‹ La critique de la raison pure. Tome premier (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

SECTION IV

De rimpoasibilité d'une preuve ontologique de rexistence de Dieu.

On voit facilement, d'après ce qui a été dit jusqu'ici, que le concept d'un être absolument nécessaire est un concept pur de la raison, c'est-à-dire une simple idée dont la réalité objective est loin d'être prouvée par le fait seul que la raison en a besoin ; idée qui ne porte que sur une certaine perfection, d'ailleurs inaccessible, et sert plutôt proprement à borner l'entendement qu'à l'étendre à de nouveaux objets. Il y a donc ici cela d'étrange et de contradictoire ^ que si la conclusion qui va d'une existence donnée en général à une existence absolument nécessaire 9 semble être impérieuse et juste, oous avons néanmoina contre nouB tontes les conditions

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intelleetuelles nécessaires pour nous faire un concept d'une telle nécessité.

On a parlé de tout temps de l'être absolument nécessairej et Ton s'est beaucoup plus soucié d'en démontrer l'existence que de comprendre si et comment l'on peut seulement concevoir une chose de cette espèce. Or, une définition nominale de ce concept est à la vérité très-facile :. c'est quelque chose dont la non-existence est impossible. Mais nous n'en savons pas pour cela davantage par rapport aux conditions qui font qu'il est impossible de tenir le non-ètre d'une chose pour absolument inconcevable. Et cependant ces conditions sont proprement ce que l'on veut connaître, c'est-à-dire si nous pensons ou non quelque chose en fçénéral par ce concept. En rejetant, par le mot absolu, toutes les conditions dont l'entendement a toujours besoin pour considérer quelque chose comme nécessaire, on est effectivement loin de me faire comprendre si alors je conçois encore quelque chose par un concept de quelque chose d'absolument ou d'inconditionnellement nécessaire, ou si peut-être je ne pense absolument rien par là.

H y a plus, on a cru expliquer par une foule d'exemples ce concept hasardé à tout événement, et devenu enfin tout à fait vulgaire, de manière à rendre parfaitement inutile toute recherche ultérieure à l'effet

de le comprendre. Toute proposition de géométrie, par exemple, qu'un triansle à trois andes. est abeo-

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loment nécessaire; et Ton en a dit autant d'un objet qui est totalement hors de la sphère de notre enten* dément, comme si l'on comprenait parfaitement ce que l'on veut dire par ce concept.

Tous ces prétendus exemples sont pris sans exception àe jugements, mais non de choses et de leur existence. Mais la nécessité absolue des jugements n'est pas une nécessité absolue des choses. Car la nécessité absolue du jugement n'est qu'une nécessité condi-^ tionnée de la chose ou du prédicat dans le jugemeût. La proposition précédente ne dit pas que trois angles soient absolument nécessaires, mais que, posé la condition qu'un triangle existe (soit donné), il existe aussi nécessairement trois angles (en lui). Néanmoins cette nécessité logique a un si grand pouvoir d!illu* sion que lorsqu'on s'est fait d'une chose un concept d priorij — et de telle sorte que, suivant Topinion qu'on s'en fait, il embrasse dans sa compréhension l'existence, — on croit pouvoir en conclure sûrement, parce que Texistence convient nécessairement à l'objet de ce concept, c*est-à-dire, sous la condition que je suppose cette chose comme donnée (comme exis-^ tante), que son existence est aussi posée nécessaire^ ment (suivant la règle de l'identité), et que cet ètre^ par conséquent, est lui-même absolument nécessaire, parcç que son existence est conçue dans un concept admis arbitrairement, et sous la condition que j'en pose l'objet.

Sî, déns un jogenràftt idMitiqoe, je luts disparaître le prédicat et que Je tetienne le sujet, il en résulte une Contradiction. Je dis alors que le pr^icat convient nécessairement au «ujet. Mais si je fais disparaître le sujet en même temps que le prédicat, alors il n'y a pas de contradiction, oar t7 n'y a pins rien avec qnoi il puisse y avoir contradiction. II. est contradictoire de supposer un triangle si Ton en supprime par la pensée les trois angles; mais il n'y a pas de contradiction à faire disparaître le triangle en même temps que ses trois angles. Il en est exactement de même du concept d'un être absolument nécessaire. Si vous en supprimez l'etistence, vous supprimez aussi la chose même avec tous ses attributs: où serait alors la contradiction? Il n'y a plus rien extérieurement avec quoi la contradiction soit possible, car la chose ne doit pas être nécessaire extérieurement ; rien non plus intérieurement, car la chose elle-même étant supprimée, toute intériorité est en même temps supprimée. Dieu est tout-puissant; c'est là un jugement nécessaire. La toute-puissance ne peat être enlevée si vous vous posez une divinité, c'est-à-^ire un être infini au concept duquel elle est identique. Mais si vous dites : Dieu n'est pas^ alors il n'y a ni toute-puissance, ni aucun autre attribut, car ils sont tous ensemble enlevés au sujet, et il n'y a pas ombre de contradiction dans cette pensée.

Vous avez donc vu que, si je supprime le prédicat

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d'un jugement avec le sujet,* jraaais contradiction intérieore ne peut avoir lieu, quel. que piuase être Fattribnt. Or, il ne tous reste aucun subterfuge, à moins que vous ne disiez qu'il y a des sujets qui ne peuvent pas être suj^rimés, qui, par conséquent, doivent rester. Mais il vaudrait autant dire qu'il y a des sujets absolument nécessaires ; ce qui est la pro-* position dont j'ai précisément révoqué en doute la lé* gitimité, et dont vous avez entrepris de me montrer la possibilité, car je ne puis pas du tout me faire un concept d'une chose telle qu'il y eût contradiction qu'elle ne fût pas, avec tous ses attributs; et cepen* dant, sans la contradiction, je n'ai aucun critérium de l'impossibilité par simples concepts purs à priori. Contre tous ces raisonnements généraux (que per^ sonne ne peut contester), vous prétendez, par un cas particulier que vous m'objectez comme une preuve de fait, qu'il y a cependant un concept, mais uaseul à la vérité, où le non*être, où la suppression de l'objet de ce concept est contradictoire en soi : tel est le cas du concept de l'être parfait. Cet être, dites-vous, peut être toute réalité, et vp6s êtes autorisé à admettre un tel être comme possible (ce que j'accorde à présent, quoiqu'il s'en faille beaucoup que le concept non contradictoire en soi prouve la possibilité de l\>b|et) (1). Or, dans la toute réalité est aussi com-

(i) Le concept est toujours possible lorsqu'il ne se contredit point. Cest le caractère logique de la possibilité, et son objet se distingue

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prise l'exisience. L'exitteace estMlonc dans le concept de quelque -(jicfiè de possible. Si donc cette chose est supprimée, Ta possibilité interne de la chose Test aussi, ce qiii est contradictoire.

Je r^ônds : vous êtes déjà tombé dans une contradiction qijiand, dans le concept d'une chose que vous voulez simplement concevoir quant à sa possibilité, sous quelque nom qu'elle se dégfluse, vous faites entrer le concept de son existence. Si on vous l'accorde, vous avez alors en apparence vaincu, mais en réalité vous n'avez rien dit, car vous n'avez fait qu'une simple tautologie. Je vous le demande, la proposition : cette chose-ci ou celle-là (que je vous accorde comme possible, que ce soit ce qu'on voudra) existe^ est-elle une proposition analytique ou synthétique? Si elle est analytique, vous n'ajoutez rien par l'existence de la chose à votre pensée de la chose; mais dans ce cas, ou la pensée qui est en vous devrait êtte la chose elle-même, ou vous avez supposé une existence comme faisant partie de la possibilité, et alors l'existence est conclue de l'hypothèse de la

par-là du nihilnegativum. Mais ce concept peul néanmoins être un coocept vain, si la réalité objective de la synthèse, p^r laquelle le concept esl produit, n'est pas démontrée en particulier; ce qui repose toujours, comme nous l'avons montré plus haut, sur des principes de Texpérience possiMe et non sur le principe de l'analyse (le principe de contradiction). C'est là un avertissement de nepas conclure incontinent de la possibilité des concepts (de la pos^bilité logique) à la possibilité des choses (possibilité réelle).

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powibUité interne; ce qui n'est qu'une tautologie pitoyable. Le mot réalité j qui, dans le concept de la chose, sonne autrement que celui d'existence dans le ]»^dicat, ne la constitue pas; car si vous appelez réalité toute position (peu importe ce que tous supposez), alors vous avez déjà posé et admis comme réelle la chose avec tous ses prédicats dans le concept du sujet, et vous ne faites que vous répéter dans ce prédicat. Avouez-vous au contraire, comme doit le faire volontiers tout homme raisonnable, que toute proposition existentielle est synthétique : mais alors comment prétendez-vous donc affirmer que le prédicat de l'eiistence ne peut être enlevé sans contradiction, puisque ce privilège n'appartient proprement qu'aux propositions analytiques, dont le caractère particulier consiste. précisément en cela même?

Je pourrais espérer avoir anéanti d'une manière toute directe et toute simple cette vaine argutie par une détermination précise du concept de l'existence, si je ne savais pas que l'illusion, dans la confusion d'un prédicat logique avec un prédicat réel (c'està-dire avec la détermination d'une chose), se refuse presque à tout éclaircissement. On peut faire servir tout ce qu'on veut pour prédicat logique, tellement que le sujet peut être le prédicat de lui-même; car la logique fait abstraction de toute matière. Mais la détermination est un prédicat qui s'ajoute au concept du sujet et l'augmente. Elle ne doit donc pas y être déjà contenue.

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Etre î^eBt évidraiment pas un prédicat réel, e'està-dire un concept de quelque chose qui puisse ajouter au concept de cette chose. C'est simplement la position d'u&e chose, ou de certaines déterminations prises en elles-mêmes. Dans l'usage logique, c'est seulement la copule d'un jugement. La proposition : Dieu est totU-^puissant, embrasse deux concepts qui ont leur objet : Dieu et toute-puissance; le petit mot est n'est en rien un prédicat , mais seulement ce qui met l'attribut en rapport avec le sujet. Si donc je prends le sujet (Dieu) avec tous ses attributs (du nombre desquels est la toute-puissance), et que je dise : Dieu est, ou il est un Dieu , je n'ajoute aucun nouvel attribut au concept de Dieu; je pose seulement le sujet en lui-même avec tous ses prédicats, et, bien entendu aussi Vobjet en rapport avec mon concept. Tous deux doivent exactement renfermer la même chose; et par conséquent de ce que je conçois l'objet du conçut comme absolument donné (par Fexpression, il est); rien de plus ne peut pour cela appartenir au concept, qui exprime simplement la possibilité. Ainsi le réel ne contient rien de plus que le simplement possible. Cent écus réels ne contiennent absolument rien de plus que cent écus possibles. Car comme ceux-ci signifient le concept, et ceux-là l'objet et sa position en elle-même, s'il y avait quelque chose de plus, dans l'objet que dans le concept, mon concept n'exprimerait pas l'objet tout entier, et n'y

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Berait par ccMiséquent pas non pins conforme * Mais il y a pins dans ma fortune si je possède réellement cent écus que si je ne les ai qu'en idée (c'est-à-dire dans leur possibilité), car Tobjet en réalité n'est pas simplement contenu aaalytiquement dans mon concept, mais il ajoute synthétiquement à mon concept (qui est une détermination de mon état), sans que, par sa présence hors de mon concept, ces cent écus pensés soient le moins du monde augmentés.

Si donc je pense une chose par quelques prédicats que ce soient et quel qu'en soit le nombre (même dans la détermination universelle), de ce que je dis de pins: cette chose est; — rien, absolument rien n'est ajouté par ce fait à la chose, car autrement ce ne serait pas précisément la même chose qui existerait, puisqu'il existerait plus que je n'avais pensé dans le concept; je ne pourrais donc pas dire que c'est en tout point l'objet de mon concept qui existe. Si donc je pense dans une chose toutes les réalités, une seule exceptée, alors de ce que je dis une telle chose défectueuse existe, la réalité manquante ne lui appartient pas pour autant, mais cette chose existe précisément défectueuse comme je l'ai conçue; autrement elle existerait un peu autre que je ne pensais. Donc si je pense un être comme la suprême réalité (sans défaut), reste toujours encore la question de savoir s'il existe ou non. Car, quoique dans mon concept rien ne manque au contenu réel possible d'une chose en

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géaéral, il manque cependant encore quelque ehoee au rapport à tout mon état de pensée, savoir que la connaisBance de cet objet soit possible aussi à posteriori. Et ici revient encore la cause de la difficulté qui règne dans cette matière. S'il était question d'un objet des sens, je ne pourrais pas confondre l'existence de la chose avec son seul concept; car^ par le concept l'objet n'est pensé qu'en accordavec les conditions universelles d'une connaissance empirique possible eu général, et par l'existence il est pensé comme contenu dans l'ensemble de Texpérience totale ; alors donc le concept de l'objet n'est point augmenté par l'union avec la matière de l'expérience totale, mais notre pensée reçoit de plus par elle une perception possible. Voulons-nous au contraire penser l'existence par la catégorie pure seulement ? Il n'est pas étonnant aloA que nous ne puissions donner aucun caractère pour la distinguer de la simple possibilité.

Nous sommes donc obligés de sortir de notre concept d'un objet, qu'elles qu'en soient la qualité et la quantité^ pour accorder l'existence à cet objet. Dans les objets des sens, le fait a lieu par l'enchaînement avec quelqu'une de mes perceptions, suivant des lois empiriques; mais l'existence des objets de la pensée pure ne peut être connue par aucun moyen absolument, parce qu'elle devrait l'être entièrement àprioriy quand cependant notre conscience de toute existence (que ce soit par perception immédiate ou par

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des raisonnements qui rattachent quelque chose à la perception) appartient tout à fait à l'unité de Texpérience. Une existence en dehors de ce champ ne pûtelle être affirmée impossible absolument, n'en reste pas moins une supposition que rien ne peut justifier. Le concept d'un être suprême est une idée trèsutile sous beaucoup de rapports; mais précisément parce qu'elle n'est qu'une simple idée, elle est tout à fait impropre à étendre par elle seule notre connaissance relativement à ce qui existe. Elle est même impuissante à nous instruire de la possibilité de plusieurs choses. Le catactère analytique de la possibilité, caractère qui consiste en ce que de simples positions (réalités) n'engendrent aucune contradiction, ne peut pas à la vérité lui être contesté ; mais comme la réunion de toutes les propriétés réelles dans une chose est une synthèse dont nous ne pouvons pas juger à priori la possibilité, les réalités ne nous étant pas spécifiquement données; et comme dans le cas même où elles nous seraient données, aucun jugement ne serait encore possible ici^ parce que le caractère de la possibilité des connaissances synthétiques ne peut jamais être cherché que dans l'expérience, dont l'objet d'une idée ne peut pas faire partie; il s'en faut donc beaucoup que le célèbre Leibnitz ait fait ce dont il se flattait, ou qu'il soit parvenu à connaître à priori la possibilité d'un être idéal si élevé.

Dana cette fameaae preuve ontologique (cartésien ne) de l'existence d'un être suprême, toute peine, tout labeur a été perdu^ et l'on n'augmentera pas plus ses connaissances par de simples idées qu'un négociant n'augmenterait sa fortune en ajoutant des zéros à l'état de sa caisse.

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