PREFACE IX
nationale y la cie totale est diffuse en tous les individus, elle se maintient et se développe par le concours des volontés. Rien donc n'est plus important que d'établir l'existence du Sens social et d'en montrer l'importance. Car, pour que la vie nationale se développe d'une façon continue, il faut que chaque individu interroge son sens socicd et se ra)ige, docile, à ses lois. Il convient ici de récupérer une âme si^nple, de s'identifier au peuple, de se faire enfant. Toute la science la plus haute ne peut que semr à justifier les spontanéités irréfléchies de l'instinct national, du vouloir-vivre social inconsciemment diffus à travers toutes les consciences individuelles. C'est là le vrai sens de la Volonté générale dont il est si souvent question dans Rousseau. L'acte délibéré de l'esprit, la volonté individuelle trouve en cette Volonté générale sa règle et sa loi, bien loin cju'elle puisse la constituer; l'individu humain, loin de chercher à faire prédominer sur les autres son désir ou ses caprices, doit, au contraire, se conformer à l'ensemble pour s'accorder avec tous. Et ainsi le privilège de l'intelligence ne consiste pas à pouvoir imposer des lois individuelles, des vouloirs autoritaires et capricieux, mais à obéir à la loi sociale universelle, manifestée dans l'instinct, dans le sens social, en sachant seulement qu^elle obéit. C'est
en cette obéissance consciente et raisoruiée que,consiste la vraie liberté. Le bien ?i'est que dans la soumission à la loi universelle y le libre arbitre n'a de valeur que quand il se range à la loi, donc quand il n'invente ni ne crée rien; s'il veut inventer quelque chose proprement sien, créer véritablement, ce ne peut être que le hors la loi, c'est-à-dire le mal même. Mais la conscience que l'on prend par le sens socicd des tendances essentielles de la nation à laquelle on appartient, doit servir à nous empêcher de résister par ignorance à ces tendances vitales. Une nation qui veut vivre ressemble à une foule qui, voulant fuir un danger ou courir à un spectacle attraijant, se précipite vers une issue ; lin courant s'établit, fait des poussées inconscientes de chaque individu dans la foule, tous veulent marcher et aller du même côté, mais, faute de distinguer nettement l'issue, ou par désir égoïste d'aller plus vite et de devancer les autres, les poussées se font trop fortes d individu à individu, on piétine et on s'écrase. Qu'au contraire un ordre soit établi, que toïis sachent ce qu'ils ont à faire et le fassent posément, l'effort sera beaucoup moindre et la marche beaucoup plus rapide. L'intelligence ne crée rien, 7nais elle est un merveilleux outil pour bien faire, elle empêche la force de se disperser et de s'égarer.
PRÉFACK Xt
// eut donc de la plus grande utilité fh t/iscrrnf'r quelles sont les lois essentielles qui régissent If s sociétés, et c'est pour cela qu'après avoir traité du Sens social, nous avons parlé de la Division Jii travail social et de /'Ordonnance sociale. Dans la Division du travail social, nous avons fait cammt* l'analyse des lois de l'action sociale, et <lans /'Ordonnance sociale, nous en avons montré la Sf/nthl'se et nous avons profité de cette occasion pour faire voir comment quelques-uns des faits soriaa.r les plus controversés durant ces derniers tmvps n'étaient pas aussi extérieurs aux lois sociales qu'on l'a répété avec plus de bonne foi quf* rie vrai discernement,
A côté de l'ordonnance sociale générale et sous son égide, il y a place pour des sociétés on associations particulières. Le Droit d'association , si hizarre^nent contesté aujourd'hui à quelques-uns^ est un droit primordial de la nature humaine. Ou s'est attaché particulièrement, en ce chapitre, à faire voir que l'association, par elle-même^ ne créait aucun fait social nouveau, qu'elle ne faisail que multiplier les énergies et que, par conséquent^ bonne en elle-même et par elle-même^ elle devait être acceptée ou interdite, selon que les occupations auxquelles se livrent ses membres sont elles-mêmes interdites ou tolérées.
XII LA CRisK SOC î au:
Aprh avoir ainsi posf'^ les principes généraux de la vie sociale, on s'est mis en pri^sence du fait de la recherche tiniverselle d'une réfonne sociale. il y a des injustices économiques , il faut qu'elles disparaii^sent. Jusqu'à présent, en dehors du libéralisme quia fait faillite, il n'y a en présence qjie la réforme collectiviste et la réforme catholique. Se plaçant donc surtout au point de vue du travailleur pour envisager ces deux réformes, on a mis en parallèle la Condition du travailleur dans le socialisme avec la Condition du travailleur dans le catholicisme. On n'a pas jeté l'anathème au socialisme, on a, au contraire, rendu justice à ses hautes aspirations, mais, de l'analyse la plus impartiale et même la plus sympathique, on n'a pu tirer qu'une conclusion, c'est que le collectivisme est tin régime impossible et que, ftit-il réalisable, il ne ferait cjue remplacer les injustices présentes par d'autres qui sellaient pires et, en tous cas, plus insupportables. Le catholicisme, par son ins- [nration plus que par ses dogmes, par son esprit plutôt que par ses doctrines, fournit les moyens d'atténuer les injustices et même de les supprimer, tout en conservant à la vie sociale des chances et des ouverti(?Ts d'horizon que suppriine le collectivisme. Le remède au collectivisme se trouve donc dans l'esprit du catholicisme d'abord, parce que
pp.iîFACi-: XI :i
l'esprit (lu catholicisme rend inutile la réfonne collectiviste en supprimant l'injustice qui fournit le prétexte aux réformateursy et, ensuite, parce que la vie dans le catholicisme est plus noble, plus largcy plus vivante que dans le collectivisme. Le fait catholique absorbe le fait collectiviste et, par conséquent, le rend inutile. Le catholicisme vaut mieux que le collectivisme parce qu'il le rend inutile, il le détruit en le remplaçant.
C'est un autre fait que nous so7nmes en Fraiwe sous un gouvernement républicain et démocratique. Il faut ou se révolter contre ce fait et se mettre hors de la vie, hors de la loi nationale, ou l'accepter, et, si on l'accepte, l'accepter avec toutes ses conséquences. Il convenait donc de se demander quelle était l'essence vraie de la République et de la Démocratie, de tâcher de définir /'Idée républicaine et /'Idée démocratique pour savoir quelles sont les lois vraiment essentielles et intangibles qui régissent le fait ré^publicain et démocratique . A l'examen, aucune de ces lois essentielles ne nous a paru contraire aux lois du catholicisme. L'idée catholique, l'idée républicaine et Vidée démocratique n'ont rien en elles qui les opjjose et en fasse des ennemies naturelles. Il serait plus vrai peutêtre de leur trouver de profondes affinités.
Et cela^ vraiment, n'est pas étonnant si, comme
XIV LV CjUSK srn;i U,K
jt* It^ /ir^fsf' fh jditii PU pin^^y rV'.sV lit Vh' qui a mèsiHt, Lit raison logique /V mimnnnnfp mrmr nf stutmil ui'fiii* ruhnn iftnirf' cdlf' liahun suarf^niiiH' /'/ bitf'gmh' qtà sf> mahifpslp par ir friomphp tle (h y if*, Tonl Vf fpii est morl a mvritv th* nifutrir. Ut f/tiè/rssf f's/ ifit di*titrrile pf la furvp est hhp vertu. Il tj a- des /orres in justes^ i^ittis leur triuinphe uppartmt nr dnrr qntiu temps, A ht fin, c'est la force eruif^ q^^h s(*a!r^ friumph^'y /7 rettf jurée vraie se confond aeec la jitsdee. La rrrta (/fti saecombe ne succombe que pour un temps. La Loi t te me are la Loi. On ne ressuscite pas les formes mortes de thisloire. Il se peut c/ue fies monarchies ^ que des aristocraties reviveuf ; sofp'z. s tirs tpte ce serti sotfs des formes tiifforcutc^ de la fthnkdtti' ou ffe rtibsulnlisrac tir Loais XI \\ Le fait a raison quoittl il dure^ malgrt'* iattt ce t/u'un peut Itti trottrrr dr defechteux. Sa d\trèe murtpte sa raison tnènie. Et ces proposi/ious^ qtd paraissent scandaleuses et împerline/ttes^ le tlerietidront tntnns si on /es Iradtfit pttr ces anfrrs êqnivalenles ; Ldmmnw s^ agile j Dieu le ndtte^ — ta} ne saurait échapper à la loi diriae^ — et t:*est Diett qui fait toajotfrs par avoir raisoit.
La Monzie-Monlastfuc, 30 septembre lOOO,
' GIJAPITRE PREMIER
JanKiis peut-ôtco le mot de liberté n'a été prononcé aussi souvent que dans le siècle présent. 11 semble que le xix*" siècle ait été par excellence le siècle de la liberté. C'est au nom de la liberté que s'est faite la grande Révolution qui termina le siècle dernier; c'est au nom de la liberté que'se soiit faites toutes les transformations sociales, môme violentes, qui ont agité l'Europe. Jusque vers 1870, le libéralisme a été la doctrine dominante parmi les intelligences généreuses dans tous les pays civilisés. Or, il se trouve qu'au moment où ce siècle va finir le libéralisme subit incontestablement une éclipse ou une crise : ce n'est plus h la liberté que Ton vient demander la panacée universelle capable de guérir tous les
• ••Î.Â'*e*RlSE SOCIALE
maux dont souffrent les sociétés. Cette crise du libéralisme mérite d'attirer l'attention de tout penseur ; elle est plus intéressante encore pour les catholiques que pour les autres, car le catholicisme a expressément condamné le libéralisme, et il ne saurait être indifférent au cœur des croyants de voir aboutir à la faillite, par le seul poids de son erreur, une doctrine que TEglise a condamnée. D'autre part, il serait étrange que dans cet universel élan vers la liberté il n'y ait eu aucvme légitime aspiration, que tous les efforts de ce siècle aient ainsi abouti à une banqueroute définitive. Cette crise du libéralisme, qui est le triomphe de notre Eglise, est-elle à la fois la faillite du xix'' siècle et la faillite de la liberté? C'est ce que je me propose ici d'examiner, et pour cela, après avoir d'abord exposé les origines, les raisons philosophiques et l'évolution historique du libéralisme en ses diverses applications, je ferai voir les faits qui ont mis en évidence la faillite de la doctrine, les raisons de principe qui expliquent cette faillite et la rendaient nécessaire, et je terminerai enfin en essayant de faire voir l'âme de justice et de vérité qui se trouvait mêlée aux erreurs du libéralisme et que devront conserver vivante pour vivre elles-mêmes toute doctrine, ou te pratique sociales.
LA CRfSC DU LlHÉRALlSMf:
Qu'est-ce d'abord que le libt^ralisme ? Je crois que Ton peut le définir-, sans risquer d'ôtre contredit, la doctrine qui subordonne toute la pratique sociale au respect de la liberté. Or, comme la liberté est essentiellement individuelle, le libéralisme subordonne en fin de compte la société à l'individu, le droit social au droit individuel, l'intérôt social à l'intérêt individuel, et ainsi le libéralisme est la môme chose que l'individualisnre. C'est là un point reconnu, avoué, accepté par tous.
Une pareille doctrine dans les temps anciens eût paru quelque chose de monstrueux. Un citoyen de la Grèce ou de Rome tirait sa valeur de la cité à laquelle il appartenait, il se devait tout entier à sa patrie et il n'avait de droits que ceux que la loi lui reconnaissait. Toute sa liberté consistait dans l'obéissance aux lois et Socrate fut condamné pour avoir enseigné qu'au-dessus des lois écrites il y avait des lois non écrites d'après lesquelles la conscience pouvait et devait juger les lois écrites. hWntigone de Sophocle, toute touchante qu'elle soit, est une révolutionnaire. Les chrétiens et les martyrs scandalisent la conscience païenne