient en lui une idée et que c'est seulement h la condition de pénétrer cette idée et de Tîiccepter que l'on a le droit de se dire républicain. Celui qui vient à la République ne
iM\ r.\ <:msE sociale
renonco pas simplement à travailler au retour de la monarrhie, il (l(^pouille en outre un ^tat d'esprit, pour en prendre un tout nouveau. De sujet il devient eitoyen. Il a^^cepte la liberté avec ses risques et ses grandeurs, il la comprend et il l'aime. II se désinléresse des personnes pour ne s'attacher qu'au bien commun, à la valeiu* des fonctions, à la justice, à la loi. Il est jaloux de son indépendance et sait garder son autonomie civique. Ayant fortement imprimé dans son cœur ridée nationale, tout imprégné du sens social, il a la conscience de la grandeur de son rôle, il est fier de sa mission. 11 regarde ses fonctions comme des devoirs et c'est sa raison qui dirige constamment sa volonté. Il ne s'étonne pas que le droit républicain soit différent en plus d'un point du droit monarchique, car il sait que le droit n'est autre chose que la loi de justice qui règle les relations entre les personnes ; par conséquent, dès que les relations respectives des personnes viennent à changer, et par le fait seul qu'il y a une justice éternelle et immuable, il doit y avoir un droit nouveau. 11 sait reconnaître que certaines lois sont essentielles à la République, comme certaines autres le seraient à la monarchie, et parmi ces lois, il n'y en a pas qui lui paraissent plus essentielles que celles qui assurent au corps élec-
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toral Tinstruciion civique ot morale et Tinformalion nécessaire h ses décisions. Il regarde avec faveur et cherche à développer tout ce qui assure la liberté, augmente les lumières, affermit le sentiment du devoir; par conséquent, loin de voir en rKglise une ennemie, il y voit une auxiliaire, un soutien de Tidéc républicaine. Jaloux de ses droits parce qu'ils résultent de ses devoirs, respectueux des droits d'autrui, il est d'autant plus soumis à la loi qu'il a pris part lui-môme à son établissement ; il révère en elle les exigences du bien social, la dignité de lajustice, la souveraineté de la raison, la majesté de Dieu.