‹ La Crise Viticole en GirondeChapitre 31 sur 78 · LES HÔTELIERS MAJORENT LES PRIX DE FAÇON EXAGÉRÉE · texte numérisé non relu

LES HÔTELIERS MAJORENT LES PRIX DE FAÇON EXAGÉRÉE

Mais ce n’est pas tellement la cherté initiale de nos vins qui en restreint la consommation : le prix payé au producteur, presque toujours très bas, est absolument disproportionné à celui que demande le restaurateur ou l’hôtelier. Celui-ci, tarifant souvent ses repas à un prix raisonnable, prétend se rattraper et faire l’essentiel de ses bénéfices sur les vins. Ce point de vue nous semble être une erreur funeste à la consommation qui s’accroîtrait certainement dans une large mesure si, à la certitude d'acquérir un vin de qualité, s’ajoutait pour le client l’assurance de n'être pas volé. Actuellement il n’est pas rare de voir le prix d'achat des vins en bouteilles multiplié par trois, ou même par quatre, sur les cartes des restaurants les plus modestes.

Cette disproportion Joue surtout pour les vins fins. Certes, nous n’ignorons pas que les charges qui grèvent le vin sont nombreuses, que les frais de garde, d’entretien, de risque, ajoutés aux bénéfices normaux des intermédiaires, justifient une majoration que nous voudrions voir moins élevée par la réduction de ces charges (notamment par celle des impôts, taxes, tarifs de transports, etc.). « Mais, même en l’état actuel des choses, nous ne pouvons que trouver abusif le prix de 35 francs demandé au consommateur pour un vin payé 8 francs au producteur

Rare AL

quelques mois avant, et sans intermédiaire, comme il nous a été donné de le constater. » @).

Et que dire des prix pratiqués à l'étranger ? On entre ici dans le domaine de l’invraisemblable.

«Chez le restaurateur, écrit M. Fernand Paillère, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, une bouteille de vin fin (nous ne disons pas un grand vin) se paie entre 60 et 100 francs.

» 10 francs à Bordeaux; 100 francs à l'étranger ? » (@).

Il nous faut cependant reconnaître que le restaurateur étranger n’est pas l’unique responsable d’un taux aussi prohibitif : le douanier peut revendiquer sa large part de responsabilité, et nous examinerons son cas au paragraphe 6 consacré au problème des exportations.

$ 5. — La multiplicité des appellations.

Avant d’en arriver à cette grave question des exportations, nous voudrions insister sur la diversité des marques ou appellations qui est, à nos yeux, une des causes les plus importantes de la crise.

Si nous calculons le nombre de crus officiellement classés et celui bien plus considérable encore des crus dits paysans, artisans, bourgeois, etc., dont les désignations sont offertes à l’acheteur, si nous songeons que chacune de ces désignations se présente souvent sous plusieurs millésimes de valeur et de nature très variables, si enfin nous ajoutons à ce total déjà impressionnant les marques particulières commerciales, les monopoles divers ®, les

(2) Lafforgue, Les principales crises, p. 15.

(3) La lutte en Gironde pour l'amélioration des échanges entre les nations, p. 48.

{#) Les négociants ne vendent pas uniquement des vins de châteaux, mais aussi de grands vins composés par eux au moyen de coupages savants : ces vins sont alors vendus sous une marque particulière à chaque négociant, Monopole, X.., Y..., etc.

SR ous

désignations fantaisistes, faisant l’objet d'étiquettes alléchantes, on conçoit fort bien que le consommateur soit dans l'impossibilité absolue de s’y reconnaître, à moins qu'il ne soit de la partie.

Rarement il sera en mesure de retrouver le vin qui lui aura plu une première:fois, parce que, trop souvent, la désignation fallacieuse de l’étiquette ne correspond pas, à beaucoup près, nous l’avons déjà vu, à la qualité qu'elle devrait annoncer. De plus, certains pays étrangers acceptent ouvertement que nos appellations propres s’appliquent à des produits d’une provenance toute différente, et c’est ainsi que l’on peut trouver de par le monde des Médoc, des Saint-Emilion du Cap ou d'Australie, des « Sauternes », « made in Palestine », etc.

Au restaurant, pour peu que la carte des vins soit un peu complète, ceux de Bordeaux occupent plusieurs grandes pages peuplées de « Clos », de « Châteaux », ou de « Domaines » plus ou moins inconnus, alors que les Bourgogne, les Champagne, les Anjou, se contentent d’une page ou même d'une demi-page ne comprenant que des noms désormais classiques, parmi lesquels le choix n’est pas un casse-tête. Il est compréhensible qu’un consommateur un peu hésitant « saute » les innombrables Bordeaux et leur préfère un Bourgogne, un Anjou, un Alsace où un Champagne.

Si les viticulteurs girondins veulent récupérer leurs débouchés perdus, et en conquérir de nouveaux, il leur faudra non seulement garantir la qualité constante des vins oîferts, mais encore s’unir et se concerter pour simplifier méthodiquement le nombre des appellations sous lesquelles leurs vins sont mis en vente.

Malheureusement, connaissant leur tempérament et leur caractère individualiste, nous ne cachons pas que cette union et cette discipline nous paraissent difficile à réaliser : chaque propriétaire s’imagine réaliser le meilleur

vin de sa commune, de son canton ou de sa région, ce qui ne peut manifestement être vrai pour chacun d'eux, el entend le revêtir d’une marque particulière agrémentée d'une jolie photographie, grâce à quoi le consommateur, peu artiste, préférera un Bourgogne.

Remarquons qu’il n’est pas question de demander le mélange dans une cuve « Kolossale » des 4.000.000 d’hectos produits en Gironde, dans le but d’en faire un grand vin standard : ce que nous demandons, c’est un peu d’ordre et de clarté dans la présentation de nos vins. Les producteurs seraient sages de comprendre la nécessité de cette petite révolution avant d’être complètement ruinés.

$ 6. — La diminution des exportations et ses causes.

La question des exportations est, à notre sentiment, le point crucial de la crise. Nous savons que nos vins fins étaient de tous temps produits en grande partie pour l'étranger qui encouragea lui-même l'extension de nos vignobles, Or, si nous consultons le tableau ci-contre (p. 86), nous constaterons que les exportations des vins de Gironde (il ne s’agit en principe que de vins fins) s'élevèrent, en 1863, à 635.215 hectolitres pour les vins en fûts, cependant que, en 1936, le total de ces mêmes exportations atteignait seulement 238.970 hectolitres.

Pourquoi l'étranger ne nous achète-t-il plus la même quantité de vin ? A cela plusieurs raisons.

Page 1