‹ La critique de la raison pure. Tome premier (volume 3)Chapitre 15 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SECTION VI

De l'impossibilité de la preuve physico-théologique.

Si donc ni le concept de choses en général, ni l'expérience d'une existence en général, ne peut donner ce

qui eist demandé, il reste encore à savoir si une easpériefice déterminée, par conséquent l'expérience des choses du monde présent, sa nature et son arrangement ne donne pas une preuve qui puisse nous aider sûrement à nous convaincre de l'existence d'un être suprême. Nous appellerons cette preuve physico-théologique. Si elle devait aussi être impossible, il n'y aurait donc aucune preuve suffisante possible, par la simple -raison spéculative de Texistence d'un être qui réponde à notre idée transcendentale.

D'après tout ce que nous kvons dit plus haut, Ton a()ercevr^ facilement que la réponse à cette question doit être facile et solide. Car comment pourrait jamais être, donnée une expérience qui dût être conforme à une idée ? C'est' précisément le pr,o()re d'une idée, que jamais une expérience ne puisse lui ^êtrejadéquate. L'idée transcendentale d'un être i^éoesdaire premier, suffisant à to\it, est si énormément grande et si élevée au-dessus de ce qgi est empirique, de ce qui est toujours conditionné, que l'on ne peut, d'une part, trouver jamais aœez d'étoffe dans l'expérience pour remplir un tel concept ; et que, d'autre part, l'on ne cesse de tâtonner dans le conditionné, cherchant toujours vainement l'absolu, dont aucune loi d^une synthèseempirique ne donne un exemple, ou ne présente le moindre guide pour y conduire.

S'il y avait un être suprême dans cet enchaînement des conditions, il en serait un anneau, et, de

TRANdCEm)EfrTALE. 321

même que les anneaux intermédiaires qu'il précède, il exigerait encore une recherche ultérieure relativement à son principe encore plus élevé. Si Ton veut au contrarie le détacher de cette chaîne et ne pas le cornprendre, en sa qualité d'être purement intelligible, dans la série des causes physiques, quel pont la raison peut-elle jeter priur atteindre jusqu'à lui, puisque toutes les lois du passajge des effets aux causes, et même toute synthèse, et toute extension de notre connaissance en général, ne peuvent avoir pour objet que l'expérience possible, c'est-à-dire les seuls objets du monde sensibte, et n'ont de valeur que par rapport à eux ? . -^ .

Le monde, tel qu'il se révèle 1 nous, présente un théâtre si étendu dé (diversité, d'ordre, de finalité et de beauté, soit qu WTei^isagè dans l'immensité de l'espslce, ou dans son infinie aivision, que, même d'après' les connaissances acquises par notre faible intelligenoe, tout langage pour rendre de di hombreur ses,de6i infiniment grandes merveiUe8,et Kimpression qu'elles font sur nous, est impuissant. Aucun nombre n en peut exprimer les forces; notre pensée même n'en saurait concevoir la limite : en sorte que notre jugement du tout doit se résoudre en une admiration muette, mais d'autant plu5 éloquente. Partout nous voyons une chaîne d^effcts et de causes, de fins et de moyens^ , une régularité dans la nais- ^attce Qu la uiort ; et comme rien n'est parvenu de II. 21

322 LoaiQUB

soi-ipème à l'état où il se trouve , cet état signale toujours plus loin une autre chose comme sa cause, laquelle rend à son ^ur nécessaire une recherche nouvelle, quoique constamment la même. En sorte que la totale universalité! des choses irait s*abîmer dans le néant, si Ton pe prétait pour appui à cette contingence^ infinie quelque choses, en dehors d'elle, subsistant p^ lui-même originairement et indépendamment, qui en garantît en m^n;ie temps la durée, con;mie cause de son origine* Cette, cause su* prème (par rapporta toutes les choses daosle monde), comment faut-il «n concevoir la grandeur ? Nous ne connaissons pas le contenu du monde, et nous pouvons xpoins eficqre, estimer sa grandeur par la comparaison avec. (Dut ce qui - est possible. Mais qu'est-ce qi]|i npus empêche, * puisque nous avons besoin de la causalité d'un être extrême et suprême, de la placer ei^ même temps, quant au degré de perfection, OfHiesms de toute autre chose possible ? Ce que nous pouvons faire' facilement, quoique sans doute seulement par le circuit délicat d'un concept abstraie si nous nous représentons en lui, com^^ en une substance particulière, toutes les perfections possibles réunies. Ce concept, favorable à rexigoD<^ de notre raison dans Téconomie des principes, nest sujet en lui-même à aucune contradiction ; il ^^ même avantageux à l'extension de l'usage de la raison au sein de l'expérience, à <Dause^ de la direction

TRANSCENOBlfTALE. S8S

qu'une idée semblable uoas fournit ven Tordre et la fi,nalitéy sans être jamais ouTertement oôntraîre à une expérience.

Cet argument mérite d'être tonjoura rappelé arec respect. C'est le plus ancien, le plus clair et le plna confocmeà laraiaon humaine. U vivifie l'étude de la naturel de k. même oianière qu'il tire ma. existence de cette étude, et en reçoit par là -de nouyelles forces^i Il conduit à des fins et à des vues qne notie efaeer** vation n'aurait pas découvertes d'elle-même, et étend nos connaissances naturelles au moyen du fil eon*« ducteur d'une unité particulière dont le principe est hors de la .iiature>. Mais ces connaissanoes rétroagissent sur leur 'cause, savoir, l'idée occAsionnelle, et élèvent la foi en Un auteur suprême jusqu'à une persuasion irrésistible.

Ce serait donc non-seulement nous priver d'une con8olation,^m'àis encore vouliHr tout à fait l'impos^ sible, que de prétëKidre enlever quelque chose à l'antorité4ie cette preuve, La raison, incessamment élevée par des arguments si forts et qui vont toujours en se multipliant sous sa main, quoique ces arguments ne soient tju'empiriques, nepeut être tellement abaissée par.lËdQute d'une spéculation subtile et abstraite, qu'elle ne doive ^ être arrachée à tonte irrésolution sopfaistiqdQ cKtfoine à un songe, à Taspect des merveiUçs de la: nature et -de la majesté qui éclate dans la structure du monde, pour s'élever de grandeur en

grandeur, jusqu'à la plus haute grandeur de toutes; du conditionné à la condition, jusqu'à Fauteur suprême et absolu.

Quoique nous n'ayons rien à objecter contre la rationnalité etrutilitéde ce mode de procéder, quoique nous soyons plutôt disposés à le recommander et à rencourager, nous ne pouvons cependant pas approuver la Intention d'accorder à cette espèce de preuve une certitude apodictique et un assentiment qui n'aurait besoin d'aucune faveur ni d'aucan secours étranger ; et l'on ne peut nuire à une bonne cause, en rappelant le langage dogmatique d'un prétentieux disputeur au ton de la modération et de la modestie, au «ton d'une foi suffisante pour la tran quillité, quoiqu'elle ne commande pas précisémen une soumission absolue. Je pense donc que Targu ment physico-théologique est à jamais impuissan à prouver àrlui seul l'existence d'un être suprême, e qu'il doit toujours laisser à l'argument ontologique (auquel seulement il sert il*introduction).eette lacuoeà remplir. Celui-ci renferme donc toujours Yuniqti^ argument possible (s'il y a lieu toutefois à une preufe spéculative), que ne peut dépasser aucune raison humaine.

Les principaux points decette preuve physico-^h^ logique son les suivants : V dans le monde se trouvent partout des traces visibles d'un ordre exémi^ avec la plus grande sagesse, suivant un dessein dé-

TRÀNSGENDENTAJLE. 325

terminé^ et dans un tout d'une variété ineffable tmt par son contenu que par la grandeur infinie de son étendue. 2<^ Cet ordre de causes finales est tout ^ &it étranger aux choses du monde, et ne leur appi^rtient que contingentiellement ; c'est-à-dire que la nfiture des différentes choses ne pouvait d'elle-même^ par des moyens nombreux si différents qui devaient convenir entre eux, s'accorder pour des fins déterminées, si ces moyens n'avaient pas été parfaitement choisis et appropriés à des idées fondamentales, par un principe raisonnable. 3MI existe donc une (ou^lusieurs) cause sublime et sage'yqui doit être cause du monde, non pas uniquement comme une nature ton te-puissante qui agit aveuglément, par fécandité,^ mais comme intelligence qui agit par liberté. 4*" Son unité se conclut avec certitude del'unité du rapport mutuel des parties du monde dans les choses auxquelles' notre ob^rvation s'applique, comme de pièces d'un ouvrage artificiel, et avec vraisemblance, suivant tous les principes de l'analogie, s'il s'agit de choses que nous ne puissions connattre immédiatement.

Sansehicaner ici avec la raison naturelle sur sa conclusion, lorsque raisonnant d'après l'analogie de certaines productions de la nature avec ce que crée l'art humain, qui fait alors violence à la nature et la contraint d'agir, non suivant ses fins à elle, maïs en se pliant aux nôtres (d'après leur ressemj^lance avec des édifices, des vaisseaux, des horloges), elle conclut que

326 LOGIOOB

eette nature a aussi pour fondement une senablable causalité, savoir, une intelHgeoee etune Tolonté ; lorsqii'elle dérive encore' la possibilité interne de la nature agissant librement (laquelle rend d abord possible tout art, et peut-être même la raison) d'un autre ârt^ quoique surhumain : — sans vouloir, disje^ chicaner sur . cette hianière de raisonner, qui ne supporterait peul^re pas la sévérité de la critique transcendentale, il faut avouer cependant que si nous devons une fois notnmer une cause, nous ne pouvons pas agir ici plus sûrement qu'en suivant l'analogie avec de semblables produits intentionnels, qui sont les seuls dont les causbs et le riiode d'action nous soient connus. La raidOû né pourrait pas se justifier à ses propres yeux de vouloir passer de la causalité qu^elle eonnatt à des principes d'explication obscurs et iqdémontrables qu'elle ne eonnatt pas. -^ Suivant ce raisonnement, la finalité et l'harmonie d'un si grand nombre de dispositions de la nature pourrait simplement prouver, si elle prouvait quelque chose, la contingence de la forme, maift non celle de la matière, c'est-à-dire de la substance dans le monde ; car il faudrait encore, pour établir cette <hèse, qu'il pût être démontré que les choses du monde n'étaient pas d'elles-mêmes propres i cet ordre et, & cet accord, suivant des lois générales, dans la supposition où ces choses n'auraient pas été, quant à leur ^Xmce même, lé produit d'une sa-

TEAlfSCtlfOBNTALB. 327

gesse rapréme. Mais il faudrait pour ceb un tout autre argument que celui qui résulte de Tanalogie avec Fart humain • Cette preuve pourrait donc démontrer tout au plus un arcAitede du mmée, dont Jia puissance serait toujours très^limitée par la nature de la matière qu'il travaille^ mais non un créateur du monde^ à l'idée duqud tout est soumis. Ce qui n'est pas à beaucoup près suffisant pour le grand but que Ton se propose, à saroir, de prouver une cause première qui suffit à tout. Si nous youlions prouver la c€>ntingenoe de la matière, il nous. &udrait recourir à un argument transcendental qui n*a pas dû figurer ici* •

Le raisonoemput Ta donc de Tordre et de la fiodlité, partout et toujours observables dan^ le monde, comme d'une oraanisation tout à fait contingente, à l'existence d'une cause qui lui est proporlionnie. Mais le. concept de cette cause doit nous en 'Taire connaître quelque chose de tout à fait déterminé, et il ne peut être autre par conséquent que celui d'un être qui possède toute puissance, toute sagesse, etc., en un' mot, toutes les perfeètions, comme être qui suffît à tout. Car les prédicats de puissance et d'excellence tfès-^afufe, admirable, immense, ne donnent assurément aucun concept déterminé, et ne disent point ce que la chose est en elte-mème : ces prédicats ne sont quct des représentations relatives de la grandeur -de l'objet que le comtemplateur (du monde) compare

avec lui-même et avec sa faculté de comprendre; ils ne gagnent ni né perdent en élévation, soit que Ton grossisse l'objet', soit que Ton rapetisse, par rappqrt. à l*objeV 1^ ?u]et qui observe. Dès qu'il est question de la grandeur (de la perfection) d^une chose en général, il n'y a de concept déterminé que ceWi que comprend toute la perfection possible, et il .n'y a que le tout (pmniludo) de la réalité qui soit u<>ivetséllement déterminé dans le concept.

Qf , je ne pense pas qu'il y ait quelqu'un qui se flatte â^apercévoir . le i:apport de la grandeur du monde; observée par lui (quanta l'étendue et à lamatièFé),:'à la touteTpùîàsanee;ile rapport de Tordre du mpnde.à là sagesse suprême; celui dérunitediiTliondeà l'unité absolue d'un créateuç suj^rême, etc.Xà'ihéolol(^ie physique^ ne peut doncpasdoij^er Un concept déterminé de la cause suprême du mo^de, ni par conséquent suffire à un principe de la théologie, laquelle doit servir à son tour de son fondement à la reli-

gion.

Le pas à faire pour atteindre la totalité absolue est Absolument Impossible par la voie empirique. C'est cependant ce que l'on prétend faire dans la preuve physico-théologique. Quel moyen emploie-ton donc pour franchir cet immeûse abîme?

4près être parvenu à l'admiration de la grandeur, de^a sagesse, de la puissance, etc., de lauteur^du monde, ne pouvant pas aller plus loin, on abandonne

TRANSCKimElITALE. 329

toat à coup cet argument qui se fondait sur des principes empiriques^ pour passer à la contingence du monde, conclue de prime abord de l'ordro et de la finalité. De cette contingence sAile on va donc, uniquement par des concepts tranacendenfau:iK.à Texistence d*un être absolument nécessaire; et du concept de la nécessité absolue de la "cause premi^iy, à son concept universellement détermina ou déterminant, savoir, à Tidée d'une réalité embrassant toutes choses. La preuve pfaysico-théologique s'arrête donc dans son ^treprise : dans son embarras» elle saute tout à coup à* la pi^UTC cosmoloffique ; et comme celle-ci n'est qu'une preuve ontologique dissimulée, la preuve physico-théologique n'atteint réellement son but que dans la raison pure, quoiqu'elle en ait d'abord repoussé la parenté, etqu'elle ait tout Tait reposer sur des preuves qui Rêvaient tirer leurs linnières de 1 expérience.

tes théologiens naturalistes n'ont donc pas de raison, de mépriser l'argament transcendental , et de le regarder avec le dédain? présomptaeux de physiciens clairvoyants, comme une toile d'araignée qu'auraient fabriquée d obscurs investigateurs. Car, s'ils voulaient seulement s'examiner eux-mêmes, ils verraient qu'après avoir marché long- temps sur le sol de la nature et de l'expérience, se voyant toujotyra également éloignés de l'objet qui apparatt en face de leur raison, ils abandonnent

330 LoerQUB

subitement ce terrain, paient dans la régicm dea pures yèssibilités, où, sur les ailes des idées, ils espèrent approcher de plus près de ce qui s'était soustrait à toute leur investigalioii empirique. Après qu'enfin, par un si grand saut, ils s'imaginent avoir le pied fe^e, ils étendent le concept déterminé (sans ssA^pir commeift ils s'en sont mis en possession), sur tout hfechamp de la création, et expliquent par l'expérience, quoique assez péniblement et d'une manière bien indigne de son objet, l'idéal, qui a étMimpler ment le produit de la raison pure, sans cepen4ant "Vouloir avouer qu'ils sont parvenus à cette connaissance ou supposition par «n autre chemin que celui de l'expérience.

La preuve cosmologique sert donc de fondement à la preiive physico-théologique, de même que l'argumeist bntdogique sert de base à rargÙB^ept cosinotegiqaej touchant T-existenced'unacause premièss comme être suprftme ; et comme il n'y a pas de quatrième voie ouverte à la raison spéculative, la preuve ontologique Ûrëb^ des simples coQcepts de la raison pure est^ la seule possible, s^il en est une seule qui puisse établir une proposition si élevée au-dessus de tout usage empirique de l'entendement.

TBANSGBNDBMTALB» 331

Page 1