‹ La critique de la raison pure. Tome premier (volume 2)Chapitre 16 sur 37 · IDÉAL DE LA KAISON PURE · texte numérisé non relu

IDÉAL DE LA KAISON PURE

SECTION I

De ridéal en général.

Nous avons vu précédemment que des objets ne peuvent être représentés par des concepts irUellectuels purs, sans toutes les conditions de la sensibilité, parce que autrement les conditions de leur réalité objective manquent, et qu'on ne trouve en eux que la simple forme de la pensée. Ils peuvent néanmoins être exposés in concreto, si on les applique à des phénomènes ; car ils ont proprement en eux la matière d'un concept expérimental, qui n'est qu'un concept intellectuel in concreio. Mais des idées sont encore plus éloignées de la réalité objective que des catégories; car on ne peut trouver aucun phénomène dans lequel elles puissent être représentées in concreto. Elles contiennent une certaine perfection ou intégralité à laquelle n'atteint aucune connaissance empirique possible, et la raison ne conçoit en cela qu'une unité systématique de laquelle elle s'efforce de faire ap-

"âft8 LOGIQUE

procher Vunité empirique possible, sans qu'elle y parvienne jamais complètement.

Mais ce que je nomme idéal semble encore être plus éloigné de la réalité objective que l'idée. J'entends par idéal, l'idée, non simplement in concretOj mais m individuOf comme une chose unique, exclusivement déterminable ou déterminée par l'idée.

L'humanité, dans toute sa perfection, ne s'étend pas seulement à toutes les propriétés qui appartiennent essentiellement à cette nature, et qui constituent le concept que nous en avons jusqu'à la parfaite convenance avec ses fins, ce qui serait notre idée de l'humanité parfaite ; mais encore tout ce qui, outre ce concept, appartient à la détermination universelle de l'idée : car de tous les prédicats opposés un seul s'applique à l'idée de l'homme parfait. Ce qui est un idéal pour nous était pour Platon une Idée de rentendement divin, un objet unique dans son intuition pure, la perfection de chaque espèce d'êtres possibles^ et le prototype de toutes les copies (ectypes) dans le phénomène.

Sans nous élever si haut, nous devons avouer que la raison humaine contient non-seulement des idées, mais aussi des idéaux qui n'ont pas, à la vérité, comme ceux de Plaion, une force créatrice, mais ils possèdent cependant une force pratique (comme principes régulateurs), et servent de fondement à la possibilité de la perfection de certaines actions. Les

TaANSGBMDEJNTALE • 269

concepts moraux ne sont pas tout à fait des concepts purs de la raison, parcequ'ils ont quelque chose d'empirique (plaisir on peine) pour principal fondement. Néanmoins, par rapport . au principe par lequel la raison met des bornes à une liberté illimitée (par conséquent si l'on ne fait attention qu'à sa forme), ils peuvent très-bien servir d'exemple de concepts purs de la raison. La vertu, et avec elle la sagesse humaine dans toute sa pureté, sont des idées. Mais le sage (do stoïcien) est un sage idéal, c'est-à-dire un homme qui n'existe que dans la pensée, mais qui s'accorde parfaitement avec l'idée de la sagesse. Comme l'idée donne la rhgle, de même l'idéal sert en pareil cas de prototype k la détermination universelle de Tectype ou copie, et non; n'avons aucun autre mterium de nos actions, que la conduite de cet homme divin en nous auquel nous nous comparons, d'après lequel nous nous jugeons, et sur lequel nous nous corrigeons, quoique nous ne puissions jamais atteindre sa perfection. Ces idéaux, quoique nous ne leur accordions aucune réalité objective (existence), ne doivent pourtant pas être regardés comme des chimères ; mais ils donnent une unité de mesure indispensable à la raison, qui a besoin du concept de ce qui est parfait dans son espèce pour pouvoir mesu-» rer et aj^récier. en conséquence le degré et le défaut de Timperfection. Mais vouloir réaliser l'idéal dans un exemjde^ c'est-à-dire dans le phénomène, à peu

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près comme le sage dans un roman, c'est ce qui est impraticable. Il y a de plus dans cette entreprise quelque chose de peu sensé et de peu édifiant, puisque les bornes naturelles qui restent continuellement au-dessous de la perfection idéale, rendent toute illusion impossible dans une telle tentatiTC et portent ainsi à suspecter et à regarder comme une fiction le bien même qui est dans l'idée.

Tel est Tidéal de la raison; il doit toujours reposer sur des concepts déterminés, et servir de règle et de prototype, soit pour agir, soit pour Juger. Mais il en est tout autrement des productions de l'imagination, qu'on ne peut définir et dont on ne peut donner aucun concept intelligible : semblable à des moM^ grammes, ce ne sont que d^ traits isolés, quoique déterminés suivant une prétendue règle, et qui donnent plutôt une sorte de dessin pour ainsi dire flottant devant les yeux, au moyen de différentes expériences, qu^me image déterminée. Tels doivent être les idéaux que les peintres et les physionomistes prétendent avoir dans la tète; ce sont des fantômes incommunicables de leurs productions ou de leurs jugements. Ib peuvent être appelés , quoique improprement , des idéaux de la sensibilité, parce qu'ib doivent être le modèle inimitable des intuitions empiriques possibles, sans cependant donner aucune règle susceptible de définition et d'examen •

Le but de la raison avec son idéal est au contraire

T&AMSGENBBNTÂLB. 271

la détermination nniTaraeUesuWantdeBrègles àpiiori; elle conçoit donc un objet qui doit être uniTeraellement déterminable suivant des principes, quoique les conditions suffisantes manquent à cet effet dans l'expérience, et que le concept même soit par consé* quent transcendant.

CHAPrrBE III.

SECTION II

DE l'idéal TRAlfSCENDEIfTAL.

(Prototypon transcendentale).

Tout concept, par rapport à ce qui n'est pas contenu en lui, est indéterminé, et soumis au principe de la déterminàbilUé, que L'un seulement de$ deux prédicats contradictoirement opposés peut lui convenir; principe qui repose sur celui de contradiction , qui est par le fait principe purement logique, et qui fait abstraction de toute matière de la connaissance pour n'en considérer que la forme logique.

Mus toute choie^ quant à sa possibilité, est encore soumise an principe de la détermination universelle, suivant lequel, de tous les prédicats possibles descAo- $es, en tant quUls sont comparés aux prédicats opposés, un seul doit lui convenir. Ce qui ne jepose pas simplement sur le principe de contradiction; car il s'agit non-seulement du rapport dedeux prédicats con* traires, mais encore de toute chose en rapport à toute la possibilité, comme ensemble de tous les prédicats

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des choâes en général; et cettapossibililé étant supposée comme condition à priori, ce principe présente chaque chose comme si elle dérivait sa possibilité propre de la part qu'elle a dans cette possibilité totale (1). Le principe de la détermioation universelle concerne donc la manière et non la simple forme logique. C'est le principe de la synthèse de tous les prédicats qui doivent rendre complet le concept d'une chose, et non simplement celui de la représentation analytique, par l'un des deux prédicats opposés, et qui contient une supposition transcendentale, savoir celle de la matière de toute possibililé, matière qui doit renfermer à priori les données de la possibilité particulihre de chaque chose.

La proposition : Toute chose constante est universellement déterminée, ne signifie psts seulement que, de chaque couple de prédicats opposés eritre eux, un seul lui convient, mais aussi que de tous les prédicats possibles, il y en a toujours un qui lui convient. Par cette proposition, sont comparés entre euï logiquement, d'une manière transcendentale non-seulement

(1) Parce principe, toute chose est donc rapportée k un carrelatum cOimmun, savoir la possibilité totale, qui, sf elle (c*ést-à-dire la matière de tous les prédieats possibles) était trouvée dans l'idée d'Une seule chose, démontrerait une affinité de tout le possible par Fidentité du principe de sa détermination universelle. l.a détermi' nabUUé de tout co^ept est soumise à Funiversalité (unioena^ litas) du principe de l'exclusion d'un mjlieu eotre deux prédicats opposés; mais la détermination d'une chose est soumise k la totalité (universitas) ou k l'ensemble de tous les prédî^ts possibles.

T&ANSCBNDEigr^JLE. 27$

des prédicats, maislaehoseplle-mènfêa'rec Tensembledetous les prédicats possibles. Le principe revient donc à dire que, pour connaître parfi^tement une chose, il fant connaître tout le possible et la déterminer, soit en affirmant, soit en niant. La détermina-* tion universelle est par conséquent un concept que nous ne pouvons jamais présenter in concr^fo' quant à sa totalité, et se fonde en conséquence sur une idée qui n'a son siège que dans la raison, laquelle idée prescrit à Tentendement la règledg son parfait usage. Or, quoique cette idée de V ensemble de toute pos^ sUnlité (en tant que cet ensemble, comme condition de la détermination universelle, sert de fondement à toutes choses par rapport aux prédicats qui peuvent le composer) soit même encore indéterminée, et que nous ne concevions par là en général qu'un ensem* ble de tous les prédicats possibles, nous trouvons cependant, en y regardant de plus près, que cette idée, comme concept primitif, exclut une multitude de prédicats, qui, en qualité de dérivés, sont déjà donnés par d'autres et ne peu vent coexister, et qu'elle s'épure j usqu'à un concept universellement déterminé àpnon. C'est ainsi que pjar la simple idée se forme 1q concept d*un objet individuel qui est défertbiné universellement, «et qui, par conséquent, doit être appelé un tdéal de la raison pure.

Si nous considérons tous les attributs possibles , non d'une manière purement logique, mais transn. 18

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cendeatalemeat, ^^'est-à-dire quant à leur matière, qui peut être craçoe en eux à priori^ nous trouvons que quelques-uns d'eux représentent une existence, d'autres une simple non-existence. La négation logique, qui est simplement désignée par le mot narij ne s'attache jamais proprement à un concept, mais seulement à son rapport à un autre concept dans le jugement -, elle est donc loin de suffire pour désigner un concept par rapport à son contenu. L'expression non mortel ne peut point du tout donner à connaître qu'une simple non-existence est représentée par là dans l'objet; elle ne porte absolument sur aucune matière. Au cqntraire, une négation transcendentale indique la non-existence en elle-même, à laquelle est opposée l'affirmation transcendentale qui est quelque chose dont le concept exprime déjà par lui-même une existence, et par conséquent est appelée réalité, parce que, par elle seule, et aussi loin qu'elle s'étend, des objets sont quelque chose (des choses), tandis que la négation opposée indique au contraire une simple absence, et que là où cette négation seule est conçue, il y a représentation de l'absence de toute chose.

Or, personne ne peut penser déterminément une négation sans avoir, posé pour fondement l'affirmation contraire. L' aveugle-né ne peut se faire la moindre représentation des ténèbres , parce qu'il n'en a aucune de la lumière ; le sauvage ne peut se faire une

' trânscbndbntale. 235

idée de la pauvreté, parce qu'il n'en a aucune de l'o«pulence(l); l'ignorant n'a aucun concept.de em ignorance, parce qu'il n'en a aucun de 1» science. Tous les concepts négatifs sont donc aussi dériyéS| et les réalités coQtiennent les dounées, et pour ainsi dire la matière transcendentale de la possibilité et de la détermination universelle de toutes choses.

Si donc un substratum transcendental sert de foudément à la détermination universelle dans notre raison , s'il contient en quelque sorte l'entière provision de la matière d'où peuvent être pris tous les prédicats deschodés, il n'est par conséquent que l'idée d'un tout de la réalité (omnitudo reaMtatis). Toutes les véritables négations ne sont alors que des bomesy nom qu'elles ne pourraient pas recevoir si le non borné (le tout) ne leur servait de fondement.

Mais c'est aussi par cette possession entière de la réaUté que le concept d'une cho9e en soi est représenté comme universellement déterminé, et que le concept d'un être souvrainement réel {entis realissimi) est le concept d'un être particulier, parce que, de tous les attributs opposés possibles, un seul, celui

(1) Les obserraiions et les calculs des astronomes nous ont appris beaucoup de choses remarquables ; mais le plus important, c'est qu^ils nous aient découyert ï'ablme de .rignorance, que la raison humaine, iaiis ces coppaiissancesy n'aurait jamais pu eonceToir si profond. La méditation sur cette Ignorance doit produire un grand changement dans la détermination du but final de Pusage de notre raison.

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<|ui appartient abBolument à TexisteDce, se trouve dans sa détermination. C'est par conséquent un idéal transcendental qui sert de fondement à la détermination universelle nécessaire de tout ce qui existe, et qui constitue la condition matérielle suprême et parfaite de sa possibilité, condition à laquelle toute pensée des objets en général doit être ramenée, quant au contenu. Mais c'est aussi l'unique idéal propre dont la raison humaine est capable; parce que dans ce cas seulement, un concept général en soi d'une chose est universellement déterminé par lui-même, et est reconnu comme la représentation d'un individu.

La détermination logique d'un concept par la raison repose sur un raisonnement disjonctif dans lequel la majeure contient une distribution logique (la division de la sphère d'un concept universel), et où la mineure réduit cette sphère à une partie, tandis que la conclusion détermine le concept par cette partie même. Le concept universel d'une réalité en général ne peut être divisé à priori, parce que, sans l'expérience, on ne connaît pas d'espèces déterminées de réalités comprises sous ce genre. La majeure transcendentale de la détermination universelle de toutes les choses n'est que la représentation de l'ensemble de toute réalité, non simplement un concept qui comprenne sous hd tous les prédicats, quant à leur matièretranscen dentale; il les contient au contraire en luif et la détermination universelle de chaque chose

TRÂNSGENDBNTALE. 277

repose sor la droonscription de ce tout de la réalité^ puisqu'elle attribue quelque chose de cette réalité à la chose déterminée, tandis que le reste en est e&elu; ce qui s'accorde avec le ou répété de la majeure disjonctive, et avec la détermioation de Tobjet par on des membres de cette division, dans la mineure. L'usage de la raison, par lequel elle donne l'idéal transcendental pour fondement de sa détermination de toutes les choses possibles, est donc analogue à celui suivant lequel elle procède dans les raisonnements disjonctlfs ; ce qui est le principe que j'oii donné précédemment pour base à la division systématique de toutes les idées transcendentales, principe suivant lequel ces idées sont produites d'une manière correspondante etparallèleaux trois sortes deraisonnement. Il est évident de soi que la raison, pour arriver à cette fin, c'est-à-dire pour se représenter facilement la détermination universellement nécessaire des choses, ne suppose pas l'existence d'un être qui soit conforme à l'idéal, mais seulement son idée, afin de dériver d'une totalité inconditionnée de la détermination universelle la totalité conditionnée, c'est-à-dire celle du circonscrit. L'idéal est donc pour elle le prototype (prototypon) de toutes les choses, qui toutes ensemble comme des copies défectueuses {ectypa}^ en tirent la matière de leur possibilité, et qui lorsqu'elles en approchent* plus ou moins, en restent cependant toujours infiniment éloignées.

Ainsi donc, toute po88i)>iiit6. de» /choses (delà syn^ thèse de la diversité quant àsa^ matiàre) est considérée comme dérivée^ et celle sBuIementide cdi|ui contient en soi toute réalité est considérée comme primitire. Car toutes les négations* (qui sont c^ndant les seuls prédicats par lesquels toute autre chose peut se distin-» guer de l'être réel par excellence) sont de simi^es 11-' mitations d'une réalité plus grande» et enfin de lasu-prémeréalité; elles supposent donc celle-ci ^ et en sont simplement dérivées, quanta la matièi^e. Toute diversité des choses n'est donc qu'une simple manière diverse de limiter le concept de la réalité suprême qui est leur substratum commun, de même que toutes figures ne sontquedifférentes manières possiblesderenfermer l'espace infini. C'est pourquoi l'objet de sonidéal, qui ne peut se trouver que dans la raison^ s'appelle aussi Vêtre primitif (ens originarium) ; en tant qu'il n'y en a aucun au-dessus de lui, Vêtre suprême (ens mmmum); et en tant que tout lui est soumis comme conditionné, Vêtre de tous les êtres (ens erilium). Tout cela cependant ne désigne pas le rapport objectif d'un objet réel à d'autres dioses, mais bien le rapport de Vidée à des concepts i et nous laisse dans une igno-riorité complète sur l'existence d'un être d'une supé— rance si éminente.

Comme on ne pent pas dire non plus qu'un être primitif se -compose de plusieurs êtres dérivés, pais-' que chacun de ceux-ci suppose celui-là et ne peut

TBANSeBNDBNTALB. 279

par conséquent pas se composer^ l'idéal de l'être prîmitif doit donc aussi être conçu comme simple.

L'action de dériver de cet être primitif toute autre possibilité , pour parler nettement, ne pourra donc pas* être considérée comme une drconscriptitm de la réalité suprême de cet être, et en quelque sorte comme sa division; car alors l'être primitif serait regardé comme un simple agrégat d'êtres dérivés; ce qui, on vient de le voir, est impossible, quoique nous l'ayons d'abord ainsi présenté dans une première et grossière esquisse. La suprême réalité serait plutôt comme un fondement que comme un ensemble de la possibilité de toutes choses, et leur diversité ne reposerait pas sur la circonscription de l'être primitif même, mais sur son parfait développement, dont notre sensibilité tout entière ferait justement partie, ainsi que toute réalité dans le phénomène, lequel ne peut entrer dans l'idée de l'être suprême.

Si donc nous poursuivons plus loin cette idée et que nous en fassions une hypostase [ou substance], nous pourrons déterminer l'être primitif par le simple concept de la réalité suprêtaie, comme un être un, simple, suffisant à tout, éternel, etc. ; en un mot, nous pourrons le déterminer, dans sa perfection absolue, par tous les prédicaments. Le concept de cet être est celui de Dieu, conçu dans le sens transcendental. L'idéal de la raison pure est donc l'objet

S^SO IXM3IQU1

d'une théologie transoeodeatale, ftinsi que je Tai rapporté plus haut.

Toutefois, cet usage de Tidée transceadeatale dépasserait déjà les bornes de sa destination et de sa convenance; car la raison n'a posé cette idée que comme lé concept de toute réalité, pour servir de base à la détermination universelle des choses en général, sans prétendre que toute cette réalité soit donnée objectivement et constitue même une chose. Cette dernière circonstance est une pure nbtion par laquelle nous rassemblons et réalisons le divers de notre idée en un idéal, comme en un être particulier, sans que nous soyons le moins du monde autorisés à poser même la possibilité d'une telle hypothèse, de la même manière aussi que toutes les conséquences qui dé* coulent d'un tel idéal ne regardent nullement la détermination universelle des choses en général, Tidée seule étant nécessaire à cet effet, et n'ont pas La moindre influence sur elle.

Il ne suffît pas de décrire la marche de notre raison et sa dialectique : on doit aussi chercher à découvrir les sources de cette dialectique, afin de pouvoir expliquer cette apparence même comme ua pliénomène de l'entendement; car l'idéal dont nous parlons est fondé sur une idée naturelle et n'est pas simplement arbitraire. Je demande donc d'où vient que la raison considère toute possibilité des choses comme dérivée d'une seule chose qui leur sert de fonde-

TRANS€8V0BlfTALE. 291

ment, savoir de la réalité suprême^ et qu'elle suppose eelle-ei comme contenue dans un être primitif particulier?

La réponse se tire de ce qui a été dit dans TAna*lytique transcendentale. La possibilité des objets des sens est un rapport de ces objets à notre pensée, dans laquelle quelque chose (savoir la forme empirique) peut être conçue à priori; mais ce qui constitue la matière, la réalité dans le phénomène (ce qui répond à la sensation), doit être donné, sans quoi cela ne pourrait pas même être conçu, et, par conséquent, sa possibilité pas représentée. Or, un objet des sens ne peut être déterminé universellement qu'autant qu'il est comparé avec tous les prédicats du phénomène^ et qu'il est représenté par lui, soit affirmativement, soit négativement.' Mais comme, ce qui constitue la chose même (dans le phénomène), savoir le réel, doit alors être donné, sans quoi il ne pourrait pas même être pensé, et comme ce en quoi le réel de tous les phénomènes est donné est la seule expérience univer* selle, la possibilité des objets des sens exige que la matière soit supposée comme donnée dans un ensemble, dont la circonscription est la base unique de toute la possibilité des objets empiriques, de leur différence entre eux et de leur détermination universelle. Or, en fait, les objets des sens sont les seuls qui puissent nous ètr^ donnés, et ils ne peuvent Tètre que dans le contexte d'une expérience possible; par con-

asa LOGiQra

aécfQWt, un objet a'est riea pour noua s'il ne «ippose TeniBeinble de tqute réalité empirique^ comme condition de sa possibilité. Or, par une illusion naturelle, il arrive que nous prenons pour un principe qui devrait valoir pour toutes les choses, un principe qui ne vaut proprement que pour celles qui sont données comme objets de nos sens. Nous tiendrons donc le principe empirique de nos concepts de la possibilité des choses, comme phénomènes, par romission de cette circonscription, pour un principe transoendental de la possibilité des choses en général.

Mais si de plus poua hypostasons [substantifions] cette idée de l'ensemble de toute réalité, c'est parce que nous convertissons dialectiquement Tiinité dtiiributive de Tusage expérimental de l'entendement en l'unité collective d'un tout empirique, et que nous nous figurons dans ce tout du phénomène on objet unique, qui renferme en lui toute réalité empirique. Cette individualité est alors confondue, par le moyen de la subreption transcendentale dont nous avons déjà parlé, avec le concept d'une chose qui est an sommet de la possibilité de toutes les choses, pour la détermination universelle desquelles elle fournit les conditions réelles (1).

(1) Nous verrons bientôt que cet idéal <f un être qui renferme toute réalité [entis realissimi]^ quoique n'étant qu'une simple représentation, est d*abord réaliséy c'est-à-dire- converti en un objet; ensuite hypastasé; enfin, par une marche naturelle de la raison à

TEANSeBNDBNrALE* 393

GHAPITRB III.

. SECTIOir III.

Des arguments de ]a raison spéculative en faveur de Texistence

dhin être suprême.

Malgré ce besoin pressant delà raison, de supposer quelque chose qui puisse servir de fondement parfait à la détermination uniT^selle de ses coU'' cepiB, elle s'aperçoit néanmoins trop facilement de ce qu'il y a d^idéal et' de purement fictif dans une telle supposition, pour qu'elle dût être persuadée par cela seul d'admettre incontinent comme un être réel une simple création de sa pensée, si elle n'était pas autrement forcée de chercher qudk[ue part son repos dans la régression du conditionné qui est donné, à rinconditionné qui, à la vérité^ n'est pas encore donné comme réel en lui-même et quant à son simple concept, mais qui peut seul parfaire la série des conditions sorties de leur principe. Tel est donc le chemin naturel que prend toute raison humaine^ même* la plus vulgaire, quoique toutes n'y puissent tenir jusqu'au bout. Elle ne commence pas par des

l'accomplissement de l'unité, personnifié, El tout cela repose, non SUT les phénomènes mêmes (sur la sensibilité seule), mais sur la liaison de leur dirersité par VeiUendemerU (en une aperceptUm). Par cDQséqucBt, l'unité de la suprême réalité et la déterminabilité unkerselle (possibilité^^ de toutes les choses dansée sens le plus strict, semble donc être dans un entendement suprême , par conséquent dans une intéUSg&nce,

concepts, mais par Texpérience commune, et pose par conséquent en principe quelque chose d'existant. Mais ce fond s'écroule quand il ne porte pas sur le roc immobile de l'absolument nécessaire. Et ce' roc même reste suspendu sans appui, si un espace vide l'entoure de tous côtés, et s'il ne remplit pas tout lui-même et ne laisse plus ainsi lieu nxi pourquoi, c'est-à-dire s'il n'est in6ni quant à la réalité.

Si quelque chose, quel qu'il soit, existe, il faut accorder aussi que quelque chose existe nécessairement. Car le contingent n'existe que sous la condition d'autre chose, comme de sa cause, et le raisonnement qui se fonde sur cette cause n'est valable qu'autant qu'il remonte à une cause qui n'est pas contingente, et qui, précisément pour cette raison, existe nécessairement sans condition. Tel est Targument sur lequel la raison fonde sa progression vers un être primitif.

Or, la raison se cherche d'abord le concept d'un être qui se prête à une prérogative d'existence telle que 4a nécessité inconditionnée ou absolue, non pas tant pour conclure à priori du concept de cet être à son existence (car si elle s'en flattait, elle n'aurait qu à chercher dans les seuls concepts, sans qu'il fAt nécessaire de poser en principe une existence donnée), que pour trouver seulement un concept parmi tous ceux des choses possibles, qui n'ait rien en lui de contraire à la nécessité absolue. Car que quelque

TRANSCBNIWirrALE. 285

chose doive cependant exister simplement et abeo-» lument, c*e8t ce qu'elle tient pour déjà établi dans le premier raisonnement. Si elle peut faire dispa* r^tre tout ce qui s'oppose à cette nécessité, une seule chose exceptée, cette chose sera Tètre absolument nécessairei que l'on en puisse ou non comprendre la nécessité, c est-^ànlire la dériver ou ne pas la dériver de son concept seul.

Or, il semble que ce dont le concept contient en soi la raison de tout pourquoi , et une raison qui n'est en défaut dans aucun cas et sous aucun rapport, qui suffit partout comme condition, soit par le fait l'âtre qui comprend la nécessité absolue, parce que, possédant toutes les conditions de tout ce qui est possible, il n'a lui*méme besoin d'aucune condition, et n'en paraît pas même susceptible; par conséquent, au moins d'un côté, il satisfait au concept d'une nécessité absolue ; en quoi ne peut l'égaler aucun autre concept, tous étant défectueux, et manquant de complément, ne renferment aucun caractère de l'indépendance de toute» conditions ultérieures. Il est vrai que l'on ne peut pas encore en conclure certainement que ce qui ne renferme pas en soi la condition suprême et parfaite sons tous les rapports, doive être pour cela même conditionné quant à son existence; mais il n'acepradant pas en loi ce caractère unique de l'existence inconditionnée, au moyen duquel la raison, par un concept à priori ,

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peut reconnaîire un être comme inoonditionnc.

Le concept d^an être contenant la saprème réalité, serait donc de tous les concepts de choses possibles celui qui conviendrait le mieux au concept d'un être absolument nécessaire; et, quoiqu'il n'y satisfasse pas pteinement, nous n'avons cependant pas de choix; nous nous voyons au contraire forcés de nous en contenter, parce que nous ne pouvons jeter au vent l'existence d'un être nécessaire; mais, en l'accordant, nous ne pouvons cependant rien trouver dans tout le champ de la possibilité qui puisse justement prétendre à une telle préi^ative dans T existence.

Telle est donc la marche naturelle de la raison humaine : ellecommence par se persuader l'existence de quelque être nécessaire; elle reconnaît en lui une existence inconditionnée ;{elle cherche ensuite le concept de quelque chose indépendant de toute condition et le trouve dans ce qui est lui-même la condition suffisante de tout le reste, c'est-à-dire dans ce qui contient toute réalité. Mais le tout sans bornes est unité absolue, et entraîne avec lui le concept d'un être unique, de l'être suprême; la raison conclut ainsi que l'être suprême, comme principe primitif de toutes choses^: e^ste d'un^ manière absolument néœssaire.

On ne saurait. conjtester à ce concept une certaine fondaptentalité, s'il s'agit de se décider^ après avoir accordé rexifitonce detqu^uèêtre nécessaire^ et si

TRANSGElfDBNTALE. 287

l'on co&Tient devoir ea embrasser la cause, quelle qu'elle puisse être; car alors on ne peut pas choisir plus coûyenablement, ou plutôt il n'y a pas de choix à faire; mais on est forcé de donner sa voix à l'unité absolue de la réalité parfaite^ comme à la source pri* mitive de la possibilité. Mais si rien ne nous force à nous décider, et que nous abandonnions plutôt toute cette afbire jusqu'à ce que nous soyons contraints par dea arguments plus puissants à donner notre assentiment, c'est-inlire s'il s'agit simplement de jtJLger ce que nous savons de cette question, et ce que nous nous flattons seulementdesavoir ; alors le raison* nament précédent ne paraît pas sous un jour à beaucoup près aussi avantageux, et a besoin d'une fa« veur qui supplée au défaut de la légitimité de ses prétentions.

Car si nous admettons tout ce qui se présente à nous, premièrement, que la conclusion d'une existence donnée quelconque (serait-ce de la mienne propre) a l'existence d'un être inconditionné nécessaire, est légitijgae; secondement, que je dois considérer un être qui contient toute réalité, par conséquent aussi toute condition, comme absolument inconditionné, par conséquent que le concept de la chose qui convient i la nécessité absolue est trouvé par le fait ; -^ on ne peut c!q[)endant paa conclure de là que le concept d'un, être borné, qui ne renferme pas la ^suprême réalité, contredise la nécessité absolue. Car quoi**

que daDS le concept de cet être je ne trouve pas l'absolu, qui emporte déjà avec lui-même ia totalité. des eonditioDS, il ne peut cependant pas s'en suivre que son existence doive, par cette raison là précisément, être conditionnée y de même que je ne puis pas dire dans un raisonnement hypothétique que là où n'est pas une certaine condition (savoir ici celle de la |;')rfection quant aux concepts), là aussi n'est pas le conditionné. H nous serait plutôt permis de présenter tous les êtres limitéscomme nécessairement inconditionnés, quoique nous ne puissions conclure leur nécessité du concept général que nous en avons. Mais, de cette manière, cet argument ne nous donnerait pas le moindre concept des attributs d'un être nécessaire, et n'aboutirait absolument à rien*

Néanmoins, il reste à cet argument ufie certaine importance et une certaine autorité qui ne peuvent pas encore loi être enlevées d'un seul coup, malgré son insuffisance objective. Car, supposé qu'il y ait des obligations qui fussent, dans l'idée de la raison, tout à fait justes, mais sans aucune réalité d'application à nous-mêmes, c'est>-à-dire sans mobiles, sil'on ne supposait pas un être suprême qui pût donner aux lois pratiques effet et force; — ^ nous serions alors également obligés de suivre les concepts, qui, bien qu'ils ne pussent pas être objectivemiànt suffisants, sont uéanmoins, quant à la mesure de notre raison, d'un poids déterminant, et en comparaison desquels

T&ANSCENDBNTALK. 289

noQ8 ne connaissons cependanr rite de meilleur ni de plas convaincant. Le devoir de choisir tirerait ici de l'indifférence l'irrésolution de la spéculation par une addition pratique ; et même la raiâon ne trouveraiteneUe-mênie, comme juge très-impartial, aucune justification, si, sous l'influence de mobiles pressants, et malgré l'impecfection de sa connaissance, elle n'obéissait pas aux priocipes de son jugement, qui sont au moins les meilleurs que nous connaissions. Cet argument, quoique transeeifdentaly dans le fait, puisqu'il repose sur rinsuffisance interne du contingent, est cependant si simple et si naturel, qu'il est conforme au sens commun le plus vulgaire, dès qu'une'fois celui-ci y est conduit. On Voit des choses changer, naître et mourir ; elles doivent donc, ou du moins leur état doit avoir une cause. Maison peut toujours demander la même chose de chaque cause, qui ne peut jamais être donnée dans le phénomène. D'où dériverons-nous donc plus justement la causalité la pbu élevée^ si ce n^est de là même où elle est en effet la plus haute^ c'est-à-dire de l'être qui contient en loi-mêm^ originairement la raison de l'effet possible, et dont le concept 9e produit très<-facilement par le seul trait d'une perfection absolue ! Nous tenons donc cettecause suprême pour absolument nécessaire, par la raison justement que nous trouvons absolument nécessaire de s'élever jusqu'à elle, et qu'il n'y a aucune raison de la dépasser. C'est pourquoi nous n. 1»

ToyoïiB cependant briller chez tous les peuples, à travers leur aveugle polythéisme, quelques étincelles de monothéisme. Ils y avaient été conduits, non pas par la réflexion, ni par une spéculation profonde, mais seulement par une voie toute naturelle du sens commun devenue insensiblement plus claire.

Or, il n'y a que trois espèces d'arguments possibles tirés de la raison spéculative, en faveur de l'existence de Dieu.

Toutes les voies qu'on a tentées dans ce dessein partent, ou de l'expérience déterminée et de ses qualités particulières par là reconnues de notre monde sensible, et s'élèvent ainsi du monde suivant des lois de la causalité jusqu'à la cause suprême hors du monde; — ou bien elles ne posent empiriquement en principe qu'une expérience indéterminée, c'est-à-dii« une existence quelconque; — ou bien enfin elles font abstraction de toute expérience^ et concluent tout à fait à priori de simples concepts à Texistence d'une cause suprême. La première preuve est la preuve phyiico^théologique ; la seconde, la côsmologique ^^ la troisième, VorUohgique* U n'y en a pas, et il ne peut pas y en avoir davantage.

Je démontrerai que la raison n'avance pas plus dans l'une^de ces voies (l'empirique) que dans l'autre (la transcendentale), et qu'elle déploie vainement ses ailes pour s'élever, par la seule force de la spéculation, au-dessus du mcmde sensible. Quant à ce qui

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concerne Tordre dans lequel ces arguments doivent être examinés, il sera précisément l'inverse de celui que prend la raison en s'étendaût iosensiblement, et dans lequel nous les avons d'abord placés. Car on fera voir que, bien que l'expérience en fournisse la première occasion, cependant le simple concept trans^ cendental conduit la raison dans cet effort, et pose à toutes ses recbercbes la borne qu'elle s'est proposée. Je commencerai donc par l'examen de l'argument transcendentàl, et je verrai ensuite ce que l'empirique peut ajouter à sa force démonstrative.

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