‹ La critique de la raison pure. Tome premier (volume 3)Chapitre 14 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SEGTIOn V.

De rimpossibilité d*une preuve cosmologique de Pexistence de Dieu.

C'était quelque chose d'entièrement opposé à la nature, et une simple innovation de l'esprit scholastique, que de vouloir tirer d'une idée esquissée tout à fait arbitrairement l'existence d'un objet correspondant. En effet, aurait-on jamais tenté de le faire, si notre raison n'avait senti le besoin d'admettre, pour s'expliquer l'existence en général, quelque chose de nécessaire (à quoi l'on pût s'arrêter dans la régression), et si cette raison n'avait pas été forcée,, la nécessité devant être inconditionnée et certaine à priori^ de chercher un concept qui satisfît autant que possible à cette exigence^ et qui fît parfaitement connattre à priori une existence ? On crut donc le trouver dans l'idée d'un être souverainement réel, et ainsi cette idée ne fut employée qu'à la connaissance plus déterminée de ce qu'on s'était déjà persuadé précédemment devoir exister, savoir, de l'être néces-

TRANSGENPENTALB. 303

saire. Cependant on déguisa eette marche naturelle de la raison^ et au lieu de s'en tenir à ce concept, on y chercha un point de départ pour en dériver ta« nécessité de rexistencci nécessité que ce concept n'était cependant destiné qu'à suppléer. De là résulta la preuve ontologique, qui échoua, parce qu'elle ne renferme rien qui satisfasse Tentendenient naturel et sain^ ni l'examen scientifique de l'école.

La preuve cosmologiquey que nous allons examiner maintenant, établit l'union de la nécessité; absolue avec la réalité suprême; mais au lieu de conclurei comme la précédente, de la réalité suprême à la nécessité dans rexistence, elle conclut plfitôt de la nécessité absolue donnée par avance , à.^un certain être, à sa réalité sans borne. Tout est du^ moins conduit de cette manière, suivant la ligne d^un raisonnement vrai ou faux, mais au moins naturel, qui emporteaVec lui la plus grande persuasion, non-seulement pour le sens comrmun, mais aussi pour Tentendementspéculatif • Mais si sensible que soit la manière dont on pose ainsi les premiers fondements de tontes les preuves de la théologie naturelle^ on les a toujours scrutés, et on les scrutera toujours en dépit des ornements, feuillages et volutes, dont on ne cesse de les parer et sous lesquels on veut les cacher; cette preuve, que Leihnitz appelait aussi àcontingefUia mundif nous allons l'exposer et Texaminer.

Elle est ainsi conçue : Si quelque chose existe, un

être absolument nécessaire doit aussi exister. Or, il existe quelque chose, ne serait-ce que moi-même; donc il existe un être absolunîent nécessaire. La mineure contient une expérience, la majeure conclut d'une expérience en général à Texistence du nécessaire (1). L'argument part donc de l'expérience: il n'est donc pas, entièrement à priori ou ontologique. Et, comme l'objet de toute expérience s'appelle monde, «oa appelle par cette raison cet argument cosmologiquè. Mais cette preuve faisant aussi al>straction de toute propriété particulière des objets de Texpérience par lesquels ce monde se distingue de tout autce possible, elle se distingue déjà, dans sa dénomination, de la preuve physico-théologiquef qui emploie pcmv arguments des observatiotis de la nature:particulière de notre monde sensible..'

Mai9 l'argument va plus loin, et conclut que l'être nécessaire ne peut être déterminé que d'une seale manière, c'est-à-dire, par rapport à tous les. attributs opposés possibles, que par l'un des deux; par conséquent qu'il doit être universellement déterminé par son concept. Or, il ne peut y avoir qu'un seul concept

(1) CeUe argumentation est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la présenter ici plus au long. Elle repose sur la prétendue loi physique transcendentale de la causalité, que toute contingence à sa cause, qui» si elle est k son tour contingente, doit avoir elle-même nne cause^ jusqu'à ce que la série des causes subordonnées entre elles doive aboutir à une cause absolument nécessaire, sans laquelle elle n'aurait aucune intégralité.

TKAIfSOiaMBirTALB. 3^

d'une chose qui la détermine univenellententd/)rtorty savoir, le concept de YenHs realisaimi /donc le concept de Tètre parfait est le seul par lequel un être nécessaire puisse être pensé; c'est-à-dire qu'il existe nécessairement un être suprême.

Il y a dans cet argument cpsmologiqùe tant de propositions sophistiques, que la raison spéculative semble avoir ici déployé tout son art dialectique pour produire la^ plus grande apparence transcendentale possible. Nous ne l'examinerons cependant pas en détail pour le moment ; nous nous bornerons à faire ressortir un artifice par lequel elle donne comme nouveau un vieil argument, après en avoir changé la forme, et s'en rappojfte à l'accorda de deux témoins, sav^oir : au témoignaj^e de la raison pure, et à un autre jfl^. la croyauflè.empitMiM^ quand cependant ce n'est que le premier qui change seulement de costumé et de voix,' afin de passer pour un Beoond. Pour se donner un fondement solide , cet argunaent s'appuie sur l'expérience, e( semble ainsi différer de la preuvQ. ontologique, qui met toute sa confiance dans des concepts purement à priori. . Mais cette expérience ne s^rt à la preuve cosmologique .que pour foire un seul pas, savoir, pour s'élever à l'existence d^un être nécessaire en général. L'argument empirique ne peut faire connaître les attributs de cet être ; aussi la raison Tabandonne complètement, et cherche dans de simples concepts quels doivent être les

attributs d'un être absolument néeessaire en général^ c'e8t*à-dire ce qui, entre toutes les choses possibles, doit contenir toutes les conditions requises (requisita) pour une nécessité absolue. Or, elle ne croit trouver ces conditions que dans la seule idée d'un être souverainement réel, d'où' elle conclut que cet être est l'être absolument nécessaire. Vais il est ciiûr que l'on suppose ici que le concept d'un être de la plus parfaite réalité satisfait pleinement au concept de la nécessité absolue dans rexistence, c'est-ànlire que l'on peut conduire de ce concept à cette nécessité; proposition qu'affirmait l'argument ontologique. Cet argument revient donc dans l'argument cosmologique auquel il sert de fondement ; ce qu'on avait cependant voulu éviter. Car la nécessité ab^lue est une existence, par .sim|tle6. concepts. Si 4onc je dis que le conçut de Yentis realissimi est un eonce^^.do.cette nature, et même le seul qui convienne à l'existence nécessaire et lui soit adéquat, je dois accorder . également que cette existence nécessaire peut aussi s'en conclure. Ce n'est donc proprement que la preuve ontologique par purs concepts qui fait toute la force de la prétendue preuve cqsmologique, et l'expérience en question ne sert qu'à nous conduire au concept de la nécessité absolue, mais non à montrer cette nécessité dans une chose déterminée. Notre but étant d'atteindre une telle idée, nous devons en effet abandonncir toute expérience, et cher-

THANSCBHDENtÀLB. Wl

cher dans des concepts purs lequel d'entre eux contient bien les conditions de la possibilité d'un 6tre absolument nécessaire. Mais apercevoir de cette ma* nière la seule possibilité d'un tel être, c'est aussi en démontrer l'existence ; car c'est la même chose que de dire : dans tout le possible, il y en a un qui emporte en soi la nécessité absolue, c'est-à-dire que cet être existe d'une manière absolument nécessaire.

Toutes les illusions d'un raisonnement se décop-* vrent très-facilement quand on les fait ressortir en mettant l'argument en forme. C'est ce que nous allons faire içf *

Si cette proposition: Tout être absolument nécessaire est en mèQie temps l'être souverainement réel (ce qui est le nervus probandi de la preuve cosmologique), est juste, elle doit pouvoir se convertir au moins per accidensj comme tou9 les jugements affirmatifs, en soirta qu!on aurait :. Quelques êtres souverainemeùt réejs sdnt en mèliie temps des êtres absolument nécessaires. Or, un^ ens reaUssimum ne diffère d'un autre en aucun pqinti et ce qui vaut de quelqit06**uns contenus sous ce concept, vaut aussi de tous. Je pourrai donc aussi (dans ce cas) convertir wnplement, de cette manière : Un être souverainemeiit réel, est un êtrer nécessaire. Et comme cetléproposition est simplement déterminée à priori par ses coQcepts, le simple concept de l'être réel par excellence doit donc emporter avec lui la nécessité

' I^^Wiiae. C'est là précisément ce qu'affirmait la preuve ontologique ; et, quand même la preuve cosmolc^ique ne voudrait pas 1^ reconnaître , cela se trouve néanmo^iisB dans sa conclusion , quoique d'une ma* nière cachée.

' C'est pourquoi le second moyen que prend la raison spéculative pour prouver l'existence de l'être suprême, non-seulement est aussi faux que le premier, niais il a encore ce vice qui lui est propre, qu'il commet une ignoratio elenchi, puisqu'il nous promet de nous conduire par un nouveau chemin, quand il nous ramène cependant par un léger détour à l'ancien, que nous avions quitté il n*y a qu*un moment, à cause de lui.

J'ai dit un peu plus haut que dans cet argument cosmologique se cachait uneinfinité(l)de prétentions dialectiques que la critique transcendentale peut facilement dteouvrir et faire tomber. Je. ne. ferai maintenant que les indiquer, et je laisserai au lecteur , déjà exercé, à examiner les propositions illusoires plus au long et à 1^ réfuter.

On y trouve donc, par exemple: V le principe transcendental , de conclure du contingent à une cause, principe qui n'a de valeur que dans le monde sensible, mais hors duquel il n'a pas de sens. Car le concept pureiprat intellectuel du contingent ne peut

(1} Littéralement : toute une nichée. T.

TRANSGSIfDENTÀLB. 3B9

produire aucune proposition synthétique, telle que le principe de la causalité, principe qui n'a absolument ni sens ni signe de son usage, si ce n'est dans le monde sensible. Ici, au contraire, il ne devait précisément servir qu'à s'élever au-dessus du qîonde sensible. 2* Le raisonnement qui conclut de l'impossibilité d'un série infinie de causes données les unes après les autres à une première cause; à quoi les principes de l'usage de la raison ne nous autorisent même point dans l'expérience: bien moins encore pouvons-nous étendre ce principe au delà de l'expérience (où cette chaîne ne peut être ppplongée). 3° Le faux contentement où la raison est d'elle-même par rapport à l'intégralité de cette série^ pour avoir fait enfin disparaître toute condition, quoique cependant aucun^concept d'une nécessité ne puisse avoir lieu sans condiJtlon. [Cette opération faite pourtant]'^ comme on ne peut plus rien saisir au delà [de ces conditions supprimées], on prend cette impuissance pour l'achèvement de son propre concept [de cette série]. Â!* La confusion de la possibilité logique d^un cout* cept de toutes les réalités réunies (sans contradiction interne) avec la possibilité transcendentale, laquelle a besoin d'un principe qui l'autorise à faire une telle synthèse, lequel principe, à son tour, ne peut porter que sur le champ de l'expérience possible, et iiinsi de suite.

L'artifice de l'argument cosmologique n'a d'autre

but que d'éviter la preuve de l'existence d'un être Nécessaire à priori par purs concepts, laquelle preuve devrait être faite ontologiquement, mais nous nous en sentons entièrement incapables. Dans ce dessein, noiis concluons, tant bien que mal, d'une existence réelle^ donnée pour fondement (d'une expérience en général), à sa condition simplement nécessaire. Alors nous n'avons pas à expliquer la possibilité de cette condition, car, s'il est démontré qu'elle est, la question de sa possibilité est superflue. Si donc nous voulons déterminer plus nettement cet être nécessaire par ses attributs, nous ne cherchons pas ce qu'il faut pour comprendre par son concept la nécessité de l'existence; car, si nous le pouvions, nous n'aurions alors besoin d'au<sune supposition empirique. Non ; mais nous cherchons seulement la condition négative (conditio sine quâ non)^ sans laquelle un être oe serait pas absolument nécessaire. Ce qui pourrait assurément très-bien se faire dans toute autre espèce de raisonnement, en remontant d'une conséquence donnée à son principe. Malheureusement il arrive ici que la condition voulue pour la nécessité absolue ne peut se rencontrer que dans un seul être qui par conséquent devrait contenir dans son concept tout ce qui est requis pour la nécessité absolue, et qui ponc^met en coûséquence de conclure â priori sur cette nécessité. C'est-à-dire que je devrais pouvoir aù^ coi^IuM réoiproquementî en disant que la

TRANSCmiDBNTALB. 311

chose à laquelle ce concept (de la suprême réalité) convient, est absolument nécessaire^ et que si je ne puis pas conclure ainsi (ce qu'il faudra bien reconnattre, si je veux éviter Targument ontologique), j'aurai encore édbioué dans ce nouveau moyen, 6t je me retrouverai toujours au point d'où j'étais parti. Le concept de l'être suprême satisfait bien à priori à toutes les questions qui pourraient être proposées sur les déterminations internes d'une chose, et, par cette raison, est aussi un idéal sans égal, parce qiie le concept général le signale en même temps comme un individu parmi toutes les choses possil^ea» Mais il ne satisfait pas du tout à -la question de sa. propre existence, ce qui jetait cependant l'afS^ire principale; et l'on .uè pouvait répondre à la question de celui qui admettait rexisfeûced'un être nécessaire, et qui voulait seulemei^t savoir quelle est, entre toutes les choses, celle qu'il devait regarder comme telle, en lui di&nt : celle-ci est l'être nécessaire.

Il peut bien être permis d'admeUre l'existence d'un être infiniment suffisant, comme cause de toas les effets possibles, pour faciliter à la raison l'unité des principes explicatifs qu'elle cherche. Mais se po^* mettre de dire : un tel être existe nécessairement, ce

n'est plus le tnodeste langage d'une hypothèse licite, mais la prétention orgueilleuse d'une certitude apodiciique; car la connaissance de ce que l'on donne à coûBidUi^e comme^aèsplument néoeasaire doit empèr-^ ter aussi avec soi nécessité absdue.

Toute la question de Tidéal transcendental revient

à ceci : Trouver à l'absolue nécessité un concept, on

au concept d'une chose sa nécessité absolue. Si Ton

pébt l'un, on jdoit aussi pouvoir l'autre; car la rai-

so'rr.ne i^nnaît pour absolument nécessaire qae

ce qxii^est nécessaire par son concept. Mais Tun et

l'anfre surpassent entièrement tous nos efforts pos--

siblespour satisfaire notre intelligence' sur ce point.

Notis sommes même incapables de nous^consoler de

notre impuissance à cet égard.

'i ' . La nécessité absolue, dont nous avons si indis-

pensablement beftoin,: eomme d'un 'dernier, support

de tou1;ç»3 choses, est le véritable abîme de la raison humaine. ;. L'éteroité même ^ quelque hprjribiement sublime que .}a dépeigne HÀLLERynefsappe pasàbeaucoQpprèsJ'esprit de tant de vertige; cajr elle mesura seulement la durée des choses, mais elle ne les soutient^* Ou ne peut ni se défendre de la pensée suivante ni la supporter, qu'un être, que nous boW re^ présentons comn^e le plus élevé àt 40us les êtres possibles, se dit en quelque sorte à lui-même : Je suis d'uqe éternité à Fautre, rien n'existe hors de moi que par ma volonté; mais d'où suis-je donc? — ^ Ici tout s'écroule au-dessous dé «nous, et la suprême perfection, comme la moindre de toutes^ flotte suspenduef)àans soutien, devant la raison spéculative, à laquelle il ne cQÛte rien de faire disparaître l'une et yautre^ sans le moindre empô(th.eiQient. \ , /

TRANSGBNDENTALE. 313

Beaucoup de forces de la nature, qui manifestent leur existence par certains effets, restent impénétrables pour nous, car nous ne pouvons pas les pour* suivre assez loin par Tobservation. L*objet tr^nscen* dental qui sert de fondement aux phénomènes, et avec lui la raison pour laquelle notre sensibilité est isbftrmise à ces conditions suprêmes pluîôt qu'à .d'antres, sont et restent pour nous inscrutablès, quoique. |a chose elle-même du reste soit donnée, lâais seulement sans êtrq aperçue. Mais un idéal dé Ja raison pure ne peut être dit impénétrable, par cela seul qu'il ne présente aucune, autre garantie de sa réalité que le besoin de la raison d'A^^omplir^ toute l'unité «ynthétique, par le moyen idéal. N'étant ps)^ même donné comme objet qui' puisse être conçu, il n'est par conséquent même pas donné non plus comme un objet inscrutable. Cet objet doit plutôt, comme sim-pie iàét^ |f buver sa place et sa solution dans la nature de la raison^ et par conséquent y être recherché; car la raison consiste précisément à pouvoir rendre compte de tous nos concepts, opinions et assertions, que ce so^t par des raison subjectives, ou si elles ne' sont qu'une simple apparence, par des raisons objectives.

DÉCOUVERTE ET EXPUCATIOS

DE L'APPAREIfCE DIALECTIQUE

Dans toutes les preures transcendentales de reiistence d*un ètfe

nécessaire.

Les deux pi^isv^ eiQplpyées jusqu'ici sont tran»-

oendentales, c'est-à-dire tentées iDdépendammentde tout principe empirique. Car quoique la preuTe oos^ mologique ait pour fondement une expérience en général) elle n^est cependant pas tirée d'une qualité particulière de cette expérience, mais de principes purç de la raison, par rapport à une existence donnée par la conscience empirique en général; elle abandonne même cette direction pour ne s'appuyer que sur des concepts absolument purs. Quelle est ni^intenant, dans ces preuves transcendentales, la cause de l'apparence dialectique, mais naturelle, qui unit les concepts de la nécessité et de la réalité suprême, et réalise, substantifié œ qui cependant ne peut être qu'idée? Quelle est la cause qui nous force d'admettre quelque chose de nécessaire en soi parmi les dioses existantes, et qui cependant nous fait reculer en même tempsdevant Texistenced'un pareil être comme devant un précipice; et d'où vient que la raison se comprenne là-dessus, et qu'elle parvienne de l'état fluctuant d'un assentiment craintif et toujours rétracté à une persuasion tranquille ?

Il est très-remarquable que, dès qu'on suppose qu'il existe quelque chose, on ne peut pas éviter la conséquence, qu'il existe aussi quelque chose de nécessaire. L'argument cosmologique repose sur ce raisonnement tout naturel (quoique pas plus certain pour cela). Au contraire, si je puis supposer le concept que je veux d'une cho^^ je trouve que Texis-

TRANSGElfDENTAUS. 315

tence de cette chose ne peut jamais être représentée par moi comme absolument nécessaire, et. que rien, de quoi que ce soit qui existe, ne m'empêche d'en penser le non-être ; que je suis obligé par conséquent de supposer pour ce qui existe quelque chose de nécessaire en général, il est yrai, mais qu'aucune chose particulière ne peut être pensée comme nécessaire en soi : c'est-à-dire que je ne puis jamais effectuer com^ plètement la régression' aux conditions de l'existence, sans supposer un être nécessaire par lequel je ne puis du reste jamais céMnmmcer.

Si je dois penser quelque chose de nécessaire en général pour les choses existantes, mais sans être autorisé à concevoir aucune chose en soi comme nécessaire, il suit inévitablement de là que la nécessité et la contingence ne peuvent pas atteindre les choses mêmes ni porter sur elles, parce qu'autrement il y aurait contradiction. Aucun de ces deux principes n'est donc objectif ; ils ne peuvent jamais être que des principes subjectifs de la raison c d'une part, pour chercher à tout ce qui est donné comme existant quelque chose qui soit nécessaire, c'est-à«dire pour ne jamais s'arrêter qu'à une explication parfaite a priori, mais, d'un autre c6té aussi, pour ne jamais espérer cette perfection, c'est-4-dire pour ne rien prendre d'empirique comme inconditionné, et pour ne se dispenser jamais par là d'une d^vation ultérieure. Dans ce sens, ces deux prinelpes pcfuvent .

316 LOGIQUB

très-bien coexister con^me simplement heuristiques et fé§ulateuT$, principes qui ne concernent que l'intérêt formel de la raison. Car Tun dit: Vous devez philosopher sur la^nature comme s'il y avait, pour tout ce qui appartient à l'existence, un permier principe* nécessaire, uniquement pour mettre de l'unité systématique dans. votre connaissance, lorsque vous poursuivez une telle idée, savoir, un principe suprême imaginé. L'autre vous avertit de ne regarder aucune détermination particulière concernant Texistence des choses comme ce premier principe, c'est-àdire comme absolument nécessaire, mais de vous ménager toujours une dérivation ultérieure, et de ne la réputér jamais que comme conditionnée. Mais si tout ce qu! est perçu dans, les choses doit être considéi^ comme nécessairement conditionné , aucune chose susceptible d'être donnée empiriquement ne saurait être considérée.comme absolument nécessaire.

D'oii il suit que vous devez adÂieltre l'absolument nécessaire hors du monde, parce qu'il doit seulement servir de principe pour la plus grande unité possible dés phénomènes, comme leur raison suprême; et vous ne pouvez jamais y parvenir dans te mondcj parce que la seconde règle vous ordonne de regarder toiites les causes empiriques de l'unité toujours comme dérivées.

Les philosophes de l'antiquité regardaient toute forme de Umatufc comme accidentelle, cy^^ matière,

TRANSGBNDBNTÂLB. 317

suivant le jugement de la raison générale^ comme origiDelleet néceaeaire. S'ils avaient considéré la matière, non pas relativement ou comme substratum des phéDomènes^ mais quant à son existence en elle-même^ ridée de la nécessité absolue se serait évanouie anssitôt ; car il n'est rien qui attache absolument la raison à cette existence ; elle peut toujours, au contraire, la supprimer par la pensée et sans contradiction : la nécessité absolue n'était donc aussi pour eux que dans la pensée. Il fallait donc, dans cette persuasion y qu'un certain p4ncipe régulateur servît de fondement. En e£EBt, l'étendue et l'impénétrabilité (qui composent le concept de matière) sont le principe empirique suprême de l'unité des phénomènes, principe qui possède, en tant qu'il est empiriquement inconditionné, une ^propriété du principe régulateur en soi. Néanmoins, toute détermination de la matière, détermination qui compose ce qu'il y a de réelen elle, par conséquent aussi l'impénétrabilité, étant un effet (action) qui doit avoir sa cause, et qui est par conséquent toujours indéfiniment dérivé, la matière ne se prête pas à l'idée d'un être nécessaire, comme principe de toute unité dérivée; chacune de ses propriétés réelles , comme dérivées, n'étant nécessaire que conditionellement , peut être supprimée en soi, et avec elle l'existence totale de la matière. S'il n'en était pas ainsi, nous aurions atteint empiriquement le principe suprême de l'unité ;

ce qui est défendu par l'autre principe régalateor. D'où il suit que la matière/ et en gén^l ce qni appartient au monde, ne s'accorde pas avec l'idée d'un être primitif nécessaire, comme simple principe de la plus grande unité empirique possible ; il faut que cet être soit placé hors du monde, puisque alors nous pouvons dériver avec confiance les phénomènes du monde et leurs existences d'autres phénomènes, comme sMl n*y avait aucun être nécessaire, et que nous pouvons néanmoins tendre sans relâche à la plénitude de la dérivation, comme si un tel être était admis à titre de principe suprême.

L'idéal de l'être suprême n'est, suivant ces considérations, qu'un principe régulateur de la raison pour apercevoir toute liaison dans le monde, comme si elle résultait d'une cause nécessaire univeiseUement suffisante, de manière à fonder là-dessus la règle d'une unité systématique et nécessaire, suivant des lois générales destinées à expliquer cette liaison; mais il n'est point une affirmation d'une existence nécessaire en soi. Il est en même temps inévitable, grâce à une subreption transcendmtale, de se représenter -ce principe formel comme constitutif, et de concevoir cette unité hypostatiquement. Car, . de même que l'espace, par la raison qu'il rend originairement possibles toutes les formés et figures, qpii n'en sont que différentes limitations, qudqu'il ne soit qu'un principe de la sensibilité, est cependant

TKANSGBNDBirrALE. 319

regardé par cette raison là même, comme] quelque chose d'absolument nécessaire en soi, existant par lui-même, et comme un objet donné en lui-même à priori : — il arrive tout naturellement aussi que l'unité systématique de la nature ne pouvant être posée d'aucbne manière comme principe de Tusage empirique de notre raison, à moins de lui donner pour fondement l'jidée d'un être souverainement réel, comme cause suprême, cette idée est alors représeU'tée comme un objet réel, et cet objet à son tour, parce qu'il est la condition suprême, est représenté comme nécessaire ; un principe régulateur est par conséquent converti en un priQcipe constitutif. Cette subreption devient évidente en ce que si l'on'coDSiâère comme une chose en soi cet être suprême, qui était absolument (inconditionnellement) nécessaire par rapport au monde , sa nécessité n'est susceptible d'aucun concept, et ne do>t par conséquent avoir été trouvée dans ma raison que comme condition formelle de la pensée, mais non comme condition ma* térielle et hypostatique de l'existence.

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