‹ La crise socialeChapitre 5 sur 25 · I.A CRISE SnfMAM · texte numérisé non relu

I.A CRISE SnfMAM

parer qu'ils refusent ilf* se soumoltrc aux lois jtIjjiieusos, dn prendre part au culte civique, d\jfïv'w Tcncens el. les victimes aux dieux do la t^Lt», (Juand le ehrislianisnie a Iriomphé, maigre le^ clianf^enieuLs cousidi'^raliks que la doctrine apporte aux principes, la cnncepliou sociale pratique reste la même. Il y a tm culte social, une doctrine sociale, et quiconque n'y adhère pas doîL i^tre maintenu hor^ de la citt^ comme les juifs, ou regardi^* comme un traître et traité en consc*quenee.

Dans les premières années du xvi" siècle, la Héforme refusa i\o rccoTinaîtro l'^uitoriti'^ religieuse, Lntliei", Zwin^le, (lalvin siuttienncnt que T^sprilvSaiut porte direciemcnl à la conscience de chaque lidcdc par T Ecriture. IHus de pape, plus de sacerdoce, plus d'Église enseignante. 11 n'y a plus que la communicaiiini ilirccte de rKsprit-Saînt avec cliaque conscience iuilividucUe, Quelle qu'ait ét<^ la pratique des r*^' for ma Leurs peu cohérente avec leurs principes, il n'est pas douteux que, frapres ces principes mêmes, le tirftît de cliaqno conscience devient ahsidu, inviolahle et sac.^i'^ Chaque conscience, serve vis-îi-vis de T*ieu, est lihre vis-îivis des hommes. C'est le point d'origine iion pas, comme on l'a dit trop souvent, de la lilicrtc^ de conscience, mais de Vindiviihialisun^ du lilicralîsme

h\ i;tnsK ni" MBERAUrtMf:

religieux; qui peut ^e formuler ou ces lernios ; La jvligion est afîaire de conscience inrlividuelle, luicune auloritï5 extérieure n a doue le droit tW^u connaître et la loi doit laisser libres toutes les expressions de la croyance religieuse.

La Héforme ayant ainsi^ fomlé rindivitlualisme ou lila^ralisme religieux, un peu plus^'d'uil sîfîcto apr^s, Descartes, dans sa Méthode^ (^établissait le point de dépari de rindividualisme pbilosoptiique. Descaries reprend à pied d'œuvre Lédilice eu lier du savoir et déclare qu'il philoso[>he comme s'il n'y avait pas eu des hommes avant lui. Pascal, vei's le mtMiie temps, dans sa Pri^fare d'tui TraUé (lu vide^ faisait fi raulorité sa pai^t, Descartes ne lui en réserve aucune, m Rien ne doit cHre accepté pour vrai si on ne Ta reconnm^vidcmment être teL n Or, l'évidence est œuvre absolument personnelle, d'où il suit qu'aucune vérité pliiln-. sophique ou scientifique ne doit être admise sur la foi d'une autorité quelconque. Chaque savant, ctiaque philosophe doit recommencer pour son propre compte toutes les démarches qui conduisent i\la vérité. D'où il résulte, bien évidemment, que rintelligcnce individuelle est seule juge du yraij qu'elle doit être laissée libre de l'atteindre comme elle peut, de Texprimor comme elle le voit La liberté de la pensée ou le libéralisme pliitoso-

phiqiie et scientifique sont les conséquences inévitables de l'individualisme cartésien.

Et je sais bien que Descartes reconnaît que la pratique doit être gouvernée par d'autres lois que la pure théorie et qu'il est bien loin de proclamer pour le philosophe le droit d'échapper à toute discipline sociale (1), mais il n'en reste pas moins que son principe môme fait du philosophe, de l'individu pensant, le seul juge des cas où il doit se soumettre aux lois de son pays, comme si elles étaient établies ou démontrées, ou de ceux au contraire où il peut contester les raisons de ces lois et leur bien-fondé.

Il restait un dernier pas à franchir, il fallait transporter l'individualisme du domaine de la conscience religieuse, du domaine de la pensée théorique et abstraite, au domaine de la pratique sociale, pour tout dire, à la politique. C'est Rousseau qui le franchit avec son Contrat social. La société civile est le résultat d'un contrat librement passé entre toutes les volontés individuelles. La société est une création des individus, une création de la liberté. Et Kant (2), amenant à leur point d'aboutissement logique les doctrines de Rousseau, finit à son tour par dire : La volonté hu-

{\) Cf. Discours de la Méthode, 3* partie.

(2) Critique de la raison pratique et surtout Doctrine du droit.

maine est essentiellement autonome, il serait immoral pour elle de se courber sous le joug d'une loi qu'elle n'a point consentie; donc, toute loi, pour être obligatoire, doit ôtre revêtue de l'assentiment des individus contractants. Le peuple est souverain, lui seul peut faire la loi, aucune loi ne saurait exister en dehors de l'assentiment, de la volonté du peuple. Tout ce qui est extérieur à cette volonté est immoral, antijuridique et antisocial. Elle seule peut se juger, et par conséquent tout ce qu'elle édicté doit être regardé comme juste et avoir force de loi. S'il est vrai, ainsi que l'a dit Benjamin Constant, que la Révolution a été un transfert de la souveraineté du prince au peuple, ces conséquences ne nous étonneront pas, car nous nous rappellerons que Bossuet disait des princes : (( Ils sont des dieux, et ils participent en quelque façon h l'indépendance divine. » L'individualisme social aboutissait ainsi au libéralisme politique qui pouvait donner naissance de façon également logique ou à une oppression des minorités par les majorités, ou à une anarchie également dangereuse. Ce sont ces doctrines que proclama la Révolution française et qu'elle mit en pratique.

Peu de temps après que Rousseau eut publié le Contrat social — le Contrat social di. paru en 1762 et la Richesse des Nations en 1776 — Adam Smith

LA CRISE snniAT.K

sY^c^vait contre Im iiistiUitions corporatives, les ^économistes et les physiocrates lui liront ùclio et îl fut proL'lamé par la Rthohition française qne tontes les eorporaiions, lous les règlemenlî^ do métiers devaient disparaîlre. Gliaque individu humain devait k sa guist\ ])ar un libre eoutrat, fixer avec ses co-con tracta ntn loî^ conditions de vente, . d'acliat, de salaire et de LravaiK Ni la coi'ponition, ni rÉtat n'avaient à se minier de ces affaires privées. Laissiez fain^ laissez passer, l/individnaltsmo pnlilique aboutissait an libéralisme économique. Toutes les Iransactîons étaient pmelamées libres ainsi que tous les contrats et si quelques restrictions étaient apportées comme^ par exemple, k la liberté de leslor ou à l'engagement des services pour toute la vie, c'était avec le but tneii avéré de maintenir sauve la liberté individuelle des enfants vis-à-vis des parents, des serviteurs vis-à-vis des mai très.

Voilà rcpuvrc des trois sîèeles qnî ont précédé le nôtre, œuvre logique, œuvre constante et qui tend vers le mémo but, à restreindre les droits sociaux, à augmenter les droits de l'individu, diminution do lautoritéj au f:;men talion de la liberté. L*homme qui, au xv' siècle encore, était un chrétien docile au l^ape, à son évéque et h son curé, un philosophe et un savant respectueux des

autorités anciennes, un sujet soumis à son roi, et qui, noble, soldat, magistrat, commerçant ou travailleur, observait fidèlement les règles de son ordre, de sa compagnie ou de sa corporation, apparaît au seuil du xix® siècle comme un libre penseur en religion et en philosophie, un citoyen libre en politique, un individu qui n'est plus tenu à rien envers sa famille, ses compagnons ou ses pairs. Il est libre et il agit seul, comme il Tentend et comme il le veut.

11 est libre, mais il est seul. On a beau empocher les associations d'exister, comme les individus ne sont égaux ni en intelligence ni en force, le faible isolé est condamné à succomber sous les coups du fort, en sorte que cette liberté dont on l'a gratifié lui devient bientôt un fardeau. La concurrence écrase les moins robustes, le capitalisme pressure les travailleurs, les majorités oppriment les minorités. Tels sont les faits qui, sous des formes parfois tragiques, remplissent l'histoire sociale de notre siècle. De môme que les chroniques du moyen âge sont remplies par les guerres féodales qui faisaient le malheur des serfs,

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do même, si nous écrivions les chroniques de nos villes, de nos villages, nous les trouverions remplies par des luttes politiques, commerciales, industrielles, qui se terminent par des révocations, des impôts injustes, des faillites ou des grèves, où il y a moins de sang versé que dans les guerres du moyen âge, moins de bravoure aussi, moins d'ardeur chevaleresque, et non pas en fin de compte moins d'angoisses, moins de travaux, moins de larmes et moins de douleurs. L'individualisme économique et social a ainsi donné naissance h un état de concurrence, de lutte, de guerre, finalement de malaise qui a suffi à montrer l'insuffisance de la doctrine.

D'autre part, la pratique des savants démentait les théories de Descartes, et si la liberté de l'examen et de la recherche demeurait entière dans le domaine de la science positive, nulle part on ne vit' mieux que dans ce domaine combien l'individualisme cartésien était étroit et ruineux et combien existait peu dans la science la liberté de la pensée. C'est qu'en effet « l'humanité, ainsi que l'avait si profondément vu Pascal, ressemble h un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement », qui, par conséquent, n'oublie pas h chaque instant ce qu'il a appris, mais le conserve au contraire et s'y appuie pour aller aux

découvertes nouvelles. Nulle part plus que dans riiistoire des sciences on ne voit le respect de l'autorité s'allier avec plus de facilité aux exigences de Tavancement scientifique. La science, comme l'a si bien montré Claude Bernard (1), n'est pas individuelle, elle est au contraire impersonnelle ; ce qui en règle et la marche et les procédés, ce ne soiit pas les droits de l'individu et de la liberté, mais les droits universels de la vérité, supérieurs à tous les individus, à toutes les volontés, et qui, loin de s'asservir, dociles, h la liberté, réclament au contraire son obéissance et la lui imposent comme un absolu devoir. De là à la fois dans la science le peu de valeur des opinions personnelles et l'importance de la tradition des vérités acquises, c'est-à-dire, au vrai, de l'autorité. L'assentiment des compétences scientifiques est devenu, par la pratique même des sciences, comme le critérium définitif des vérités admises. Or, c'est là essentiellement un fait social et point du tout individuel. Nulle part moins que dans les sciences, dans les vraies, dans celles, qui emploient le plus le calcul et le moins la conjecture, il n'y a place pour l'individualisme, pour la liberté de la pensée. Et qui donc pourrait oser dire, ainsi

(1) Voyez dans notre ouvrage : Le Catholicisme et la vie de Vespritf c. m, en particulier p. 138 et suiv.

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que le remarquait Auguste Comte, qu'il est libre (le penser que 2 et 2 ne font pas 4 ou que le rapport de la circonférence au diamètre n'est pas un nombre constant ou même que la glande thyroïde n'a pas des fonctions physiologiques très importantes? C'est bien surtout dans la science qu'on peut dire que la libre pensée n'existe que pour les fous et que donc le libéralisme n'y saurait être qu'une sottise.

Cependant, jusqu'à ces années dernières, on avait pu croire que les faits n'avaient encore rien établi pour ce qui est du libéralisme politique. 11 y avait de braves gens partout ; l'expression des doctrines môme les plus subversives paraissait pouvoir être tolérée, car on ne voyait pas qu'elles aboutissent à des conséquences pratiques. Proudhon, d'autres après lui, avaient répété : « La propriété, c'est le vol » ; ni Proudhon, ni ses adeptes sérieux ne s'étaient fait condamner pour vol. Si quelque voleur prétendait se réclamer de ces doctrines, on se contentait d'en rire. Mais vers 1880, deux jeunes gens instruits, deux étudiants, Barré et Lebiez, assassinèrent pour la voler une vieille femme et déclarèrent qu'ils avaient agi suivant leur conscience, d'après les lois de la concurrence vitale. Quelque temps après, M. Paul Bourgct posa nettement dans le Disciple le pro- •

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blême de la responsabilité du penseur et de Técrivain vis-à-vis de la pratique sociale. Puis vinrent les attentats anarchistes, le crime de Caserio : Vaillant, Henry, Caserio firent remonter leurs attentats à une théorie sociale, à des idées qui avaient armé leurs mains. De ce jour, le problème posé par le Disciple fut résolu et les Chambres françaises votèrent les lois contre les anarchistes, lois qui punissent « l'apologie des faits qualifiés crimes » et créent par conséquent, quoi qu'on en ait dit, une criminalité de la pensée. En 1899, après l'horrible attentat de Lucchesi, une conférence internationale chercha les moyens d'atteindre et les anarchistes et la doctrine dont ils se réclament. Et rien, en effet, n'est plus légitime s'il est vrai, comme on l'a très bien établi (1), que les idées sont des forces et que toutes les convictions Unissent par engendrer les actes qui leur correspondent. Le libéralisme social est bien condanMié. Vous pouvez le saluer. Non plus que le libéralisme économique ou le libéralisme scicntilique, vous ne le reverrez plus. Ou on pourra bien le proclamer encore en paroles, mais en fait personne n'osera plus essayer de le réaliser. Restent le libéralisme, l'individualisme rcli-

(1) On sait assez que telle e^t la thèse qu'a développée et illustrée, dans tous ses ouvrages, M. Fouillée.

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gieiix. Ici, jr uv croîs pas qui? nous puissions diro quf^ les fails ont li'^ m oigne clairement. Trop de farlenr?5 et Irop compliques se mèleut aux choses religieusfis pour qu'on puisse démùler très exactement les conséquences malérîelles du libéralisme dans ce domaine. Nous pouvons cependant remarquer ce lait 1res apparent en Belgique du nu uns et en France, c'est que les libéraux les plus décidés, ceux qui ont avec le plus de violence réclamé ce nom, ont été toujours ceux qui ont été le plus déliants j pour ne rieji dire de plus, des libertés catholiques. Les uns ot les autres, an nom de la liberté, ils oiit organisé contre notre lilglîso nue sorte de K't/iiirkam//f auquel en ce moment même ils s*efrorcent de donner une sorte de renouveau. Nous avons eu, au nom même tle la liberté, les di^clrinaires de Tin tolérance. On nous a à satiété ressassé rexceptît>n de Locke : « La tolérance est due à tous excepté à ceux qui se proclament intolérants (1). i>

On a érij^é, à grands renforts île syllogismes, cette maxime en doctrine, M. Renonvier Ta exju'csscnient professée au nom du droit de la guerre (2)

(1) Voir sur cr; point des détails plua lt»pîqaea et pTua précis phi3 ïoin c. IV, l'OrtîOfiPMncf? sociala.

[±) Sckiicfi ih la moraie, 1. IV, preinicre seclionj c. iv, t. ], p. E12S.

LA CRISE Dr LrnfiRATJSMK 1^

et M. Marion lui-même, le moins fanatique des hommes, l'insinuait à Fontenay-aux-Roses aux maîtresses futures de toutes les institutrices de France (i). On se flattait par cette exception de mettre le catholicisme hors la loi du libéralisme sans porter atteinte au libéralisme lui-môme. Mais il est trop clair que si la liberté est par elle-même respectable dans toutes ses manifestations, on ne saurait excepter aucune doctrine du respect dû à la libre conscience et à la libre pensée et, puisque la liberté est respectable dans son choix entre toutes les doctrines, elle doit l'être quand elle choisit la doctrine catholique aussi bien que quand elle en choisit une autre quelconque. Refuser donc la liberté au catholicisme, c'est évidemment renier le libéralisme et, par un étrange retour des choses, c'est précisément adopter la doctrine sociale qui forme un des fondements du catholicisme, celle-là môme qui est antithétique au libéralisme et que l'on a tant reproché à Pie IX d'avoir proclamée dans le Syllahus. Quelle est, en efl'et, dans le Sf///abns la proposition condamnée par l'Eglise catholique qui constitue comme l'essence et le résumé de toutes les autres? C'est, si je ne me trompe, celle-ci inscrite sous le numéro 79 :

(l) Leçons de Morale, xxi, p. 239.

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// pst faujr f^tie le p/eiti fpouvolr aecort/é à toua do manifester en public foutes sortes d'opinions et de pensées puisse conduire les peuples à la co)*ruption des mœurs et à rindifférentisme, ce qui, en prenant, comme il convient, la contradictoire pour vraie, nous donne comme enseignement positif de TEglise : Certaines opinions ne peuvent être librement enseignées et répandues, C/est bien là le résumé du Si/llabus et la condamnation du libéralisme. Mais lorsque le libéralisme, au nom de son droit à Texistence, proclame que toutes les doctrines peuvent être librement professées excepté LE CATHOLICISME, quc fait-il par cette exception sinon reconnaître la vérité sociale contenue dans le Si/llabus et par où lui-même, libéralisme, est condamné, à savoir que dans un état social donné, certaines doctrines antithétic^ues au fondement même de l'état social ne sauraient être librement publiées et professées? — Sur ce terrain donc encore, par la pratique et la théorie, le libéralisme aux abois déclare lui-même sa propre et irrémédiable faillite.

Et c'est là que nous en sommes : les conséquences désastreuses du libéralisme se sont manifestées dans les faits ; il a fini par faillir môme à son esprit et par devenir sectaire, oppresseur et I)ersécuteur. Mais à côté de cette faillite de fait

sur le terrain de Texpérience le libéralisme en a subi une autre plus cruelle encore sur le terrain philosophique du droit. Et celle-ci est définitive. Car une doctrine peut bien avoir contre elle l'oxpérience, elle n'est pas pour cela détruite, l'avenir peut contredire le passé et donner raison un jour ou l'autre aux doctrines malheureuses, mais une doctrine qui est contradictoire, que la raison et le droit détruisent également, porte en elle avec sa condamnation le principe assuré de sa ruine. Or, l'effort des penseurs les plus profonds du xix" siècle a précisément abouti, qu'ils l'aient ou non expressément voulu, à faire la critigue du libéralisme et h en faire éclater les contradictions cachées.

En dehors de la philosophie proprement chrétienne, le XTx^ siècle apparaît comme partagé entre deux courants philosophiques : l'un qui paraît alimenté par la philosophie du passé , tendant à s'amoindrir, à se dessécher de plus en plus, il se rattache à Kant et soutient encore avec l'individualisme le libéralisme, c'est le courant critique et idéaliste auquel plus ou moins se réfèrent en

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Allemagne et en France, surtout dans les universités, des hommes de grande valeur ; Tautre bien plus large, bien plus fort, paraît devoir grossir encore dans l'avenir, il prend sa source dans les constatations de la science positive, Auguste Comte le découvre et en trace d'avance le cours ; à des titres et à des degrés divers, Stuart Mill, Bain, Herbert Spencer, Taine, Ribot lui apportent le tribut de leurs recherches et de leurs découvertes, c'est le courant scientiBque et positiviste. Qr, si ridéalisme critique paraît d'abord demeurer favorable au libéralisme, il en vient à la longue à l'amender à tel point qu'il le rend méconnaissable et le positivisme par contre le condamne tout de suite et très nettement.

Par une singulière fortune ce sont des penseurs catholiques qui, dés le début du xix^ siècle, ont fait les premiers la critique de l'individualisme et du libéralisme, et c'est la méthode dont ils ont usé, le fond même des raisons qu'ils otit énoncées qui, reprises plus lard par Saint-Simon, par Auguste Comte et par Taine, ont définitivement triomphé. Leur haine pour la Révolution française a admirablement servi de Donald et Joseph de Maistre, leur sens catholique leur a clairement découvert dans la Déclaration des droits ce que Joseph de Maistre appelait le « satanisme » révo-

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lutionnaire et qui n'est autre chose au vrai que le libéralisme individualiste.

En quoi consistait en effet la « superbe diabolique » de nos révolutionnaires ? N'était-ce pas précisément à déclarer l'homme libre, à le considérer comme seul auteur par sa volonté propre, dans sa liberté souveraine, et de la société et des lois? L'indépendance absolue revendiquée par rindividu humain vis-à-vis de Dieu comme visà-vis delà société, tel est le principe « satanique » que combattent à la fois de Bonald et Joseph de Maistre. Et au nom de quoi le combattent-ils? C'est beaucoup moins au nom du dogme et de la théologie, quoi qu'on en ait pu dire jadis, qu'au nom de la science et de la raison. Tout le monde le reconnaît aujourd'hui, M. Henry Michel (1) aussi bien que M. Faguet (2), c'est de la Lrffislation priinitive et des Considérations sur la Révolution française que datent les raisons décisives apportées contre les doctrines de Rousseau adoptées par la Constituante et que date véritablement la fondation de la sociologie.

Rousseau paraissait penser et les Constituants croyaient que la volonté du peuple étant souveraine il était possible d'imposer à une société

(1) vidée de l'État, gr. in 8°, Hachette.

(2) Voliliques et Moralistes au XIX^ siècle, in-18, Oudin.

2Û 1-^ cm SE s(h:ï,\i.e

t(>iitf>s les lois abstraites qiic la raison pourrait concovoir rt justifier, Bonald ei Joseph de Maistre ont montr('\ avec une force qu'on n'a pas d<?pass^o tlepuis, que Thomnie est essentiellement un ftlre social, que T homme isolt^ n'existe que dans le rervenu des philosophes et que' l'homme réel et complet lit^ k la société de ses semblables doit nto^ssairement subir des lois qu'il n'a point faites et qu'il serait k la fois iojusle pour les autres et mairaisant pour lui -nu'' me s'il refusait de s'y sounieitiï.% ou s'il s'avisait de vouloir les changer pour hnir eu substituer de nouvelles, tout arbitraires. I^es sociiHés, les nu lions existent et, comme tous les êtres, elles ont des lois ï|Tril n'est au pouvoir de persouïie de changer. La véritable politique consiste h les découvrir non pour les altérer ou les abroger, mais pour leur obéir et se servir d'elles afin d'atteindre h la fois plus de justice, plus de hien-t^tre et plus de prospérité. De là ridée d'une science qui découvrirait les lois de la yie des sociétés, en un mot d'une sociologie j et Joseph de Maistre a très nettement décrit cette idée en même temps qu'il précisait la méthode de la science nouvelle (t).

(1) Ci- de Païïaistte : La Politique de Joseph fhMaistfe d'fjprèft i^es premierii éails. — Uvr^a dlùer et d'aitfrefoîs, in-lS^ eoLs-

f* JE LOUE,

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Honri de Saint-Simon, grand admirateur do Joseph de Maistrc et maître d'Auguste Comte, fit siennes toutes ces pensées. 11 eut cette vue que Tâge critique de l'humanité commencé à la Réforme devait être considéré comme clos et qu'une période d'organisation devait maintenant s'ouvrir. Dans son Coings de philosophie positive dont la sociologie est le point suprôme d'aboutissement, Auguste Comte se donna pour but cette organisation sociale. Or, pour « organiser » ainsi, il fallait avant tout découvrir les lois de la vie sociale, lois statiques qui permettent son existence, lois dynamiques qui assurent son progrès. Mais de toute façon, qu'on le veuille ou non, toute société a des lois sans lesquelles elle ne peut subsister, qu'elle ne peut violer sans s'exposer à la maladie et à la mort. Chaque découverte sociologique dans le domaine de l'économie politique ou de la psychologie sociale constitue une restriction apportée à la liberté du souverain. Et M. Charles Benoist achevait récemment cette évolution quand il proclamait dans ses Sophisme s politiques de ces temps (1) que la souveraineté n'existait véritablement" dans aucune volonté sociale et ne se rencontrait qu'à l'origine métaphysique des lois

(1) In-18, Perrin.

organiques qui président à l'existence et au développement des sociétés. Tout Tintérôt profond des livres de Taine sur les Origines de la France contemporaine consiste à nous apporter une vérification pathologique de Texislence des lois sociales et de leur nécessité. Niées ou méconnues, elles engendrent la lièvre révolutionnaire, les délires sanglants ou enthousiastes de la rue, Tanarchie spontanée, la guerre civile, puis, par un choc en retour, la tyrannie jacobine, la terreur et finalement une anarchie endémique qui ne cesse qu'au moment où Bonaparte revient rétablir un certain ordre en remettant de nouveau en honneur et en vigueur quelques-unes de ces lois. C'est pour avoir fait cette démonstration qui ruine par la base toute l'œuvre révolutionnaire qu'on en a tant voulu à ïaine bien plus que pour les quelques erreurs historiques qui ont pu lui échapper çà et là. Aussi bien ce n'est pas une histoire qu'il a voulu faire, c'est une doctrine dont il a montré la faillite expérimentale.

Tout le développement sociologique de notre siècle est directement antithétique au libéralisme révolutionnaire. Car s'il y a des lois l'individu doit s'y soumettre, et ce n'est pas de ses droits, mais de ses devoirs qu'il faut d'abord lui parler. Peu importe maintenant que la sociologie voie

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dans les soci<5tds des organismos vénlablt^s ou quVlI*.' ne conseille h roconnaî Li-eduns col le ^'xpression qu'une métaphore ; peu importe que le lien social soit de nature physiologique, ainsi que le croit encore M. Izoulet (1), ou de nature psychique, comme le pense avec plus de raison M. Tarde (2), Tessentiel — ce que tout le monde admet à cette heure — c'est que ce lien existe et que nul ne conteste plus que l'homme naît à la fois débiteur et dépendant, débiteur de tous ceux qui lui ont préparé les voies à la vie, dépendant des lois sociales. D'où quelques-uns ont tiré cette conséquence qu'au lieu que l'individu fût le but et la société le moyen, l'individu ne devait plus être qu'un moyen et la société la seule véritable iin, en sorte que toujours et partout l'individu devait être sacrifié aux fins sociales. Ce qui constitue bien aussi une exagération. Mais il était naturel que puisque les libéraux avaient opposé les intérêts sociaux aux intérêts individuels, dressé « l'individu contre l'Etat », et sacrifié à l'individu l'État, les sociologues à leur tour acceptassent cette opposition, mais, en retournant les ternies, sacrifiassent à l'Etat l'individu. Aussi à cette

(î) Tm Cilé moderne, in-8**, Alc\n.

(2) Les lois de Vimitation, in-8**. Alcan. Cf. Bouolé. — Les sciences sociales en Allemagne^ in-18, Alcan.

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heure, tous les publicisles et môme les chefs de notre radicalisme tels que M. Léon Bourgeois (1), nous parlent-ils de solidarité beaucoup plus que de liberté.

Il y a des lois sociales, voilà le postulat môme de la science sociologique telle que le positivisme Ta constituée. Sur ce point, Tidéalisme critique se rencontre avec le positivisme et M. Renouvier reconnaît qu'en conséquence de Texistence de ces lois la société a le droit d'en imposer l'observation ; ce droit résulte du droit qu'elle a de vivre, c'est le droit de se défendre pour se conserver. La société prescrit encore l'expresse adhésion aux grandes vérités scientifiques : c'est non seulement la science qui règle par l'arithmétique toutes les questions de comptes, de cubage ou d'arpentage, et qui par conséquent détermine l'étendue de la propriété, c'est d'après ses découvertes que la loi impose une foule de prescriptions sur la vaccine, les maladies épidémiques, les industries dangereuses ou insalubres, la capacité cubique des logements. 11 suit évidemment de là que la société interdit aux citoyens, en matière sociale, et le mal et l'erreur. De tout temps, sans doute, il en a été ainsi et jamais il n'a nulle part été

(l) Cf. La Solidarité, par Léon Bourgeois, in-16, Colw.

permis aux comptables de contester les lois de Tarithmétique ; mais on s'en aperçoit plus clairement aujourd'hui et, en conséquence, personne n'oserait plus proclamer le droit au mal, le droit à Terreur, comme le faisait autrefois le libéralisme, comme le faisait encore en 1860, à Malines, Montalembert. C'est justement en s'appuyant sur ces lois primordiales de l'existence sociale que l'Eglise a condamné le libéralisme religieux. Car soutenir dans une société chrétienne, c'est-à-dire en réalité dans l'Eglise, que ses membres ont le droit de proclamer libres tous les dogmes dont la vérité constitue TEglise, c'est bien affirmer que ces dogmes ne sont pas regardés comme assurés. L'Eglise, en condamnant le libéralisme, a donc agi selon les lois qui s'imposent à toutes les sociétés. En lui reprochant son intolérance, on a trop oublié que sa législation, aussi bien que toute autre, ne saurait avoir aucune portée ni aucune efficacité hors de ses frontières : elle ne légifère et ne peut légiférer que pour elle-même, et quiconque lui est absolument étranger est par là même hors des prises de cette législation.

Le libéralisme religieux n'est qu'un cas particulier du libéralisme social. L'Eglise est une société soumise comme telle aux lois de toute société constituée. En condamnant le libéralisme

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rt'ligieiix^ rlle n'a fait qu'obéir à ces lois et se ^oraiL suici^lée elle-mômo si elle n'eût point pronoiict? ses anathomes. Les lui reprocher, c'est lui reprocher tl'avoir voulu vivre.

Le libnnïlisme économique est encore un cas du lîhéralisme social. Par le fait seul qu'une société existe et qu'elle a pour but d'établir, avec la paix et la prospérité, le règne du droit sans lequel il ne sat^miL y avoir parmi les hommes ni prospérité ni paix, cotte société s'engage h maintenir les relations des individus sociaux sous la loi de LéquiLé. Une société sans justice est une société non viable, 11 faut donc que les pouvoirs sociaux veillent à Tobservation de la justice. Mais les raiiîonnemenls et les faits économiques démontrent égîilemenL que l'individualisme économique engendre des conséquences injustes. Et ici les « libéraux ^> tels que M. Renouvier ont travaillé à ruiner de leur enté le libéralisme, en démontrant au nom raôme dt^s droits de l'individu que l'évincement éconfiniiqut: du faible par le fort était contraire à la justice et au droit. L'individu humain opprimé a le th'oit d'être défendu et comment le serait-il ^i TELal ne se chargeait de sa défense? Au nom mûmc de la dignité, de l'égalité des personnes — ce double fondement de Findividualisme — on condanuiait le libéralisme atomique, on admet-

LA CRISE Dr LTBÉRALISME 27

tait les interventions de TEtat. Car le prolétaire isolé ne pouvant se défendre par le marchandage vis-à-vis du capitaliste, le jeu de la concurrence ne pouvait qu'écraser les faibles au profit des forts et engendrer par là des malaises sociaux finalement nuisibles au développement économique lui-môme. D'oii l'on a conclu que l'État avait le devoir d'intervenir, de fixer des règles aux contrats qui lient l'employé à l'employeur, l'ouvrier au patron, le prolétaire au capitaliste, de façon à rétablir une égalité légale à la place de l'inégalité naturelle des contractants, c'est-à-dire en un mot que l'Etat a dû jouer son rôle naturel de gardien de la justice et de protecteur des faibles. Car intervenir dans la juste mesure au profit des faibles, ce n'est pas fausser les conditions du libre contrat, c'est rétablir au contraire l'équilibre et assurer la justice. Aussi voyons-nous dans tous les pays, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en France se constituer toute une législation protectrice du travailleur, la législation ouvrière.

Qu'on définisse la société en fonction du droit ou en fonction du développement économique, la critique de l'individualisme, non seulement par les socialistes, mais parles économistes «sociaux» de toutes les écoles, est également décisive, car.

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(l*uno part, livrer par la concurrence le faible au fort est directement injuste et, d'autre part, quand la foule immense des prolétaires est malheureuse et irrit(^e, la pn>duction économique ne saurait être prosp(»re.

Et Ttm voit bien par là de quelle étroite façon le libéralisme économique est lié au libéralisme philosophique et religieux, et par conséquent combien il est étrange que quelques-uns parmi les adversaires du « libéralisme » en général osent encore se proclamer partisans du libéralisme économique sans paraître même se douter des incohérences de leur pensée (1). 1/individu humain n'est pas moins un être social quand il vend, quand il achète, quand il travaille ou fait travailler, que quand il pense, qu'il parle, qu'il vote ou qu'il prie.

Ici donc encore nous constatons dans le domaine de la pensée la même faillite du libéralisme que nous avons constatée dans le domaine des faits. Nul parmi les penseurs n'ose plus dire : Laissez faire, laissez passer. Même ceux qui avaient paru accorder le plus h l'individu et retrancher le plus à l'Etat n'oseraient plus maintenant soutenir que l'Etat n'a pas autre chose h faire qu'à

(l) Par exemple, M. Rambaud, professeur aux Facultés catholiques de Lyon, dans ses Éléments cV économie politique.

I,A €RÏ8K Ur L[HKn\LT^MR

assurer la police matérielle, h maîntonîr la si^curite personnelle des inftivîduH, k assurer rexf^nitiondes contrats. M. Herbert Spenrer hu-nit'^mo a récemment (?crU une palinodio (1}, où il amende cûnsîdérahlement son individualisme d'antan, et si les Dunoyeret les Onpont-White revenaient au monde, ils ne reconnaîtraient plus lenrn héritiers dans ceux-là mêmes qui, comme M. Pillon, M. llenouvîerj ou M. Henry Michel se ri^clamenl encon^ du titre de « libéraux ».

Et dans tout ce mouvement, nous constaterons un accord aycc Tidée catholique. II n'est pas une seule des solutions préconisées par les penseurs parmi celles qui paraissent avoir triomphé et de la critique du raisonnement et de Tépreuve des faits qui ne soit une idée purement, expressément catliolique. C'est par cette démonstration que je termine et c'est la leçon quo je voudrais qui restât de ces recherches.

Yoici d'abord Tidée que tout le monde à cette heure se fait des principes qui r^glent la liberté de penser dans son rapports avec la constitution

(t) Cr. ia JitJttke, gr. m-R% Gt'tLLAiiiHN.

sociale. I.a pratique universelle a constamment suivi ces principes, aucune sociétc!^ ne peut exister sans eux, mais il me semble qu'il y a cinquante ans on eût été trouvé audacieux de les proclamer; aujourd'hui ils v(mt paraître tout naturels. Rien ne prouve mieux le progrés qui s'est fait dans les esprits. Voici ces principes tout simplement : (]'est qu'en toute société il y a un certain nombre de propositions qu'il est interdit de mettre en question, et qu'il entre par conséquent dans la fonction essentielle du pouvoir social de rechercher, de poursuivre et de punir les opinions contraires à ces principes et les actes qui peuvent s'y opposer. Toute société, en elTet, a un code pénal ; ce code suppose un certain nombre de principes : la propriété, par exemple, le respect de la vie et des intérêts d'autrui, la fidélité conjugale ; il qualifie de crimes les attentats les plus graves à ces principes, il les punit, et il punit en outre l'apologie de ces faits. 11 y a donc, de l'aveu de tous, dans toute société, un dogme social, une inquisition ou police ou procédure, une excommunication. Toute société a le droit essentiel de définir elle-même et ses buts et ses moyens, c'est-à-dire de se poser des principes, de s'enquérir si ces principes sont respectés, de retrancher fmalement de son sein les associés qui voudraient

bénéficier des avantages sociaux sans en accepter, avec les charges, les principes fondamentaux. Quel anathème y eut-il jamais qui méritât mieux ce nom que le bannissement ou la déportation et quelle excommunication y a-t-il jamais eu qui fût plus majeure que la réclusion perpétuelle ou que la peine de mort ? — Et voilà bien reconnues, avouées ces choses que les libéraux ont si souvent reprochées aux catholiques sans en bien comprendre peut-être le fondement et rationnel et social : le dogme, l'inquisition et Texcommunicatibn. Uien au fond n'est plus simple ni rien aussi légitime et il faut toute la sottise des hommes et la piperie des mots pour avoir trouvé dans des éléments aussi essentiels à l'idée sociale matière à indignation et déclamation.

Cela posé, il faut reconnaître que le code pénal à la fois s'allège et s'encombre. Les articles dont il s'allège augmentent la somme de liberté; les articles dont il* s'augmente la restreignent au contraire. On peut saisir dans nos codes mômes ce double mouvement qui déplace peu à peu l'assiette du dogme social, de l'inquisition sociale, de l'excommunication, mais qui ne change rien à l'essence de ces trois faits. On exigeait autrefois des citoyens un conformisme religieux, métaphysique et moral. On exige maintenant un confor-

mismo matériel et hygiénique. On interdisait jadis la prédication de l'athéisme, on oblige maintenant les voituriers à avoir durant la nuit leurs lanternes allumées. Les règlements do voirie ou les prescriptions hygiéniques, très souvent fort incommodes, ont pris la place des obligations religieuses. L'alignement des consciences est remplacé par l'alignement des maisons. Ce qui revient h dire que l'intérieur devient de plus en plus libre, tandis que l'extérieur est de plus en plus réglementé. L'esprit s'affranchit, le corps se soumet.

Nous pouvons à travers l'histoire suivre à la trace cette évolution de la liberté spirituelle. Le paganisme ordonnait à tous les membres de la cité un conformisme rituel, tous devaient prendre leur part du culte public. Le christianisme par le respect qu'il professe pour les choses saintes, pour l'adoration en esprit et en vérité, n'oblige plus personne à prendre une part fictive aux cérémonies du culte, il se contente, même au moyen âge, de défendre ses fidèles contre les faux prophètes et les séducteurs. Quand le protestantisme paraît, le conformisme religieux demeure encore la règle, et les traités d'Augsbourg proclament que les sujets doivent en tout pays suivre la religion du prince. Il est donc absolument faux que

ce soit le protestantisme qui ait apporté à l'Europe la liberté de conscience. Dans tous les pays protestants les catholiques ont été persécutés : en Angleterre, en Danemark, en Suède, en Norvège, en Suisse. C'est d'hier qu'en Norvège et en Suède les catholiques ont la liberté ; durant tout ce siècle, alors qu'on criait le plus fort contre Pie IX et le SyllabuSy personne en Europe ne réclamait en leur faveur. Ce n'est qu'en France que l'édit de Nantes accorda la liberté aux protestants et encore ceux-ci dans les villes qui leur furent réservées, à Montauban, par exemple, se montrèrent persécuteurs. Ce qui fut une des causes qui forcèrent Richelieu à leur enlever leurs places de sûreté et qui prépara les voies à la révocation do l'édit de Nantes.

Au xvin° siècle, le déisme et l'athéisme môme prirent dans la haute société de tous les pays d'Europe une telle place que l'imposition d'un conformisme métaphysique, à plus forte raison religieux, eût enlevé à tous ces pays le plus haut personnel de toutes leurs administrations. Frédéric II, Joseph il, d'Argenson, Choiseul, Pombal, Bolingbroke, les financiers, les généraux, les ministres, les rois mômes sont déistes ou athées. Comment ces libres penseurs pourraient-ils ôtre chatouilleux sur le conformisme dos pensées?

Ainsi peu h pou s'établit le fait de la liberté de la conscience et de la pensée. Les philosophes s'efforcent de le fonder en raison sur le respect dû à la personne humaine et à ce qu'il y a en elle de plus sacré, la conscience. C'est Kant qui en a fourni la doctrine la plus cohérente.

Cependant l'expérience montrait que protestants, catholiques, libres penseurs pouvaient avoir, grâce h l'amour de la patrie, à la conception des nécessités sociales, grâce surtout à un patriotisme commun, une âme sociale commune. Le conformisme national arrivait à se distinguer du conformisme religieux et métaphysique et ainsi s'achevait la conception de l'Etat moderne qui met en dehors du conformisme social essentiel les croyances religieuses ou philosophiques. Encore faut-il, ainsi que nous le disions tout à l'heure, que ces croyances n'altèrent pas le conformisme moral et social, n'atteignent pas les dogmes sociaux, scientifiques ou moraux, en dehors desquels la vie nationale ne peut ni subsister ni à plus forte raison se développer.

Si donc le domaine de la conscience religieuse a été considéré comme affranchi des lois civiles, ce n'est pas par l'effet d'une vue préconçue des réformateurs religieux ou môme des philosophes libres penseurs, c'est sous la pression d'événe-

ments historiques extérieurs et supérieurs h tout dessein réfléchi de la pensée. Mais ces événemontïî historiques eux-mêmes ont eu pour ressort et pour ferment une grande vérité qui consliiue le fond même du christianisme, c'est à savoir qiio chaque conscience rachetée du sang du Christ, destinée à participer à la vie divine, a en elhimême une valeur infinie et mérite le respncL, La parole de Socrate : « Il y a des lois non-écrîles qui jugent les lois écrites », a sa suite historique et son éclaircissement divin dans cette p^ïrnle do Jésus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », et dans cette autre de nos martyrs : « Il vaut mieux ohéir à Dieu qu'aux hommes. » En dernière analyse, c'est tonjourï^ Iii conscience de chaque homme qui décide de sou devoir, la raison de chaque homme qui reconiiaU la vérité, la fausse ou la méconnaît.

Voilà le fond éternellement résistant et vrai, rame de vérité qui a fait vivre si longtemps et l'individualisme et le libéralisme. De ce puint de vue toute l'évçlution moderne de la pensée, de la Réforme à la Révolution, tout ce déveloijpement de Tindividualisme a eu sa valeur et il a laissé des résultats. Seulement, je ne pense pas qifîl faille rapporter à la Réforme l'honneur d'avoir commencé ce mouvement, je crois qu'il faut le

rapporter au christianisme. C'est le christianisme qui a séparé le pouvoir civil de Tautorité religieuse, le ^spirituel du temporel, par là Tautorité sociale purement civile a vu se clore devant elle la conscience religieuse. C'est le christianisme qui ouvre Tère moderne de la pensée, et le moyen Age, loin d'être une simple suite des temps anciens, est au contraire la préface des temps modernes. Au moyen âge nous sommes en face de la synthèse sociale où l'individu croyant trouve sa pensée et sa foi en harmonie avec l'hégémonie sociale, où il ne subit donc aucune oppression, où il est libre bi'în qu'il n'ait ni la connaissance, ni la désir même de la liberté. 11 se soumet spontanément aux autorités sociales de toute nature, religieuses, idéales, politiques ou économiques. La Réforme commence l'âge critique, la Révolution l'achève, le xix® siècle a eu pour spéciale mission de critiquer h son tour les résultats de l'œuvre des trois siècles précédents, de la Réforme à la Révolution. En fin de compte, il condamne l'individualisme et le libéralisme comme doctrines, il lui reste cependant une vue plus nette des droits de l'individu, de ce qui appartient h César et doit être extériorisé et socialisé, de ce qui appartient à Dieu et doit être réservé à la conscience et h l'hégémonie religieuse.

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