‹ La Crise Viticole en GirondeChapitre 4 sur 78 · CHAPITRE PREMIER HISTORIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER HISTORIQUE

« Le bien ou le mal n'est pas dans les choses. Il est dans les hommes. »

(Lucien RoMiEr.)

Avec la conquête romaine, la vigne prit une grande extension en Gaule.

Parmi les provinces productrices, l’Aquitaine, et spécialement le Bordelais, connut rapidement la notoriété, puisque, si nous en croyons Ausone, Burdigala était célèbre par ses vins que les empereurs préférèrent parfois aux antiques Palerme ou Cécube.

Les invasions ralentirent cet essor, mais ne purent cependant empêcher la vigne de pousser de profondes racines dans notre sol.

Peu de documents nous restent, concernant cette époque, mais, dès 977, les coutumes de La Réole réglementent les vendanges.

CNE

Grâce aux documents conservés aux Archives historiques de la Gironde (), il est établi que de nombreux vignobles existaient alors sur la rive droite, à Sainte- Croix-du-Mont, Loupiac, Cadillac, et aussi dans les Graves, l'Entre-deux-Mers, le Médoc et les palus des bords de la Garonne.

Bordeaux exportait déjà ses vins à l'étranger, ainsi qu’en témoignent les Rôles d'Oléron faisant allusion au commerce avec la Bretagne, la Normandie, la Flandre et les Iles britanniques, commerce souvent troublé, il est vrai, par la piraterie qui sévissait alors en tout temps.

Mais la véritable extension du vignoble bordelais date de l'occupation anglaise, 1154 à 1453. Les Anglais apprécièrent, en ellet, très vite nos vins, fort supérieurs évidemment à ceux qu'ils récoltaient dans leur pays, et entreprirent de les leur substituer.

C’est pourquoi les bourgeois de Bordeaux se virent accorder par Eléonore de Guyenne, le 4° juillet 1189, Ia franchise des droits de douane pour leurs vins exportés en Angleterre.

Ces exemptions d'impôts douaniers furent maintenues par tous les souverains anglais, et les expéditions se multiplièrent.

Dans la suite, les rois d'Angleterre favorisèrent par dons et commandes la culture de la vigne en Gironde et la protégèrent contre les déprédations. C’est ainsi que Dom Devienne nous relate une ordonnance de Richard Cœur de Lion prescrivant que « quiconque entrera dans la vigne d’autrui et y prendra un raisin paiera 5 sous ou perdra une oreille ».

En raison du développement de la vigne en Gironde, la production locale du blé ne suffisait plus à assurer le ravitaillement de la population, mais, grâce à l’importa-

() Malvezin, Histoire du commerce bordelais, t. I, p. 282.

AN ge deu

tion par mer, on tournait la difficulté et les séules entraves apportées à la culture furent les intempéries et les guerres. Les seigneurs s’abstinrent d'intervenir pour imposer l’arrachage, comme le fait se produisit dans d’autres régions, notamment en Bourgogne.

Signalons ici la rareté des grands vignobles : les vignes étaient déjà en majeure partie aux mains de petits propriétaires cultivant eux-mêmes ().

L'importance du commerce au cours du xv° siècle a pu être approximativement évaluée par M. Malvezin, grâce aux chiffres fournis par Bréquigny et Richard Filongleye, aux quantités suivantes : 3.000 à 4.000 tonneaux de mer 6), soit 12.000 à 16.000 fûts, pour les les britanniques, 5.000 tonneaux de mer pour la Flandre, la Hollande et le Nord, et 5.000 tonneaux également pour la Bretagne, la Normandie et Ja Picardie. Soit, «en tout, 14000 à 15.000 tonneaux de mer.

Les Bordelais possédant très peu de bateaux, presque tout ce trafic s’elfectuait par navires anglais, flamands, bretons ou normands.

Après la fin de l’époque anglaise, peu de changements sont à signaler, si ce n’est la suspension temporaire des exportations vers l'Angleterre. Mais cette crise fut de courte durée, grâce à Louis XI, qui réussit par ses négociations à renouer les relations commerciales un moment interrompues.

Pendant la deuxième moitié du xvr° siècle, les exportations s’élevèrent en moyenne à 25.000 tonneaux.

Jusqu'au xvr siècle, la culture proprement dite reste libre et la seule restriction notable consiste dans le ban des vendanges qui fixe officiellement le premier jour de la campagne (4).

(2) Barennes, Viticulture et vinification en Bordelais, p. 102.

(3) Le tonneau de mer équivaut à 2 pipes ou 4 barriques.

(4) Malvezin, op. cit., t. IIT, p. 260.

La réglementation antérieure avait essentiellement pour but d'assurer

Co ANS

Mais à partir du xvur siècle, les propriétaires firent entendre de nombreuses plaintes provoquées par l’abondance des vins qui nuisaient à leur débit normal. Inversement, le blé manquait souvent. C’est pourquoi on songea à remettre en vigueur le fameux édit de Domitien qui prescrivait l’arrachage de la moitié des vignes existantes en Gaule et dans les autres parties de l’Empire lors de sa promulgation. Le ministre, craignant de provoquer de graves difficultés par l’application de cette mesure brutale, se contenta, par un édit du 27 février 1725, d'interdire les plantations nouvelles. C’est le début de la réglementation : elle ira de jour en jour en s’accroissant.

Bien entendu, cet édit provoqua des récriminations et des demandes d’exemption. Montesquieu lui-même compta parmi les solliciteurs, désirant planter 30 journaux de vigne et prétendant que, pour assurer l’approvisionnement en blé, produit en grandes quantités «par les provinces du nord du royaume », il suffisait que son commerce fût libre d’une province à l’autre.

Nous pouvons lire ces lignes, encore actuelles, dans un mémoire non signé, conservé aux Archives départemen-

la perception des impôts et redevances, de garantir les privilèges dont jouissaient les bourgeois de Bordeaux, aux dépens des producteurs des autres régions viticoles d’alors, de protéger les producteurs contre les vols, déprédations diverses dont ils pouvaient être victimes, et enfin de définir les conditions de fabrication et d'emploi de la barrique bordelaise, dont la forme et la contenance constituaient en quelque sorte la garantie de l’origine et de la qualité des vins de Bordeaux.

Signalons toutefois que, d’après certains auteurs, un édit de Charles IX, en date du 28 décembre 1575, aurait ordonné l'arrachement d’une partie des vignes de Guyenne. M. Malvezin estime, dans son Histoire du commerce bordelais (L. IT, p. 216), que cet édit n’a jamais existé (on n’en retrouve pas le texte), et que les auteurs qui y font allusion ont voulu parler sans doute d’un édit, réel celui-là, du 28 septembre 1575, prescrivant seulement l’arrachage des vignes plantées dans les fossés de la ville de Bordeaux.

Pour entendre à nouveau parler d'arrachage, il faut donc en arriver au xvIn® siècle.

LOG res

tales de la Gironde, et attribué à l’auteur de « L'Esprit des Lois ».

« Le débit et le prix du vin peuvent se soutenir. Le Portugal et l'Espagne fournissent 20.000 tonneaux à l’Angleterre, la France n’en fournit pas 4.000. Cependant, je suis sûr que les Anglais préfèrent les vins de France à tous les autres. La raison de cette différence de consommation se prend des droits de sortie... Il y a une autre raison qui est le défaut d’un règlement de commerce; nos vins paient 50 livres sterling ou 400 écus par tonneau pour entrer en Angleterre, pendant que ceux du Portugal ou de l'Espagne ne paient que 21 livres sterling... L’imposition de 50 livres sterling par tonneau et l'interdiction de nos étolfes de soie sont des espèces de représailles, parce que nous ne prenons plus les draperies fines de ces pays-là. » &)

Le 22 mars 1730, une ordonnance réitère la défense et détermine certaines exceptions.

Le 5 juin 1731, un arrêt du Conseil d'Etat fixe à 3.000 livres d'amende la peine du contrevenant. En Médoc seulement, 349 contrevenants furent poursuivis pour avoir planté 883 journaux, soit environ 300 hectares (6).

En 1756, une supplique, adressée à M. de Tourny, réclame l’arrachement obligatoire. Celui-c1 la transmet au ministre en disant : «Les vignes ruineront dans peu toute la Guyenne; cette denrée n’est pas d’absolue nécessité. » Heureusement le pouvoir central ne donna pas suite à cette demande.

L’exportation s’est pourtant développée et atteint, en 1766, 84.000 tonneaux, se décomposant comme suit : Côtes de France, 24.000; colonies françaises, 17.000; Hollande et nord, 41.000; Angleterre, Irlande et Ecosse, 2.000. Ces chiffres nous montrent que notre vieux client, l’An-

(3) Malvezin, t. IT, p. 262.

(6) Malvezin, 6. III, p. 265.

APN à TE

gleterre, a considérablement diminué ses achats, qui se limitent à cette époque aux seuls vins fins.

= Pour la même année 1766, la consommation locale à pu être évaluée à 64.000 tonneaux, ce qui porterait le chiffre de la production à 148.000 tonneaux, soit environ 1.332.000 hectolitres (7).

En 1799, un mémoire du Bureau consultatif du commerce de Bordeaux évalue la production de 4790 à 300.000 tonneaux, soi 1.800.000 hectolitres.

La quantité de terrains plantés en vigne, en 1789, était estimée par l'Administration des Contributions directes à 135.786 hectares.

Le XIX° siècle.

Pendant les guerres de l’Empire, le vignoble girondin se maintient tant bien que mal. En 1814, grâce à la paix, les prix atteignent des prix élevés. C'est ainsi que les quatrièmes crus du Médoc, qui valaient 700 francs le tonneau de 1786 à 1788, 406 à 450 francs en 1808 et 400 à 600 francs en 1811, s’élevèrent à 1.600 ou 1.200 francs le tonneau en primeur cette année-là.

Les vins blancs de Loupiac et de Langoiran auraient valu, aux mêmes dates, 180, 149 à 159, 120, et 280 à 320 francs.

Les prix de 1814 marquent donc une augmentation de plus du double par rapport à ceux de 1811 (8).

Mais les vainqueurs, s'ils ont promis aux Français une juste paix, n’en ont pas moins établi de sévères barrières douanières, et, à partir de 1815, nos débouchés se restreignent. Les lois économiques et fiscales s'opposent à la prospérité girondine et l'ère des crises s'ouvre pour Bordeaux.

(7) Malvezin, t. III, p. 276.

(8) Malvezin, t. IV, p. 34.

Page 1