LIVRE PREMIER
Des concepts de la raison pure.
Quoi qu'il en soit de la possibilité des concepts de la raison pure, ils ne sont pas simplement réfléchis, mais encore conclus. Il y a aussi des concepts de l'entendement qui sont conçus àpnorij c'est-à-dire avant l'expérience et pour la rendre possible ; mais ils ne contiennent que l'unité de la réflexion sur les phé-
nomèoes en tant que ces phénomènes doivent nécessairement appartenir à une conscience empirique possible. La connaissance et la détermination d'un objet ne sont possibles que par le moyen de ces concepts. Ils sont donc les premiers à donner matière à conclusion, et ne sont précédés d'aucun concept à priori d'objets dont ils puissent se conclure. Leur réalité objective repose au contraire simplement sur ce que, constituant la forme intellectuelle de toute expérience, leur application doit toujours pouvoir être montrée dans l'expérience.
Mais la dénomination d'un concept rationnel indique déjà par anticipation, qu'il ne veut point être circonscrit dans l'expérience, parce qu'il se rapporte à une connaissance dont toute connaissance empirique n'est qu'une partie (peut-être le tout de l'expérience possible, ou de sa synthèse empirique), et à laquelle une expérience réelle ne suffît jamais pafairement, quoiqu'elle en fasse cependant toujours partie. Les concepts rationnels servent à comprendre (1), comme les concepts de l'entendement à entendre (2) (les perceptions). Lorsqu'ils renferment l'absolu, ils se rapportent à quelque chose qui contient toute expérience, mais qui n'est jamais lui-même un objet de l'expérience; à quelque chose à quoi la raison conduit dans ses conclusions en partant de l'ex-
(i) Zum begreifen. T.
{%)Zumver9tehen, T.
périence, et d'où elle apprécie et mesure le degré de l'usage empirique de ces concepts, mais qui ne forme jamais un membre de la synthèse ^empirique. Si néanmoins ces concepts ont une valeur objective, on peut les appeler concepius ratiocinati (concepts légitimement déduits); dans le cas contraire, ils sont au moins délusoires par une apparence de conclusion, et peuvent s'appeler conceptus ratiocinantes (concepts dialectiques [sophistiques]). Mais comme ceci ne peut être décidé qu'au chapitre des raisonnements dialectiques de la raison pure, nous ne pouvons pas encore en parler. De la même manière cependant que nous avons appelé catégoriques les concepts purs de Tentendement, nous appellerons provisoirement les concepts de la raison pure du nom nouveau d'Idées transcenden taies. Il s'agit maintenant d'eipliquer et de justifier cette dénomination.
DIALECTIQUE TRANSCENDENTALE
SECTION I
Des Idées en général.
Malgré la grande richesse de nos langues, un penseur se trouve néanmoins souvent embarrassé dans le choix d'une expression qui cadre parfaitement à son concept, et à défaut de laquelle cependant il n'est intelligible ni pour les autres ni pour lui-même. L'invention de mots nouveaux est une prétention de
TR ANSCE NDENTALE . 2 1
donner des lois aux langues, qui réussit rarement. Avant donc de recourir à ce moyen désespéré, il convient de chercher dans une langue morte et savante si Ton ne trouvera pas cette idée avec son expression correspondante; et si l'ancienne acception est devenue vague et ambiguë par la faute de leur auteur , il vaut cependant mieux en affermir la signification propre et primitive (dût- on même laisser douteux si les anciens l'employaient dans le même sens), que de gâter son travail en se rendant inintelligible.
C'est pourquoi, si l'on ne trouve par hasard qu'un seul mot qui convienne parfaitement, d'après sa signification déjà reçue, à un concept qu'il est trèsimportant de distinguer d'autres concepts analogues il est à propos d'en user sobrement, ne l'employant à la place d'un autre terme que pour en désigner synonymiquement la variété et en lui conservant soigneusement sa signification propre; autrement il arrive trop facilement, si l'on ne donne pas une attention particulière à l'expression, et si on la confond avec une foule d'autres de significations trèsdifférentes, que la pensée, qui n'aurait pu être conservée que par l'expression, se trouve elle-même perdue.
Platon, comme on sait, se sert du mot Idée pour signifier quelque chose qui non-seulement n'est jamais pris du domaine des sens, mais qui s'élève bien au-dessus des concepts de l'entendement, dont Aris-
tote s'est occapéy puisque rien ne se trouve jamais dans l'expérience qui y corresponde*. Les Idées sont, pour Platon, des archétypes ou originaux des choses en soi, et non simplement des clefs de l'expérience possible, comme les catégories. Dans son opinion, elles découlent de la suprême raison, d'où elles sont devenues le partage de la raison humaine; mais plus tard la raison ne les trouve plus dans leur état originel, puisque ce n'est qu'avec peine qu'elle parvient à se rappeler par la mémoire ( la philosophie, c'est-à-dire) ces idées anciennes, maintenant trèsobscurcies. Je m'abstiendrai ici de toute recherche littéraire pour découvrir le sens précis que ce grand philosophe attachait à ce mot. Je remarque seulement qu'il n'y a rien d'extraordinaire, soit dans le langage, soit dans les livres, de mieux entendre un auteur qu'il ne s'est entendu lui-môme, par la comparaison de ses pensées sur un objet, parce qu'il n'avait pas assez dé terminé son concept et ainsi parlait,et même pensait quelquefois contrairement à son dessein. Platon remarqua très-bien que notre faculté de connaître éprouve un besoin plus élevé que celui d'épeler les simples phénomènes suivant l'unité synthétique pour pouvoir les lire comme expérience, et que notre raison s'élève naturellement à des connaissances qui sont trop hautes pour qu'un objet donné par l'expérience puisse jamais leur convenir, mais
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qpif néanmoins, ont leur réalité et ne sont jamais de pures fictions.
Platon trouve surtout ses idées dans tout ce qui est pratique (i), c'est-à-dire dans ce qui repose sur la liberté, laquelle, de son côté, est soumise à des connaissances qui sont proprement un produit de la raison. Celui qui voudrait tirer de Texpérience les concepts de vertu, qui voudrait (comme l'ont fait un grand nombre) convertir en modèle de la source des connaissances [morales] ce qui ne peut servir que ' d'exemple dans une explication imparfaite, ferait de la vertu un non-ètre ambigu, changeant suivant le' temps et les circonstances, et ne pouvant servir à établir aucune règle. Chacun sait, au contraire, que si on lui présente quelqu'un comme modèle de vertu, il en a cependant toujours le véritable original dans sa propre raison ; qu'il y compare ce modèle proposé, et qu'il ne l'estime qu'en conséquence. Eh bien, c'est là l'idée de la vertu par rapport à laquelle tous les objets possibles de l'expérience servent, à la
(i) n étendit sûrement aussi son concept aux connaissances spéculativeSjpourvuseulement qu'elles fussent pures etiUddolumentàpriofi,même auxmatliématiques,quoiqu'ellesn'aientleur objet que dans l'expérience possible. En quoi je ne puis imiter ce philosophe, non plas que dans la déduction mystique de ces idées, ni dans les exagérations par lesquelles il en faisait en quelque sorte des hypostases; quoique le langage sublime dont il se servait dans ce champ soit susceptible d'une interprétation plus mitigée et tout k fait convenable à la nature des choses.
vérité, comme d'exemples (preave de la possibilité pratique d'un certain degré de ce que demande l'idée de raison), mais non comme archétypes. De ce qu'un homme n'agit jamais d'une manière adéquate à ce qui est compris dans l'idée pure de vertu, ce n'est point une preuve qu'il y ait quelque chose de chimérique dans cette conception, car tout jugement sur le prix moral de la vertu n'est possible, après tout, que par cette idée; elle sert donc de fondement nécessaire à tout progrès dans le perfectionnement moral, suivant le degré permis par les obstacles plus ou moins puissants que nous rencontrons dans notre nature. La République de Platon, comme exemple prétendu frappant d'une perfection imaginaire qui ne peut avoir lieu que dans le cerveau d'un penseur désœuvré, est devenue proverbiale, et Brucker trouve ridicule que le philosophe ait dit que jamais un prince n'administrera bien s'il ne participe pas aux idées. Mais il vaudrait mieux continuer cette pensée, la prendre au point où l'homme supérieur nous a laissés sans secours, et la mettre en lumière par de nouveaux efforts, que de la rejAer comme inutile, sous le trèsmisérable et très-honteux prétexte de l'impossibilité de la réaliser. Une constitution qui a pour but la plus grande liberté humaine, suivant des lois qui font que la liberté de chacun peut subsister avec la liberté de tous (car il ne s'agit pas du plus grand bonheur possible, puisqu' alors il viendra de lui-même), est cependant
aa moins une idée nécessaire, qui doit servir de fondement, non-seulement à une première ébauche d'une constitution civile, mais même à toutes les lois; et il y faut faire dès le principe abstraction des obstacles présents, qui peut-être résultent bien moins inévitablement de la nature humaine, que du mépris des vraies idées de la législation. Car on ne peut rien trouver de plus houleux et de plus indigne d'un philosophe que rappel vulgaire et grossier à une expérience soi-disant contraire, expérience qui n'aurait pas existé si ces institutions avaient été faites en temps opportun suivant les idées dont nous parlons , et si à leur place des idées grossières, précisément parce qu'elles étaient tirées de l'expérience, n'avaient pas rendu tout bon dessein inutile. Plus la législation et le gouvernement seraient d'accord avec ces idées, plus les peines seraient rares; et alors il est tout à fait raisonnable de dire avec Platon, que, dans une constitution parfaite, les peines ne seraient plus nécessaires. Et, quoique le fait ne doive jamais arriver, l'idée n'en est pas moins juste; elle pose pour type ce maanmum^ pour que la constitution légale des hommes approche de plus en plus de l'entière perfection. Personne ne peut assigner le degré ^auquel doit s'arrêterrhumanité,nidire,parconséquent, quelleest la distance qui reste nécessairement entre l'idée et sa réalisation , car la liberté peut dépasser toute borne
assignée.
Mais ce n'est pas seulement dans les choses où la raison humaine montre une vraie causalité, et où les idées deviennent causes eificientes (des actions et de leurs objets), c'est-à-dire en morale, mais aussi par rapport à la nature même, que Platon voit avec raison des preuves évidentes de l'origine, des choses par des idées. Une plante, un animal, l'ordre du monde (apparemment aussi l'ordre entier de la nature), montrent clairement que tout cela n'est possible que suivant des idées; qu'à la vérité, aucune créature particulière, sous les conditions déterminées de son existence, n'est en harmonie avec l'idée de la plus grande perfection de son espèce (aussi peu que l'homme avec l'idée de l'humanité, idée qu'il porte cependant toujours dans son âme comme archétype de ses actions), mais que, dans l'entendement suprême, ces idées sont néanmoins déterminées individuellement, immua«blement et universellement; qu'elles sont les causes primitives des choses, et qu'il n'y a uniquement que l'ensemble de leur union dans l'univers qui soit adéquat à cette idée. Abstraction faite de ce qu'il y a d'exagéré dans l'expression, l'élévation d'esprit du philosophe, depuis la contemplation ectype du physique de l'ordre du monde jusqu'à son enchaînement architectonique suivant des fins, c'est-à-dire d'après des idées, est un effort digne d'estime et d'imitation. Mais, pour ce qui est des principes de la morale, de la législation et de la religion, où les idées rendent
TRÂNSGENDENTALE. 27
enfin possible l'expérience même (du bien), — quoiqu'elles ne puissent jamais y être parfaitement exprimées, — c'est un mérite tout à fait particulier qai n'est méconnu que parce qu'on ne l'apprécie que suivant les règles empiriques dont la valeur, comme principes, a dû céder en face de ces idées mêmes. A l'égard de la nature, l'expérience nous donne les règles et devient la source de la vérité; mais, par rapport aux lois morales , l'expérience, hélas! est la mère de l'apparence, et il est très-répréhensible de prendre les lois de ce qui doit se faire j de ce qui se fait, ou de vouloir les y restreindre.
Au lieu de toutes ces considérations, dont une convenable exécution fait le mérite propre de la philosophie , nous nous occuperons maintenant d'un travail moins brillant, mais cependant pas sans mérite, savoir : de déblayer et d'affermir le sol où doit être élevé le majestueux édifice de la morale, dans lequel la raison, tout en cherchant des trésors avec une confiance aussi ferme qu'inutile, n'a su faire jusqu'ici qu'une infinité de taupinières qui minent les fondements de cet édifice. Il s'agit donc de connaître avec précisionTusagetranscendental de la raison pure, ses principes et ses idées , afin de pouvoir apprécier et déterminer l'influence et la valeur de cette raison. Mais, avant de finir cette introduction, je supplie ceux qui ont à cœur la philosophie (ce qui dit plus qu'on
ne rencontre communément), s'ils se trouvent persuadés par ce qui vient d'être dit et par ce qui doit suivre, de prendre sous leur protection le mot idée dans son acception primitive, afin qu'à l'avenir il ne se dénature plus par suite de la confusion qui pourrait en être faite encore avec les autres expressions servant à désigner d'une manière peu précise les différentes espèces de représentations , et pour que la science n'en fasse pas la perte. Nous ne manquonscependant pas demot^ appropriés aux. différentes espèces de représentations, sans que nous soyons obligés d'empiéter sur la propriété d'autrui; en voici l'échelle : Le mot générique est représentation (reprœsentatio); il comprend la représentation avec conscience (perceptio). Mais une perception qui se rapporte simplement au su^et comme modification de son état est sensation (sensatio); une perception objective est connaissance (cognitio). Celle-ci est à son tour intuition ou concept {intuitio velconceptus). L'intuition se rapporte immédiatement à l'objet, en sorte qu'elle est nécessairement singulière; le concept s'y rapporte médiatement, par le moyen d'un signe, d'un caractère ou attribut qui peut être commun à plusieurs choses. Le concept est ou empirique ou pur; et le concept pur, s'il a son origine dans l'entendement seul (et non dans une image pure de la sensibilité), s'appelle notion (notio). Le concept suscité par des notions, et qui dépasse la possibilité de l'expérience , est Vidée ou con-
cept de raison, ou bien encore concept rationnel. Une fois habitué à ces distinctions, on ne pourra plus entendre appeler idée la représentation de la couleur rouge, par exemple; elle ne doit pas même être appelée notion (concept intellectuel).
DIALECTIQUE TRANSCENDENTALE
SECTION II
Des Idées transcendentales.
L'analytique transcendentale nous a fourni un exemple de la manière dont la simple forme logique de notre connaissance peut contenir l'origine de concepts purs à priori f qui représentent les objets avant toute expérience, ou plutôt qui indiquent Tunité synthétique qui seule rend possible la connaissance empirique des objets. La forme des jugements (convertie en un concept relatif à la synthèse des intuitions), a produit des catégories, qui dirigent tout usage de l'entendement dans l'expérience. Nous pouvons de même nous attendre à ce que la forme des raisonnements, si on Tapplique à l'unité synthétique des intuitions suivant la règle des catégories , comprenne l'origine de concepts particuliers à priori, que nous pouvons appeler concepts rationnels purs, oa idées transcendentales j et qui détermineront, suivant des principes, l'usage de l'entendement dans toute expérience.
La fonction de la raison, lorsqu'elle raisonne, consiste dans la généralité de la connaissance suivant des concepts; et le raisonnement lui-même est un jugement qui est déterminé à pnorî dans la circonscription totale de sa condition. Je pourrais aussi tirer de Texpérience par l'entendement la proposition : Caïus est mortel. Mais je cherche un concept qui contienne la condition sous laquelle le prédicat (assertion en général) de ce jugement est donné (c'est-à-dire , ici , le concept d'homme), et, après avoir subsumé à cette condition , prise dans toute son étendue (tous les hommes sont mortels), je détermine ensuite la connaissance de mon objet (Caïus est mortel).
Dans la conclusion d'un raisonnement, nous restreignons donc le prédicat à un certain objet, après l'avoir auparavant conçu dans la majeure suivant toute son extension, sous une certaine condition. Cette quantité absolue de l'extension par rapport à une telle condition s'appelle universalité (universalitasy A cette universalité correspond , dans la synthèse des intuitions, la totalité (universitas) des conditions. Le concept rationnel transcendental n'est que le concept de la totalité des conditions d'un conditionné déterminé. Or, comme Vabsolu seul rend possible la totalité des conditions, et que, réciproquement, la totalité des conditions est toujours elle-même inconditionnée, un concept rationnel pur en général est expliqué [ou défini] par le concept de l'absolu.
TRANSGENOENTALE. 31
en tant qu'il contient le principe de la synthèse du conditionné.
Autant il y a d'espèces de rapports que l'entendement se représente par le moyen des catégories, autant il y aura de concepts rationnels purs ; en sorte qu'il faut chercher : 1° un absolu de la synthèse calégotique dans un sujet; 2^ un absolu de la synthèse hy^ polhétique des membres d'une série; 3^ un absolu de la synthèse disjonctive des parties formant nn système.
De là autant d'espèces de raisonnements, dont chacune tend à l'absolu par des prosyllogismes : l'une conduit à un sujet qui n'est plus lui-même attribut; la seconde, à une supposition qui ne suppose rien de plus; la troisième, à un agrégat des membres de la division tels qu'ils n'exigent plus rien pour la parfaite division d'un concept.
Les concepts rationnels purs de la totalité dans la synUièse des conditions sont donc nécessaires, du moins comme problèmes, pour poursuivre l'unité de l'entendement jusqu'à l'absolu: ils sont par conséquent aussi fondés sur la nature de la raison humaine , quoique d'ailleurs ces concepts transcendentaux manquent d'un usage m concreto conforme à la nature de chacun d'eux , et n'aient par conséquent d'autre utilité que de diriger l'entendement de manière à ce que son usage, dans son application la plus étendue possible, soit toujours en parfait accord avec lui-même.
Quand nous parlons ici de la totalité des conditions et de l'absolu comme d'un titre commun à tous les concepts rationnels, nous rencontrons encore une expression indispensable, mais dont nous ne pouvons cependant faire usage avec confiance, à cause de Tambiguïté de sens née du long abm de ce mot. Le mot ABSOLU est du petit nombre de ceux qui étaient appropriés, dans leur signification primitive, à un concept que nul autre mot de la même langue ne pouvait rendre , et dont la perte , ou, ce qni est la même chose, Tusage vague et ambigu, entraîne nécessairement la perte du concept lui-même; concept qui est cependant d'un fréquent usage pour la raison, et qui ne peut dès lors disparaître sans un grand préjudice pour tout jugement transcendental. Le mot absolu eBt le plus souvent employé maintenant pour indiquer simplement que quelque chose est considéré (?n soi, et vaut par conséquent intrinsèquement. Dans ce sens , absolument possible signifierait ce qui est possible en soi (interne), ce qui est en effet le mom5 qu'on puisse dire d'une chose. Il est aussi employé quelquefois pour signifier quequelque chose est valable sous tous les rapports (d'une manière illimitée), par exemple, le pouvoir absolu; et alors absolument possible signifie ce qui est possible à tous égards et sous tous les rapports ; ce qui est le plus que l'on puisse dire sur la possibilité d'une chose. Nous trouvons même ces significations diver-
TSANSCEKDIiNTALE. 33 '
ses réunies. Ainsi, par exemple, ce qui est impossible JDtrinsèqaement est impossible aussi sous tous les rapports, et par suite ablolumeut. Mais dans la plupart des cas, elles se repoussent diamétralement: c'est ainsi que je ne puis point conclure de ce que quelque chose est possible en soi, qu'il soit aussi possible pour cela sous tous les rapports, par conséquent d'une manière absolue. Je ferai même voir par la suite, en parlant de la nécessité absolue, qu'en aucun cas elle ne dépend point de la nécessité interne, et qu'elle ne doit par coaséq asidérée
comme son équivalent, fie eitrito-
sèquement possible est si ce dont
l'oMtosé est impossible apports,
et par conséquent ce qui < olument
nécessaire. Mais je ne puis , proque-
ment la nécessité absolue de ce dont l'opposé est itUrinsèquement impossible, ou que la nécessité absolue des choses soit une nécessité interne,- car cette nécessité iotemeest, dans certains cas,uneexpression tout à Tait vaine, à laquelle nous ne pouvons attacher le moindre concept. Aucontraire, le concept de la nécessiléd'une chose sous tous les rapports (relativement à tout le possible), emporte aveclui des déterminations tontes particulières. Et comme la perte d'un concept d'une grande applicatioadans la philosophie spéculative ne peut jamais être indifférente à un philosophe, j'espère que la détermination et la conservation soi-
gneuaede l'expressioD à laquelle s'attache le concept, ne lui sera pas non plus indifîérente.
J'emploierai donc le mot absolu dans cette signification plus étendue, en l'opposant à ce qui ne vaut que d'nàe manière simplement comparative, ou sous un rapport particulier; car ce qui ne vaut que de cette dernière manière est restreint à des conditions, tandis que ce qui vaut absolument vaut sans restriction. •
Or, le concept rationnel transcendental ne concernt ans la synthèse des
cond I qu'à l'absolu, c'est-
à-di] L Car la raison pure
aban i , dont les fonq^ions
se n mx objets de l'intui-
tion , ou plutôt à leur synthèse dans l'imagination. La raison pure garde pour elle seule la totalité absolue dans l'usage des concepts de l'entendement, et cherche à élever l'unité synthétique, qui est conçue olument incondi- ) totalité r«m/^ ra~ 3 qui est exprimée ;. La raison ne se anlenderaeat; non Qtient la raison de l'expérience possible (car la totalité absolue des conditions n'est point un concept dont on puisse se servir dans une expérience, parce qu'aucune expé-
TBANSCENDBNTALE. 35
rience n'est incoaditioDDée), maïs bien pour lui prescrire une certaine unité dont il n'a aucun concept, et qui tend à embrasser toutes les opérations de l'entendement en un seul tout absolu^ par rapport à on objet quelconque. L'usage objectif des coacepta purs de la raison est donc toujours transceTirdant; tandis qu'au contraire, celui des concepts purs de reoteudement, quant à leur nature, doit toujours être immanent, puisqu'il se borne simplement à l'expéri^ce possible.
l'entends par Idée un concept nécessaire de la rÛBon, auquel ne pent correspoudre aucun objet urs de la raison, nt, sont des idées epts de la rfùson laissance e^rile totalité absolue des conditions. Ils ne sont point une fiction arbitraire; ils sont, au contraire, donnés parla nature même de la raison , et se rapportent nécessairement à l'usage de l'entendement. Ilssoot enfin transcendants, et dépassent les bornes de l'expérience, dans laquelle on ne peut jamais rencontrer un objet qui soit adéquat à l'idée transcendentale. Quand on Domme une idée, on dit beaucoup qnant à l'objet (comme objet de l'entendement pur), mais, quant au sujet (c'est-à-dire par rapport à sa réalité sous une condition empirique), on dit fort peu, précisément
parce qu'elle ne peut jamais, comme concept d'un mawimum , devenir adéquate m concreto. Or, comme ce maximum est proprement le but unique de l'usage purement spéculatif de la raison , et que TapproximatioD d'un concept qui ne peut jamais être atteint dans la pratique est la même chose que si ce concept était manqué absolument, on peut dire d'un concept de cette nature que ce n'est qu'une simple idée. On pourrait donc dire que le tout absolu de l'ensemble du phénomène n'est qu'une idée. Puisque nous ne pouvons jamais rien représenter de semblable, il reste en eEEet un ;)ro&/ëme sans solution. Comme il ne s'agit, au contraire, le de l'enten-
dement, que de l'e: ) règle, Vidée
de la raison pratiqu donnée réel-
lement in concrelo tent; elle est
mftmelacondition n jepratiquede
la raison. Son exercice toujours imparfait et borné, mais non pas par des bornes assignables, est'parconséquent toujours sous l'influence du concept d'une intégralité ou perfection absolue. C'est pourquoi l'idée pratique est toujours très-féconde, et tout à fait indispensable par rapport aux actions réelles. La raison pure possède donc dans cette idée une causalité pour produire ce qui est contenu dans son concept; en sorte qu'on ne peut pas dire de la sagesse, en termes de mépris, qu'e/ie rCesl qu'une idée; mais précisément au contraire, parce qu'elle est l'idéede l'unité
THANSGENDENTALE. 37
nécessaire de toutes les uns possUbtes, elle doif , comjpQ condition originelle et pour le moins ^regfrietive, servir de règle à toute pratique. '
Quoiqu'on puisse dire des concepts rationnels transeendentaux, qu'ils ne sont que des idées j nous. ne les considérerons cependant pas comme superifus et vains; car, bien qu'aucun objet ne puisse être déterminé par eux , ils peuvent cependant en principe, et d'une manière insensible^ servir à Tentendemcjit de règles pour son usage étendu et uniforme* A la vérité, il ne connaît pas de cette manière d'autres objets que ceux qui lui sont connus d'après ses concepts propres; mais cependant il est mieux dirigé et va plus loin dans cette connaissance. Nous ne dirons pas que ces concepts permettent peut-être de passer des concertât physiques aux concepts pratiques, et qu'^lpfiifereixt ainsi procurer aux idéôs morales elles-mêmes de la force et un rapport avec les connaissances spéculatives de la raison. L'explication de tout ceci viendra pjus tard.
Mais, mettant de côté, pour le moment, les idées prat^aes , en conséquence de l'objet que nous nous sommes proposé, nous ne considérerons la raison quedans son usage spéculatif, et plusparticulièrement encore dans son usage spéculatif transcendental. Nous devons donc suivre ici la même marche que nous avons suivie précédemment dans la déduction des catégories , à savoir : étudier la forme logique
de la connaissance delà raison , et voir si "par hasard la raison ne. serait pas aussi de cette manière une source de concepts par lesquels des objets en soi seraient regardés comme déterminés synlhétiquement à priori^ par rapport à l'une ou àPautre des fonctions de la raison.
La raison, considérée comme faculté d'une certaine forme logique de la connaissance, est la faculté de conclure, c'est-à-dire de juger médiatement (par la subsumption de la condition d'un jugement possible à la condition d'un jugement donné). Le jugement donné est la règle géniale ( Major). La subsumption de la condition de l'autre jugement possible sous la conditioûde la règle est la mineure (Minor). Le jugement véritable qui énonce, l'assertion de la règle dans le cas subsumé est la conclusion (Condusio). Ldi règle exprime quelque chose d'universel sous une certaine condition. Or, la condition de la règle a lieu dans un cas qui se présente. Par conséquent, ce qui vaut sous cette condition générale est aussi regardé comme valable dans le cas présent (qui emporte avec lui cette condition). On voit facilement que la raison parvient à la connais-*» sauce par les opérations de l'entendement , qui forment une série de conditions. Si je n'arrive à cette proposition : Tous les corps sont muables , que par cela seul que je pars d'une connaissance plus éloignée (dans laquelle le concept de corps ne se trouve
TBANSGBNDBMTALE. 39
pas encore f mais qui cependant en contient la condition), et que je commenee par dire : Tout composé 68t muable ; — que j'avance ensuite de celle-ci à une plus proche qui est soumise à la condition de la première : Les corps sont composés; — et enfin de celleci à une troisième qui lie maintenant la connaissance éloignée (muable) à la conaissance actueHe, et que j'aie ainsi : Donc les corps sept muables : — je suis alors conduit par une série de conditioBs (prémisses) à une connaissance (conclusion). Or, toute série dont l'exposant (du jugement catégorique ou hypothétique) est donné , pouvant être poursuivie, Doussommesconduitspar ce même procédé de la raison à un raxtonn/emeni polysyllogisti^ye (ratiocinatio polysyUo^tica), qui est une série de conclusions, série qui peut être continuée indéfiniment, soit du côté des conditions {per prosyllogismos)^ soit du côté des conditionnés (per episyllogismos).
Mais on remarque bien vite que la chaîne qu la série de ces prosyllogismes, c'est-à-dir«k des connais^ sances poursuivies- en s'élevant aux principes ou conditions d'une connaissance donnée; en d'autres termes , que la série ascendofUe des raisonnements doit cependant se comporter, relativement à la raison, autrement que la série descendante ou progression de la raison vers le conditionné , par épisyllogismes. Dans le premier cas, en effet, la connaissance (conclusio) ne nous étant donnée que
comme conditionnée, on n'y peut parvenir au moyen de la raison qu'en -supposant au moins que tous les membres de la série sont donnés du côté des conditions (totalité dans la série des prémisses), parce que le jugement présent à priori n'est possible que sous leur supposition. Au contraire, en allant des conditions au conditionné ou conséquences, on conçoit seulement «ne série qui n'est qu'^î venir, et qui n'#st pas totalement parcourue ou donnée, par conséquent une sériequi n'est qu'une progression facultative ou potentielle. Si donc une connaissance est considérée comme conditionnée, alors la raison est forcée d'envisager la série des conditions en ligne ascendante comme consomttiéô et donnée dans sa totalité. Mais si cette même connaissance est en même tempB considérée comme condition d'autres connaissances qui composent entre elles une série de successions en 11gne descendante, la raison n'a pas à rechercher jusqu'où cette progression s'étend à parte posteriori^ ni surtout si la totalité de cette série est possible, parce qu'elle n'a pas besoin d*une pareille série pour la conclusion dont il s'agit, celle^i étant suffisamment déterminée par «es principes à parte priori. Or, que la série des prémisses ait du côté d,QS conditions un point de départ comme condition suprême, ou qu'elle n'en ait pas, et qu'elle soit par conséquent sans fin à parte priori^ elle doit cependant contenir la totalité de la condition , posé même que nous ne puissions
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jamais parTenir à Tembrasser; et il faut que la série totale soit absolument vraie, si le conditionné , qui est conçu comme une conséquence, doit valoir comme vrai. C'est là une exigence de la raison , qui présente sa connaissance sous un double aspect : ou comme déterminée à priori et nécessaire, c'est-à-dire en soi, et alors il n'est besoin d'aucun principe ; — ou comme dérivée, et dans ce cas, elle la présente comme un membre d'une série de principes absolument vraie.
DIALECTIQUE TRANSCENDENTALE
LIVB£ PREMIER.
SECTION III
Système des Idées transcendentales.
Il ne s'agit pas ici d'une dialectique logique, qui fait abstraction de tout contenu de la connaissance, et révèle seulement les fausses apparences dans la forme des raisonnements ; mais bien d'une dialectique transcendentale, qui doit contenir absolument à priori l'origine de certaiijè connaissance tirée de la raison pare, et celle de concepts conclus, dont l'objet ne peut absolument pas être donné empiriquement, et qui, par conséquent, sont absolument en dehors de l'entendement pur. Nous avons déjà reconnu, par le rapport naturel de l'usage transcendental que notre connaissance doit avoir dans les raisonnements et les jugements avec l'usage logique, qu'il n'y a que trois sortes de raisonnements dialectiques, lesquels se
rapportent aux trois manières dont la raison peut aller de prémisses à conséquences , et qu'en tout son objet consiste ai s^'éleyer. de la synthàse conditionnée , à laquelle Tentendement reste toujours attaché, à la synthèse absolue qu'il ne peut jamais atteindre.
Or, l'universel de tous les rapports dont nos représentations fi^i^t Ausoeptibles est : l^' le rapport au sujet; 2"" le rapport aux objets, soit comme phénomènes, soit comme objets de la pensée en général. Si l'on rapproche cette subdivision de la précédente, tout rapport des représentations dont nous pouvons nous faire ou un concept , ou une idée , devient alors triple : 1^ le rapport au sujet, S"" le rapport à la diversité de l'objet dans le phénomène, 3^ le rapport à toutes les choses en génial.
Or, tous les concepts purs en général s'occupent de l'unité synthétique des représentations; mais les concepts de la raison pure (idées transcendentales) ont pour but l'unité synthétique de toutes les conditions en général. Toutes les idées transcendentales se réduisent donc à trois classes , dont la première contient Vunité absolue (inconditionnée) du sujet pensant; la seconde, Vunité absolue de la série des conditions du phénomène; la troisième j Vunité absolue des conditions de tous les objets de la pensée en général.
Le sujet pensant est INobjet de la Psychologie; l'ensemble de tous les phénomènes (le monde), l'objet de la Cosmologie; et ce qui contient la première condi-
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tioD de la possibilité de tout ce qui peut-être prasé (Fètre de tous les êtres) , est l'objet de la Théologie. Par conséquent la raison pure donne l'idée d^une science transcendentale de l'âme (Psychohgia ration nalis)y d'une science transcendentale du monde (Cosmologia rationaHs)j enfin aussi d'une connaissance transcendentale de Dieu (Theologia transcendentalis). La simple esquisse de l'une ou de l'autre de ces scîen«> ces ne provient point de l'entendement, quand même il serait joint à l'usage logique suprême de la raison, c'est-à-dire à tous les raisonnements imaginables y de manière à pouvoir s'avancer de l'un de ses objets (phénomènes) à tous les autres j jusqu'aux membres les plus reculés de la synth^e empirique; mais elle est simplement un produit pur et authentique, ou un problème de la raison pure.
On fera pleinement connaître dans le chapitre qui suit quels sont, sous ces trois titres de toutes les idées transcendentales , les modes des concepts rationnels purs. Us suivent le fil des catégories; car la raison pure ne concerne jamais directement les objets, mais seulement les concepts de l'entendement relatifs aux objets. Ce n'est même que dans la complète exécution de notre travail que l'on verra clairement la manière dont la raison ^ par l'usage synthétique de la même fonction précisément qu'elle remplit dans les raisonnements catégoriques , doit nécessairement s'élever aux concepts de l'unité ab-
solue du sujet pensant; — comment le procédé logique I dans les idées hypothétiques , doit nécessairement arriver à l'unité de Tabsolument inconditionné dans une série de conditions données; — comment, enfin, la simple forme du raisonnement disjonctif conduit au concept rationnel suprême d*un être de tous les êtres en soi. Cette pensée, au premier coup d'œil, parait cependant très-paradoxale.
Aucune déduction objective proprement dite, semblable à celle que nous avons établie pour les catégories , n'est possible pour ces idées transcendentales ; car, dans le fait, elles n'ont aucun rapport à un objet qui puisse leur être adéquatement donné, par la raison précisément qu'elles ne sont que des idées. Nous pouvons en tenter une dérivation subjective de la nature de notre raison; aussi l'avons-nous fait dans le présent chapitre.
On voit facilement que la raison pure n'a d'autre but que la totalité absolue de la synthèse du côté des conditions (soit d'inhérence , ou de dépendance , ou de concurrence), et qu'elle n'a pas à s'occuper de l'intégralité absolue par rapport au conditionné y car elle n'a besoin de la première que pour supposer la série totale des conditions, et pour la donner ainsi à priori, à l'entendement. Mais une condition intégrale (et absolue) une fois donnée, elle n'a plus besoin d'un concept rationnel par rapport à la progression de la série, puisque l'entendement fait de lui-même
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chaque pas rétrograde de la condition au cofuiitionné. De cette manière^ les idées transcendentales ne servent qu'à s^ élever dans la série des conditions jusqu'à iabsolo, c' est-à-dire jusqu'auxprincipes. Mais^pour ce qui est de descendre au conditionné, la raison fait bien, des lois de l'entendement, un usage logique qui s'étend fort loin^ mais elle n'en fait pas un usage transcendental. Quand nous nous faisons une idée de la totalité absolue d'une telle synthèse (du progrès-^ sus)j par exemple, de la série entière de tous les changements futurs, nous n'avons là qu'une fiction (ens rattonts),'qui n'est pensée qu'arbitrairement, mais qui n'est point posée nécessairement par la raison. Pour que le conditionné soit possible, la totalité de toutes ses conditions est sans doute nécessaire, mais non celle deses conséquences.Un tel concept n'est doncpointune idée transcendentale don t nous ayons à nous occuper ici . Enfin, l'on aperçoit aussi qu'entre les idées transcendentales mêmes il se manifeste un certain enchaînement, une certaine unité, et que la raison pure réduit par ce moyen toutes ses connaissances en un système. Passer de la connaissance de soi-même, de l'âme, à la connaissance du monde, et par le moyen de celle-ci à celle de l'Être premier, est une marche si naturelle, qu'elle semble pareille à celle de la raison lorsqu'elle va des prémisses à la conclusion (i).
(1) n y a ici une note explicative dans la deuxième édition. y.Suppl. I. R.
Or, la question de savoir s'il y a réellement ici une analogie de la nature de celle qui existe entre le procédé logique et le procédé transcendental, ne doit non plus recevoir sa solution que dans la suite de ces re* cherches. Déjà nous avons atteint provisoirement notre but, puisque nous avons pu faire sortir de Fétat d^ambiguïté les concepts transcendentaux de la raison 9 si souvent confondus d'ailleurs dans la théorie des philosophes, qui ne la distinguent même pas nettement des concepts de l'entendement. Nous avons pu, en effet, en donner l'origine en même temps que le nombre déterminé, et les présenter en nn ensemble systématique, si bien que le champ particulier de la raison pure a été jalonné et circonscrit.
DIALECTIQUE TRANSCENDENT ALE.
LIVBE DEUXIEME.
Des raisonnements dialectiques de la raison pure.
On peut dire que l'objet d'une idée purement transcendentale est quelque chose dont on n'a aucun concepty quoique cette idée ait été produite nécessairement dans la raison d'après ses lois originelles. Car, en effet, il n'y a pas de concept intellectuel possible d'un objet qui doit être adéquat à l'exigence de la raison, c'est-à-dire un concept tel qu'il puisse être montré et rendu perceptible dans une expérience possible. On s'exprimerait cependant mieux, et avec
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moins de danger de se tromper, si l'on disait que nous ne pouvons avoir aucune connaissance d'un objet correspondant à une idée, quoique nous puissions en avoir un concept problématique.
Or, la réalité transcendentale (subjective) des concepls rationnels purs tient du moins à ce que nous sommes conduits à ces idées par un raisonnement né* cessaire. Il y a donc des raisonnements qui n'ont pas de prémisses empiriques, et par le moyen desquels nous concluons de quelque chose que nous connaissons à quelque chose dont nous n'avons aucun concept, et à quoi nous accordons néanmoins une réalité objective par l'effet d'une apparence inévitable. Ces sortes de raisonnements doivent dçnc plutôt s'appeler, par rapport à leur résultat, paralogismes que raisonnements. Ils peuvent cependant prendre ce dernier nom, si on les envisage par rapport à leur occasion, car ils ne sont pas fictifs, pas des résultats du hasard, mais ils résultent de la nature de la raison. Ce sont des sophistications [saphisticatiànen] , non des hommes, mais de la raison pure, dont les plus sages ne peuvent s'affranchir : peut-être qu'à la vérité, ils éviteront l'erreur après bien des peines, mais ils ne pourront jamais se délivrer de l'apparence qui les joue sans cesse.
Il n'y a donc que trois sortes de ces raisonnements dialectiques, autant qu'il y a d'idées auxquelles les conséquences de ces raisonnements aboutissent. Dana
le raisoDDement de la première classe^ je conclus du concept transcendental du sujet, concept qui ne renferme point de diversité, à Tunité absolue de ce sujet même, dont je n'ai de cette même manière aucun concept. J'appellerai ce raisonnement dialectique le Paralogisme transcendental. La seconde classe de ces raisonnements sophistiques a pour base le concept transcendental de la totalité absolue de la série des conditions d'un phénomène donné en général. De ce que j'ai toujours un concept contradictoire de l'unité synthétique inconditionnée de la série, d'un côté, je conclus de l'autre la légitimité de l'unité contraire, dont je n'ai cependant aucun concept. J'appellerai Antinomie de la raison pure l'état de la raison dans ses raisonnements dialectiques. Enfin, d'après la troisième espèce de ces raisonnements sophistiques, je conclus de la totalité des conditions pour la pensée des objets en général, en tant qu'ils peuvent m'ètre donnés, l'unité synthétique absolue de toutes les conditions de la possibilité des choses en général. C'est-à-dire que je conclus de choses que je ne connais pas, quant à leur simple concept transcendental, à un être de tous les êtres que je connais encore bien moins, d'après son concept transcendental, et de la nécessité absolue duquel je ne puis me former aucun concept. J'appellerai ce raisonnement dialectique Vidéal de la raison pure.
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