‹ La Crise Viticole en GirondeChapitre 3 sur 78 · EN GUES · texte numérisé non relu

EN GUES

En présence de cette situation, nos campagnes se dépeuplent au profit des villes, et nous pourrions citer telle commune totalement désertée par les jeunes, attirés par les avantages apparents ou réels de l'usine et du bureau. Seuls, les « vieux » restent attachés au sol, et on prévoit le moment où il deviendra impossible de trouver le personnel féminin indispensable pour certains travaux peu pénibles : les jeunes filles d'aujourd'hui ne travaillent plus la terre, sinon avec des gants, estimant sans doute qu'un tel labeur, trop peu productif, est passé de mode.

Cette évolution des esprits est alarmante et ne saurait s'expliquer que par les difficultés de La vie à la campagne, son inconfort et, surtout, la précarité des revenus qui fait paraître d'autant plus attrayants les salaires fixes de l’ouvrier et du fonctionnaire.

Pourtant la force essentielle d’un pays comme la France, c’est sa structure paysanne. La terre est, en effet, une rude école, pépinière d'hommes robustes, réfléchis, au jugement droit; d'hommes qui sauvèrent le pays en maintes occasions. Il ne convient pas de sacrifier les champs aux villes, l’agriculture à l’industrie, mais bien de chercher à réaliser un équilibre harmonieux entre tous les Français. Aujourd’hui, les paysans de Gironde souffrent; une région que la nature a favorisée est dans la détresse. Il faut songer à lui rendre la prospérité à laquelle elle a droit et ne pas laisser nos foyers ruraux se vider de leurs habitants, les terres abandonnées se transformer en friches, les maisons se dégrader peu à peu, et les villages mourir lentement de consomption.

La ruine totale des viticulteurs girondins serait lourde de conséquences économiques et sociales, car, il faut le savoir et ne plus l'oublier, la terre appartient pour la majorité aux petits exploitants eux-mêmes : la grande propriété est l'exception en Gironde. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les statistiques des déclarations de

récoltes publiées, chaque année, par l'Administration des Contributions indirectes. Nous y relevons, pour 1935, 65.382 déclarations de récolte, dont 52.513 de moins de 100 hectolitres et 8.492 comprises entre 100 et 200 hectos; restent donc 4.377 déclarations seulement au-dessus de 200 hectos. De même, en 1924, on comptait à peine 285 exploitations viticoles de plus de 30 hectares sur un total dépassant 60.000.

Il est donc absolument indispensable de ramener la prospérité dans notre région, et c’est la conscience de cette nécessité qui nous a conduit à entreprendre une étude d'ensemble de la crise viticole girondine.

Ce n'est cependant pas sans un légitime sentiment d’appréhension que nous avons abordé le difficile problème de démêler les causes de la crise viticole dans notre département, et surtout de préconiser des remèdes là où, depuis longtemps, des personnalités beaucoup plus compétentes et autorisées que nous se sont essayées, avec plus ou moins de succès. Propriétaires, techniciens, négociants, hommes politiques, ont en effet cherché bien avant nous à faire prévaloir des opinions, souvent fort justes, quelquefois contestables, mais auxquelles le plus grand reproche que l’on puisse faire est surtout de n'avoir constitué que des solutions partielles.

Pour nous, il n’y a pas de remède unique, de panacée universelle, mais bien un ensemble de mesures formant un programme complet devant être mis en application de facon totale, Nous ne dirons pas, comme le font certains, qu'il suffit de se tourner vers le problème de l'exportation, ou de développer la consommation intérieure, pour que la crise soit résolue. Nous avons voulu au contraire dresser un tableau complet des causes et des remèdes susceptibles, selon nous, d'améliorer la condition présente des viticulteurs.

Dans une première partie, nous esquisserons d’abord

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l'historique du vignoble girondin, et donnerons quelques renseignements sur l'étendue, les caractéristiques et les méthodes de culture pratiquées dans les différentes régions viticoles de la Gironde. Puis nous chercherons à préciser l'ampleur et la gravité de la crise pour la Gironde.

Après avoir ainsi exécuté un tour d'horizon et fait le point, nous nous elforcerons dans la seconde partie de dégager les causes de la crise, en tenant compte spécialement des différences que supposent l'existence de vins ordinaires et de vins fins dont la valeur, la consomimation et les débouchés sont dissemblables.

Enfin, une troisième partie, la plus importante, renfermera les solutions préconisées pour résoudre la crise.

Après avoir fait une étude critique du régime actuel des appellations d’origine contrôlées, nous grouperons l'essentiel des réformes sous deux chefs principaux : la qualité et le juste prix.

La recherche d’une qualité supérieure suppose, en dehors du syndicat obligatoire, un certain nombre d’améliorations techniques (technicien œnologue, concentration des moûts, collage bleu, coopération) et la lutte contre la fraude. Elle à pour corollaire une habile propagande.

Le juste prix, permettant au producteur de vivre honorablement et au consommateur de boire un bon vin à un prix abordable, résultera de ia compression maximum des frais généraux à la production et au commerce, de la diminution des frais accessoires tels que droits et taxes intérieurs, tarifs de transport, bénéfices exagérés des hôteliers, et surtout, du réajustement de notre politique douanière, dont le plus gros elfort devra être tourné vers la revalorisation des produits agricoles, et notamment du vin, grâce à des accords conclus avec nos anciens clients, sur des bases telles que des échanges proportionnés à ce qu'ils étaient en 1914 puissent se rétablir.

Enfin, après avoir examiné ces remèdes, susceptibles

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d'application dans un délai assez rapproché, nous suggérerons pour l'avenir quelques solutions propres à améliorer encore la qualité et le bon marché de nos vins.

La conclusion sera pour nous l’occasion d'élargir le débat et d'exprimer notre foi en une société future reconstruite sur des bases corporatives, et où, sous le souffle de l'esprit chrétien, la conscience professionnelle rénovée servirait de règle de conduite dans les rapports com- MmeTCIAUX.

Telles sont, d’une manière générale, les questions que nous avons été amené à étudier. Il ne nous a malheureusement pas été possible d'approfondir dans le détail chacun des points examinés : plusieurs volumes seraient nécessaires pour cela, et le cadre de cet ouvrage nous autorisait uniquement à esquisser une vue d’ensemble. Mais si, grâce à ce travail, quelque incomplet qu'il soit, nous parvenions seulement à faire admettre aux viticulteurs la nécessité de s'unir pour réorganiser la production sur des bases rationnelles, nous nous estimerions largement payé de notre peine.

Nous ne voulons pas terminer sans remplir un devoir qui est pour nous un véritable plaisir, et sans exprimer à M. le Professeur Garrigou-Lagrange les remerciements les plus vifs pour l’aide et les conseils qu'il nous a prodigués depuis le début de ce travail. Nous le prions de bien vouloir trouver ici le témoignage de notre très vive gratitude.

Nous aurions également souhaité remercier à cette place tous ceux qui, au cours de notre enquête, nous ont manifesté une courtoisie et une complaisance parfaites. Il nous faudrait malheureusement pour ce faire allonger démesurément une introduction déjà trop longue. Aussi demandons-nous à tous ceux qui ont collaboré de près ou de loin à cette étude de croire à nos sentiments très sincères de reconnaissance.

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