‹ La critique de la raison pure. Tome premier (volume 3)Chapitre 4 sur 28 · RÉFLEXION · texte numérisé non relu

RÉFLEXION

scH l'ekbshble {Sunuiu) de la psychologie fuhe, en consëqdence

DE CES FAHALOGISMES.

Si nous comparons la psychologie, comme physiologie du sens interne , avec la somatologie, comme !S sens externes, nous troudu grand nombre de choses is empiriquement de part et I notable, que, dans la derisieurs points cependant peuvent être connus à priori, en partant du simple concept d'un être étendu, impénétrable, landisquefdaDB la première, rien ne peutêtre connu synthétiquemcDt

à priori^ en partant du concept d'un être pensant. Ed voici la cause. Quoique ce soit de part et d'autre des phénomènes, cependant ceux qui sont du ressort des sens externes ont quelque chose de fixe ou de permanent qui donne un substratum aux déterminations muables, et par conséquent un concept synthétiquci celui d'espace et d'un phénomène dans l'espace. Au contraire, letemps, qui est la forme unique de notre intuition interne, n'a rien de permanent, et ne fait par conséquent connaître que le changement des déterminations, mais non l'objet déterminable. Car, dans ce que nous appelons âme , tout varie à chaque instant; rien n'est fixe, si ce n'est peut-être (si on le veut absolument) le moi, qui n'est simple que parce que cette représentation est sans matière aucune, et n'a par conséquent pas de divefrsité : ce qui fait qu'elle semble aussi représenter ou , pour mieux dire, indiquer un objet simple. Ce mot devrait être une intuition qui, étant supposée dans la pensée en général (avant toute expérience), donnerait des propositions synthétiques à priori^ s'il devait être possible de tirer une connaissance rationnelle à priori

de la nature d'un être pensant en général. Mais ce moi n'est pas plus une intuition qu'un concept d'un objet quelconque ; c'est la simple forme de la conscience qui peut accompagner deux sortes de représentations et les élever à l'état de connaissances, si toutefois quelque autre chose encore, propre à four-

nir la matière de la représentation d'un objet , est donnée en intuition. C'en est donc fait de la psychologie rationnelle ; c'est une science qui dépasse toutes les facultés de la raison humaine. Il ne reste plus qu'à étudier l'âme en suivant le fil de l'expé^ rience , et à nous renfermer dans les limites de questions qui ne dépassent pas les données de l'expérience interne.

Mais quoique la psychologie rationnelle ne soit, comme telle, composée que de purs paralogismes, et qu'elle n'ait aucune utilité, en ce sens qu'elle n'étend nullement notre connaissance, on ne peut cependant lui refuser une grande utilité négative, tout en ne la regardant que comme un traité critique de nos raisonnements dialectiques, produits même de la raison commune ou naturelle.

Qu'avons-nous besoin d'une psychologie fondée sur des principes rationnels purs? C'est sans doute dans ce but principal, de mettre à l'abri du matérialisme notre Même pensant. Mais le concept rationnel de ce Même, tel que nous l'avons donné, suffit à cette fin; car il s'en faut bien, suivant ce concept, qu'il reste la moindre appréhension légitime de voir s'évanouir toute pensée et jusqu'à l'existence des êtres pensants, si l'on supprime la matière; on a fait voir clairement, aucontraire, qu'en supprimant le sujet pensant , c'en est fait de tout l'univers corporel , parce qu'il n'est que le phénomène dans la sensibilité

de notre sujets et une espèce de représentation de ce sujet.

A la Térité, je ne connais pas mieux par là les qualités de ce Même pensant, et je ne puis pas apercevoir sa permanence, ni' même l'indépendance de son existence à l'égard de je ne sais quel snbstratum transcendental possible des phénomènes extérieurs, car ce substratum ne m'est pas moins inconnu que le sujet en question. Néanmoins^ comme il est pofr» Bible que je trouve ailleurs que dans des raisons purement spéculatrices un motif d'espérer pour ma substance pensante une existence indépendante, et qui reste invariable à travers tous mes changements d'état possibles; c'est avoir déjà gagné beaucoup, malgré le libre aveu de ma propre ignorance, que de pouvoir repousser les attaques dogmatiques d'un adversaire spéculatif, et de lui faire voir qu'il ne peut jamais avoir de meilleures raisons de contester l'impérissabilité de mon sujet , que moi de l'affirmer.

Cette apparence transcendentale de nos concepts psychologiques sert encore de base à trois questions dialectiques, qui forment le but propre de la psychologie rationnelle, et qui ne peuvent être décidées qu'à l'aide des recherches précédentes. Ces trois questions sont celles i'^de la possibilité de l'union de l'âme à un corps organique, c'est-à-dire la question de l'animalité et de l'état de l'âme dans la vie

humaine; 2? du commencement de cette union, c'està-dire la question de Tétat de Tâme à la naissance et avant la naissance de Thomme ; 3® de la fin de cette union, c'est-à-dire la question de l'état de l'âme à la mort et après la mort de l'homme (question de l'immortalité).

Or, je dis que toutes les difficultés que l'on croit trouver dans ces questions^ et qui servent, comme objections dogmatiques, à se donner l'air de pénétrer plus profondément dans la nature des choses que ne saurait le faire le sens commun, ne reposent que sur une pure illusion ; elle consiste , cette illusion, à substantifier (hypostasiren) ce qui n'existe qu'en pensée, et à vouloir tenir l'étendue, qui n'est qu'un phénomène, en sa qualité d'objet réel distinct du sujet pensant, pour une qualité des choses extérieures indépendante de notre sensibilité , et à regarder le mouvement comme antérieur à son effets qui précède à son tour réellement et en soi l'opération des sens externes (1).

(i)Cc passage n^esl pas traduit loutk fait littéralement; voici le texte : « Ich behaupte nun dass aile Schwierigkeiten.... auf einem blossen Blendwerke beruhen,nach welcbem man das was blos in Gedanken existirt , hyposlasirt, und in eben derselben QuaUtset als einen ivirhlichenGegenstand ausurhalb des dmkendenSul^ects annimnUy nœmlich Ausdehnung, die nichts ah Erscheinung istj fur eine, auch ohne unsere Sinnlichkeit, subsistirende Eigenscka/t ^usserer Dinge^ und Bewegung vor deren H^irkung, welcheauch ausser unseren Sinnen an sîch wirklich vorgeth^ zu halten. Toule cette pbrase est interprétée par Mellin, à Taide d'un autre passage

TRANSCENDETfrALE. 93

Car la matière, dont le commerce ayec l'âme provoque de si grandes réflexions, n'est qu'une simple forme, ou une certaine manière de se représenter un objet inconnu, à l'aide de cette intuition qu'on appelle le sens externe. Il peut donc bien y avoir quelque chose hors de nous^ k quoi corresponde ce phénomèneque nousappelons matière; mais en qualité de phénomène, ce quelque chose n'est pas hors de nous, il n'est qu'en nous, comme une pensée^ quoique cette pensée se représente trouvable hors de nous , par les sens. Le mot matière ne signifie donc pas une espèce de substance complètement diSërente de l'objet du sens intime (une âme) et hétérogène, mais seulement la différence spécifique des phénomènes à l'égard d'objets (qui nous sont inconnus en eux-mêmes), dont

de laGrilique^delamaDièresuivante : cQuantà ceux qui substantiGent c les phénomènes extérieurs (les corps), et qui les considèrent sous le c même aspect, [c'est-à-dire] comme \hs(mtennovs{en tant que phé- « nomènes, et comme choses qui subsistent par elles-mêmes hors c cTeux (non comme appartenant simplement à Tespril); les corps « ont pour ceux-là le caractère des causes extérieures, caractère qui < ne peut pas s'accorder avec leurs effets dans les sujets pensants. > Fiir die jenigen aber, welche die ussern Ërscheinungen (Corper) hypostasiren, und sie in derselben Qualitat, wie sie (als Ërscheinungen} inunssind , auch als (nicht bloss dem Gemùth angehôrende sondern) ausser (hnerit als an sich bestehende Dinge, betrachten, baben die Corper einen Character der wirkenden Ursachen ausser ihnen, der sie mit ihren Wirkungen in den denkenden Subjectcn nicht zu sammenreimen will. Ce texte n'est pas tout à fait celui de Kant j nous le rencontrerons un peu plus bas, page 308 de l'édition allemande. T.

conducteur des causes dans les effets qui doivent en résulter dans le sens intime. Mais nous devons faire attention que les corps ne sont pas des objets en soi , qui nous soient présents, mais un simple phénomène, je ne sais quel objet inconnu; que le mouvement n'est pas l'effet de cette cause inconnue, mais uniquement le phénomène de Bon action sur nos sens; qu'il n'y a par conséquent rien là qui nous soit extérieur, rien qui ne soit pures représentations en nous; qu'ainsi le mouvement de la matière ne produit pas en nous des représentations, mais qu'il est lui-même (et par suite aussi, ce qui se révèle par oa moyen) une simple représentation, et qu'enfin toute \a difficulté naturelle (Selbstgemachte) revient à savoir comment et par quelles causes les représentations de notre sensibilité sont tellement liées entre elles, que celles que nous appelons intuitions extérieures peuvent èlre représentées, suivant des lois empiriques, commodes objets extérieurs à nous. Cette question n'implique pas la prétendue difficulté d'expliquer l'origine des représentations par des. causes tout à fait étrangères qui seraient hors de nous, lorsque nous prenons les phénomènes d'une cause inconnue pour la cause hors de nous; ce qui n'aboutit qu'à une confusion. Dans les jugements qui contiennent un malentendu enraciné par une longue habitude, il est impossible d'en faire aussi bien comprendre le vice que dans les autres cas^ où le concept n'est pas ainsi troublé par

TRANSCBNDENTALE. 97

une illusion inévitable. Il est par conséquent difficile qu on nous trouve suffisamment clair, quand nous cherchons à délivrer la raison des théories sophistiques.

Je crois cependant pouvoir atteindre ce but désiré, par les considérations suivantes.

Toutes les objections peuvent se diviser en dogmati^ que, critique et sceptique. L'objection dogmatique est celle qui est dirigée contre une proposition ; la critique, celle qui s'attache à la preuve d'une proposition. La première doit avoir une connaissance de la nature de l'objet, afin de pouvoir affirmer le contraire de l'énoncé de la proposition relativement à cet objet. Elle est donc elle-mêmedogmatique, et prétend mieux connaître la qualité en question, que ne la connaît la contre-partie. L'objection critique, ne s'occupant ui de -la vérité ni de la fausseté de la proposition, attaquant simplement la preuve, n'a pas besoin de mieux connaître l'objet, ni de prétendre en avoir une connaissance plus eiacte; elle se borne uniquement à montrer que l'affirmation est sans fondement, sans être obligée de faire voir qu'elle est fausse. La thèse et l'antithèse sceptique sont à l'égard, Tune de l'autre, comme des objections d'une égale importance, dont l'une des deux peut être prise à volonté comme thèse (dogma)^ et l'autre comme antithèse [ou objection]. Des deux côtés, il doit donc y avoir négation dogmatique apparente de tout jugement n. '

sur l'objet. L'objection dogmatique et la sceptique doivent donc connaître assez de leur objet pour pouvoir en affirmer quelque chose positivement ou négiativement. Mais l'objection critique est de telle nature que^ faisant voir simplement que l'on invoque à Y appui de son assertion quelque chose qui n'est rien, ou qui n'est qu'imaginaire, renverse la théorie, par le fait qu'elle lui soustrait son prétendu fondement, sans du reste vouloir décider quoi que ce soit sur la qualité de l'objet.

Nous sommes donc dogmatiques à l'égard des concepts communs de notre raison, par rapport au commerce de notre sujet pensant avec les choses extérieures, et nous regardons ces choses comme de véritables objets dont l'existence ne dépend point de nous. U y a là un certain dualisme transcendental qui ne rapporte pas les phénomènes extérieurs au sujet comme en étant des représentations, mais qui, les prenant tels que l'intuition sensible nous les donne, les transporte au contraire hors de nous, en fait des objets, et les détache complètement du sujet pensant. Cette subreption est donc le fondement de ^utes les théories sur le commerce entre Tâme et le corps , et l'on ne s'est jamais demandé si cette réaUté objective des phénomènes est bien vraie ; elle a toujours été supposée reconnue , et l'on a simplement raisonné sur la manière dont elle doit être expliquée et comprise. Les trois systèmes imaginés sur ce point, les

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trois seuls possibles, sont ceux de Yinfluo) physique^ de YhofTnonie préétablie et de VasHstance surnaturelle: Les deux dernières manières d'expliquer le commerce de l'âme et de la matière sont fondées sur des objections contre la première, qui est la représentation du sens commun; à savoir, que ce qui apparaît comme matière ne peut pas être, par son influence immédiate,, la cause de représentations qui sont des faits d'une tout antre nature. Mais alors ces deux modes d'explication ne peuvent pas rattacher à ce qae nous entendons par objet des sens extérieurs, le concept d'une matière, qui n'est rien qu'un phénomène, par conséquent déjà en soi-même une simple r^résentation qui aurait été produite par quelques objets extérieurs; car autrement ils diraient que les représentations des objets extérieurs (les phénomènes) ne sauraient avoir des causes extérieures des représentations dans notre esprit; ce qui serait une objection complètement vide de sens , personne ne pouvant regarder comme cause extérieure ce qu'il a une fois reconnu n'être qu'une pure représentation. Elles doivent donc, suivant nos principes, diriger leurs théories de manière à conclure que l'objet véritable (transcendental) de nos sens externes ne peut être la cause des représentations (phénomènes) que nous désignons par le nom de matière. Personne ne pouvant prétendre avec raison connaître quelque chose de la cause transcendentale de nos représenta-

lions attribuées aux sens externes, une pareille affirmation serait sans aucun fondement. Mais si les soidisant perfectionneurs de la doctrine de Tinflux physique voulaient , suivant la manière commune d'un dualisme transcendental, regarder la matière en tant que matière comme une chose en soi (plutôt que comme simple phénomène d'une chose inconnue), et diriger leur objection de façon à prouver qu'un objet extérieur, qui ne révèle d'autre causalité que celle du mouvement, ne peut jamais être la cause efficiente de représentations, mais qu'un troisième être doit, en conséquence, intervenir pour établir au moins correspondance et harmonie entre deux choses qui sont sans action mutuelle l'une sur l'autre; ils commenceraient leurs réfutations par admettre dans leur dualisme le îrpôTov yfttrjâoç de l'influx physique, et réfuteraient ainsi leur propre supposition dualistique plutôt que l'influx naturel. En effet, toutes les difficultés touchant l'union de la natut% pensante avec la matière résultent absolument et uniquement de cette représentation dualistique subreptice, que la matière, comme telle, n'est pas phénomène, ou simple représentation de l'esprit, à laquelle correspond un objet inconnu, mais l'objet en soi tel qu'il existe hors de nous et indépendamment de toutesensibilité.

On ne peut donc faire aucune objection dogmatique contre l'influx physique généralement admis;

• TBANSGENDENTALE. : lOf •*

car si Tadversaire reconnaît que la matière et son mouvement ne sont que des phénomènes , et par conséquent de pures représentations, il ne peut faire consister la difficulté qu'en ce que l'objet inconnu de notre sensibilité ne peut pas être la cause des représentations en nous, supposition toute gratuite, personne ne pouvant en effet décider ce que peut ou ne peut pas faire un objet inconnu. Mais il doit, d'après les preuves établies plus haut, accorder nécessairement cet idéalisme transcendental , s'il ne veut pas manifestement substantifier des représentations , et les faire passer hors de lui comme de véritables choses.

On peut néanmoins élever une objection critique très-fondée contre la doctrine ordinaire do l'influx physique : cette prétendue communauté entre deux sortes de substances, celle qui pense et celle qui est étendue, met en principe un dualisme grossier, et fait de ces substances, qui ne sont cependant que de simples représentations du sujet pensant, des choses subsistant par elles-mêmes. L'influx physique mal compris peut donc être rendu complètement inutile, dès qu'on s'aperçoit que le raisonnement qui lui sert de base est nul et sophistique.

La fameuse question du rapport de ce qui pense et de ce qui est étendu, reviendrait donc simplement, si l'on faisait abstraction de toute imagination, à celleci : Comment, dans un sujet pensant en général , une

. :t02: •• LOGIQUE

intuition extérieure, celle de l'espace (du plein de \\ pace par la forme et le mouvement), est-eUe possible ? Nul homme ne peut trouver une réponse à celte question, et jamais cette lacune de notre savoir ne sera remplie : on peut seulement faire voir par là que Ton rapporte les phénomènes extérieurs à un objet transcendental, qui est la cause de cette espèce de repiiésentations^ mais la cause inconnue, et dont nous n'aurons jamais de concept. Dans tous les problèmes que peut présenter le champ de l'expérience, nous traitons tous les phénomènes comme des objets en soi, sans nous inquiéter du premier fondement de leur possibilité (comme phénomènes). Mais si nous en dépassons les limites, le concept d'un objet transcendental devient nécessaire.

La solution de toutes les difficultés ou objections relatives à l'état du principe pensant avant cette union (la vie), ou après qu'elle a été dissoute (la mort), est une conséquence immédiate de ces ré- ÛQxions [Erinnerungen']. L'opinion, que le sujet pensant a pu penser avant tout commerce avec des corps, reviendrait à dire qu'antérieurement à cette espèce de sensibilité par laquelle quelque chose apparaît dans l'espace, ces mêmes objets transcendentaux, qui se montrent dans l'état présent comme des corps, ont été perçus d'une tout autre manière. Mais l'opinion que l'âme, après la cessation de tout commerce avec le monde corporel, peut continuer à penser, se

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formalerait en disant que, si l'espèce de sensibilité par laquelle des objets transcendentaux , à présent tout à fait inconnus, nous apparaissent comme monde matériel, devait cesser un jour, toute intuition n'en serait pourtant pas impossible, et qu'il pourrait très* bien se faire que ces mêmes objets ignorés continuassent d'être connus du sujet pensant^ quoique assurément plus en qualité de corps.

Or, il n'est personne qui puisse donner le plus léger motif d'une semblable assertion par principes spéculatifs; on n'en peut pas même établir la possibilité, on ne peut que la supposer; mais aussi personne ne peut y opposer une objection dogmatique de quelque valeur; car il n'est personne qui en sache plus que moi ou que tout autre sur la cause absolue ou interne des phénomènes extérieurs ou corporels. Personne ne peut donc avoir la prétention fondée de savoir sur quoi repose la réalité des phénomènes extérieurs dans l'état actuel (la vie), ni par conséquent de savoir que la condition de toute intuition extérieure, ou le sujet pensant lui*-mème, cessera d'exister après cette vie (à la mort).

Toute dispute sur la nature de notre être pensant, sur son union avec le monde corporel, résulte d<mc de ce qu'on remplit les lacunes de notre ignorance par des paralogismes de la raison, en convertissant ses pensées en choses, en les hypostasiant. Ce qui donne naissance à une science d'imagination, à i'é-

gard tant de ce qui est affirmé que de ce qui est nié, puisque chacun s'imagine savoir quelque chose d'ob* jets dont nul homme n'a le moindre concept ou convertit en objets ses propres représentations et tourne ainsi dans un cercle éternel de doutes et de contradictions. La modération d'une critique ferme et juste peut seule afibranchir de cette illusion dogmatique, quiy par l'attrait d'une félicité chimérique, retient un si grand nombre d'hommes dans les théories et les systèmes, et restreindre toutes nos prétentions spéculatives dans les seules limites de l'expérience possible. Restriction qui doit s'accompliri non pas sous l'influence d'une insipide plaisanterie dirigée contre des tentatives si souyent infructueuses^ ou en gémissant d'un ton dévot sur les bornes de notre raison, mais au contraire en traçant, d'après des principes certains, les limites de cette raison. Cette ligne de démarcation lui assigne avec la plus parfaite certitude son nihil uUerius ou colonnes d'Hercule, posées par la naturemème, afin qu'elle [laraison} puisse continuer sa route sur toute Tétendue continue des côtes de Texpérience, sans les abandonner jamais pour se hasarder sur un océan sans rivages, ou parmi des horizons toujours trompeurs; il faudrait finir par renoncer à de longs et pénibles efforts dont l'insuccès deviendrait désespérant.

Jusqu'ici, nous n'avons pas encore donné une ex-

TRAltSCaafDBNTALB. 105

plication claire et géDérale de Tappaience transcendentale, et cependant naturelle dans les paralogismes de la raison pure, non plus que de leur distribution systématique et parallèle à la table des catégories. Kous n'aurions pas pu tenter de le faire au commencement de ce paragraphe, sans craindre de tomber dans l'obscurité ou d'anticiper maladroitement sur ce qui nous restait à dire. Nous allons essayer de remplir cette tâche.

On peut réduire toute V apparence à ce que la condition subjective de la pensée est prise pour la connaissance de Yobjet. En outre, nous avons fait voir, dans l'introduction à la dialectique transcendentale, que la raison pure s'occupe uniquement de la totalité de la synthèse des conditions à Tégard d'un objet conditionné particulier. Or, l'apparence dialectique de la raison pure ne pouvant être une apparence empirique qui se présente avec une connais» sance expérimentale déterminée, elle doit donc concerner ce qu'ily a de général dans les conditions de la pensée, et alors il n'y a que trois cas de l'usage dialectique de la raison pure :

1^ La synthèse des conditions d'une pensée en général;

2"* La synthèse des conditions de la pensée empirique;

S"" La synthèse des conditions de la pensée pure.

Dans ces trois cas, la raison pure ne s'occupe que

de la totalité absolue de cette synthèse^ c'est-à-dire de la condition qui est elle-même inconditionnée. Cette division est aussi la base de la triple apparence transcendentale qui est la raison des trois sections de la dialectique, et qui fournit Tidée d'autant de sciences apparentes tirées de la raison pure^ c'est-àdire de la Psychologie, de la Cosmologie et de la Théologie transcendentales. Nous n'avons à nous occuper ici que de la première.

Dans l'acte de la pensée en général, comme on fait abstraction de la pensée à un objet quelconque (sens ou de l'entendement pur), la synthèse des conditions d'une pensée en général (n"* 1) n'est pas du tout objective alors ; c'est une pure synthèse de la pensée avec le sujet , synthèse qui est mal à propos regardée comme une représentation synthétique d'un objet.

. Mais il suit de là que la conclusion dialectique par laquelle on passe à la condition même incondition toute pensée donnée en général, n'est pas erronée quant à la matière (puisqu'elle fait abstraction de toute matière ou objet), mais qu'elle l'est seulement quant à la forme , et doit s'appeler paralogisme.

De plus, l'unique condition qui accompagne toute pensée, le moi, consistant dans la proposition universelle : je pense, la raison n'a affaire qu'à cette condition, comme étant elle-même incenditionnée.

transgendeAtale. WI

Mais c'est sctefement la oondition formelley l'unité l(^qu6 de toute penséei dans laquelle pensée je fois abstraetion de tout objet , et où néanmoins le moi même, et son unité inconditionnée^ est représenté comme un objet que je pense.

Si l'on me demande de quelle nature est une chose pensante, je ne sais absolument que répondre à priorij parce que la réponse doit être synthétique; car une réponse analytique explique peut-être bien la pensée^ mais ne donne aucune connaissance développée de la raison de la possibilité de cette pensée. D'un autre côté, toute solution synthétique exige une intuition, et il n'y en a pas dans une question si générale. Pareillement, personne ne peut répondre à la question indéterminée ; Que doit être une chose mobile? Car l'étendue impénétrable (lamatière) n'est pas donnée par là. Quoique je n'aie pas de réponse à donner à ces questions générales, il me semble cependant que je puis le foire dans un cas particulier, dans la proposition qui exprime la conscience : je pense. Car ce Je est le premier sujet , c'est-à-dire substance, il est simple, etc. Mais une pareille réponse se composerait de propositions purement empiriques, qui ne pourraient renfermer aucun^prédicat à priori, sans une règle universelle exprimant les conditions de la possibilité de penser en général et à priori.

De cette manière, ma prétention, d'abord si plan-

i 08 LOGIQUE

Bible de juger, même par simples concepts, de la nature d'un être pensant, me devient suspecte, quoique je n'en aie pas encore découvert le vîcq. Mais les recherches ultérieures sur Torigine des attributs que j'affirme de moi-même comme être pensant en général, peuvent mettre ce vice à découvert. Ce ne sont plus que dépures catégories par lesquelles je ne pense jamais un objet déterminé, mais seulement l'unité des représentations pour en déterminer un objet. Sans une intuition qui lui serve de fondement, la catégorie seule ne peut me donner aucun concept d'un objet; car l'objet qui est pensé, suivant la catégorie, n'est donné auparavant que par une intuition. Quand je donne une chose comme une substance dans le phénomène, il faut qu'auparavant des prédicats de son intuition me soient donnés, et que j'y distingue le permanent du muableet le substratum (chose même) de ce qui en dépend simplement. Si j'appelle une chose simple dans le phénomène, j'entends par là que son intuition n'est qu'une partie du phénomène, mais que le phénomène même ne saurait être partagé, etc. Mais si quelque chose n'est reconnu simple qu'en concept et non en phénomène, je n'ai plus alors aucune connaissance de Tobjet, mais seulement du concept que je me fais de quelque chose qui n'est susceptible d'aucune intuition propre. Je dis seulement que je pense quelque chose tout à fait simple, attendu que je ne

TaANSGBNDBNTALE. 109

puis réellement rien dire alors, si ce n'est que quelque chose est.

Or, la simple aperception (moi) est substance en concept, simple en concepti etc. ; et tous qps théorèmes psychologiques ont lenr incontestable justesse. Toutefois, ce qu'on veut, à proprement parler, savoir de Vâme, n*est réellement connu par là d'aucune manière; tous ces prédicats ne s'affirment point du tout de l'intuition, et ne peuvent par conséquent j0à Svoir les conséquences applicables à des objets de Texpérience; ils sont dès lors parfaitement vides. En effet, ce concept de substance ne m'apprend pas que l'âme dure par elle-même, qu'elle soit une partie des intuitions extérieures, partie qui ne puisse plus être divisée, et qui ne puisse par conséquent ni naître ni périr par quelques changements de la natufe; ce sont de simples propriétés à l'aide desquelles je connais l'âme dans son rapport à l'expérience, et qui soBt propres à me donner des espérances à l'égard de son origine et de son état futur. Mais si je dis, par pures catégories, que l'âme est une substance simple, il est clair alors qu'il faut se représenter le nu concept intellectuel de substance, qui ne contient qu'une chose, comme sujet en soi, sans être prédicat d'une autre chose. De là rien de permanent à conclure, et l'attribut de la simplicité ne peut certainement pas ajouter cette permanence. On no sait donc absolument rien par là de ce qui peut con-

110 LOGIQUB

cerner râmedans les changements cosmiques. Si l'on pouvait nous dire que^'àme est une partie simple de la malïère, nous pourrions à notre tour en conclure la permanence, et, avec* la nature simple, son indestructibilité. Mais le concept du moi, dans le principe psychologique (je pense), n'en'dit pas un mot.

Il en résulte cependant que Tètre qui pense en nous prétend se connaître par de simples catégorieSi et mêm& par des catégories qui expriment l'unité absolue sous chacun de leurs titres. L'appercdption est même le fondement de la possibilité des catégories, qui, de leur côté, ne représentent que la synthèse de la diversité de l'intuition, en tant que cette diversité est une dans l'apperception. La conscience, en général, est donc la représentation de ce qui est la condition, en elle-même inconditionnée de toute unité. On peut donc dire du moi pensant (âme), qui doit être conclu comme substance, simple, numériquedent identique dans tous les temps, et le corrélatif de toute existence, d'où toute autre existence doit être conclue, qu'il ne se connaît pas lui-même par les catégories j mais au contraire qu'il connaît dans l'unité absolue de perception, par conséquent par lui-même, les catégories j et par elles tous les objets. Il est donc bien évident que je ne puis pas même connaître comme objet ce que je suis dans la nécessité de supposer pour connaître en général un objet, et que le Même déterminant (le penser) diffère du

TRANSGENDENTALE. 111

Même déterminable (le sujet pensant), eomme la oonnaisBance difiEère de Tobjet. Rien cependant n'est plus naturel et plus séduisant que de croire posséder Tunité des pensées à titre d'unité perçue dans le sujet de ces pensées. On pourrait appeler cette appa«* rence la subreption de la conscience hypostasiée (apperceptùmef substantiatœ).

Si l'on veut donner un titre logique au paralogisme provenant des raisonnements dialectiques de la psychologie, comme ayant néanmoins des prémisses justes, on peut l'appeler un sophisma figurœ diciionisj daas lequel la majeure fait un usage purement tranacendentalde la catégorie, par rapport à sa condition; tandis que la mineure et la conclusion en font un usage empirique par rapport à l'âme, qui est subfiumée à la même condition. Ainsi, par exemple, le concept de substance, dans le paralogisme de la simplicité, est un concept intellectuel pur, qui, sans les conditions de l'intuition sensible, est d'un usage purement transcendental, c'est-à-dire d'aucun usage. Mais, dans la mineure, le même concept est appliqué à l'objet de toute expérience interne, sans toutefois supposer, ni mettre en principe la condition de son application -ïn concreto, à savoir la permanence de Tobjet. De là son usage empirique, quoique inadmissible ici.

Pour faire voir enfin l'enchaînement systématique et rationnel pur, de toutes ces affirmations dialecti-

quesy dansune psychologie rationnelle; pour en établir par conséquent Tintégralité, il faut remarquer que l'apperception passe par toutes les classes de catégories, mais qu'elle ne s'arrête qu'à ceux des concepts intellectuels qui servent, dans chaque classe de caté- ^ories , de fondement à l'unité des autres catégories dans une perception possible, par conséquent aux concepts de la substance[^u6sts/enz], de réalité, d' un ité (non-multiplicité) et d'existence; que la raison se les représente toutes ici à titre seulement de conditions elles-mêmes inconditionnées, de la possibilité d'un être pensant. L'âme reconnaît donc en elle-même :

L'unité inconditionnée

du rapport^

c'est-à-dire

elle-même, non comme inhérente,

mais comme subsistante.

L'unité inconditionnée L'unité inconditionnée de la qualité, dans la multiplicité du

c'est-à-dire, temps ,

non comme tout réel, c'est-à-dire,

mais comme non différente numérique-

simple (1). ment

(i) Je ne peux pas encore faire voir maintenant comment le simple correspond à son tour à la catégorie de la réalité; c'esl ce

THANSCENDENTÂLB. 113

dans les différents temps, mais comme un seul et même sujet.

L'unité absolue

de Y existence dans l'espace ^

c'est-à-dire,

non comme la conscience de plusieurs choses hors

d'elle,

mais comme la conscience

de r existence d'elle-^méme seulement,

et des autres choses,

comme en étant uniquement

des représentations.

La raison est la faculté des principes. Les affirmations de la psychologie pure ne contiennent pas des prédicats empiriques de l'âme, mais au contraire des prédicats qui, s'ils ont lieu, doivent déterminer l'objet en lui-même, indépendamment de l'expérience, par conséquent au moyen de la simple raison, lis doivent doric se fonder avec raison sur des principes et des concepts universels de natures pensantes en général. Eh bien, il se trouve au contraire que la représentation singulière. Je suis, les régit tous, représentation qui, parce qu'elle devient la formule pure de toute mon expérience (indéterminée), se

que je ferai dans le chapitre suivant, à propos d'un autre usage rationnel du même concept.

montre comme une proposition universelle, valable pour tous lés êtres pensants. Et comme elle est néanmoins particulière à tous égards, elle emporte avec elle l'apparence de l'unité absolue des conditions de la pensée en général, et s'étend ainsi au delà du domaine de l'expérience possible.

DIALECTIQUE TRANSCENDENTALE

GHikPITRB II.

Antinomies de la raison pure.

Nous avons fait voir dans l'introduction de cette partie de notre ouvrage, que toute apparence transcendentale de la raison pure repose sur des raisonnements dialectiques dont la logique donne le schème dans les trois espèces formelles de raisonnements rationnels en général, de la même manière à peu près que les catégories trouvent leur schème logique dans les quatre fonctions de tout jugement. La première espèce de ces raisonnements dialectiques tendait à conclure Tunité absolue des conditions subjectives de toutes les représentations en général (du sujet ou de l'âme), en correspondance avec les raisonnements catégoriques, dont la majeure, comme principe, énonce le rapport d'un prédicat à un sujet. La seconde espèce d'arguments dialectiques, par analogie avec les raisonnements HYPOTHÉTIQUES, aura pour objet l'unité inconditionnée des conditions objectives dans le phénomène; de la même manière que la troisième es-

TRANSGENDENTALE. 115

pèccj dont il sera question dans le chapitre suivant, aura pour thème l'unité absolue de la condition objective de la possibilité des objets en général.

Mais il faut remarquer que le paralogisme transcendental n'a produit une apparence que dans un seul sens, c'est-à-dire par rapport à l'idée du sujet de notre pensée, et que les concepts rationnels ne fournissent pas la moindre apparence en faveur de l'assertion contraire. L'avantage est tout entier du côté da pneumatisme, quoiqu'il ne puisse désavouer le vice originel, malgré toute apparence à lui favorable, de se résoudre au creuset de la critique en une pure fumée.

Il en est tout autrement quand nous appliquons la raison à la synthèse objective des phénomènes, où elle pense faire valoir, avec beaucoup d'apparence il est vrai, son principium de l'unité inconditionnée [ou absolue], mais où bientôt elle se jette dans des contradictions telles, qu'elle est forcée, sous le rapport cosmologique , de renoncer à ses prétentions. Ici se présente un nouveau phénomène de la raison humaine, savoir, une antithétique tout à fait naturelle, que chacun peut rencontrer sans subtilité, sans raisonnements alambiqués, dans laquelle au contraire la raison tombe d'elle-même et inévitablement. Elle se préserve sans doute par là de l'assoupissement d'une persuasion imaginaire produite par une apparence unique, mais aussi elle court en même temps le danger ou de s'abandonner à un désespoir

sceptique, ou de prendre une suffisance dogmatique, de s'entêter de certaines assertions de manière à ne

point écouter les raisons contraires, et à repousser la justice. L'un et l'autre excès est mortel à une philosophie saine et sage, quoique le premier puisse plus particulièrement s'appeler I'euthanasie de la raison pure (1).

Avant d'exposer la scène de discorde qu'engendre ce conflit des lois (antinomie) de la raison pure, nous donnerons quelques éclaircissements qui pourront expliquer et justifier la méthode que nous aurons à suivre. J'appelle toutes les idées transcendentales, concernant la totalité absolue dans la synthèse des phénomènes, concepts cosmiques ^ tant à cause de cette totalité absolue sur laquelle même le concept du tout universel repose^ concept qui lui-même n'est qu'une idée, que par la raison que ces concepts ne concernent que la synthèse des phénomènes, par conséquent la synthèse empirique y quand au contraire la totalité absolue dans la synthèse des conditions de toutes les choses possibles en général, donne un idéal de la raison pure , idéal qui dilTère totalement du concept cosmique, quoiqu'il soit en rapport avec lui. C'est pourquoi, de même que les paralogismes de la raison pure servent de fondement à une psychologie dialectique, de même l'antinomie de la raison pure fera connaître les principes transcendentaux d'une

(i) Mort paisible, tC6xvao:a. T.

prétendue cosmologie pure (rationnelle), non pour que nous en soyons satisfaits et que nous les adoptions, mais bien, comme le fait déjà voirie mot d'antinomie de la raison, afin d'exposer la cosmologie pure dans son apparence éblouissante, mais fausse, comme une idée qui ne peut se concilier avec les phénomènes.

SECTION I

Système des idées cosmologiques.

Pour pouvoir énumérer ces idées, suivant un principe, avec une précision systématique, nous devons remarquer: Premièrement, que Tentendement seul est ce d'où peuvent procéder des concepts purs et transcendentaux ; que la raison n'engendre proprement aucun concept , mais qu'elle ne fait jamais que à^ affranchir le concept intellectuel des circonscriptions inévitables d'une expérience possible, et par conséquent cherche à l'étendre au delà des bornes de l'empirique, mais cependant en liaison avec lui. Ce qui a lieu, en ce qu'elle exige, du côté des conditions (auxquelles Tentendement soumet tous les phénomènes de l'unité synthétique), une totalité absolue pour un conditionné déterminé, et, par là, fait de la catégorie une idée transcendentale pour donner à la synthèse empirique une intégralité absolue , en la poursuivant

jusqu'à TiDconditionné (qui ne se trouve jamais dans Texpérience, mais seulement dans Tidée). La raison le requiert en vertu du principe : Si le conditionné est donné, la somme tout entière des conditions est aussi donnée^ par conséquent aussi l^absolument inconditionné, par lequel seul le conditionné était possible. Les idées transcendentales ne sont primitivement pas autre chose que des catégories élevées jusqu'à l'absoluy et peuvent se disposer en une table ordoiyiée suivant le titre des catégories. Il faut cependant remarquer, secondement^ que toutes les catégories n'en sont pas susceptibles, mais uniquement celles dans lesquelles la synthèse forme une série, et même une série de conditions subordonnées (et non coordonnées) les unes aux autres pour un conditionné. La totalité absolue n'est exigée de la raison qu'autant que celle-ci considère la série ascendante des conditions d'un conditionné déterminé, et non par conséquent lorsqu'il s'agit de la ligne descendante des conséquences, ou de la réunion des conditions coordonnées pour cette conséquence. Car des conditions sont déjà supposées par rapport au conditionné donné, et doivent aussi être considérées comme données avec lui, au lieu que les conséquences ne rendant pas leurs conditions possibles, mais au contraire les supposant, on peut ne pas s'inquiéter, dans la progression de conséquences en conséquences (ou en descendant d'une condition donnée au conditionné), si la série cesse ou non, et la question en général,

TAANSGENDENTALB . 119

quant à leur totalitéi n'est en auoune façon une supposition de la raison.

C'est ainsi que Ton conçoit nécessairement un temps comme donné (quoique pas déterminable par nous) entièrettient écoulé jusqu'au moment présent. Pour ce qui est du futur, comme il n'est pas la condition du présent, il est tout à fait indifférent, pour comprendre ce présent, de s'arrêter dans le futur, ou d'y plonger à l'infini. Soit la série m^ n^ o dans laquelle n est donné comme conditionné par rapport à m, mais en même temps comme condition de oy la série est ascendante du conditionné nkm{lj k^ i^ etc.), en même temps qu'elle est descendante de la condition n au conditionné o (p, q, r^ etc.); la première série doit donc être supposée pour considérer n comme donné, et n n'est possible, suivant la raison (la totalité des conditions), que par le moyen de cette série; mais sa possibilité ne repose pas sur la série suivante 0, p^ Çj fj qui peut, par cette raison, être considérée seulement comme susceptible d'être donnée {dabilis\ et non comme donnée actuellement.

J'appellerai régressive ou rétrograde la synthèse d'une série de condition en condition, par conséquent celle qui part de la condition la plus proche d'un phénomène donné, et qui s'élève ainsi à des conditions de plus en plus éloignées; et progressive celle qui se dirige vers le conditionné en s'avançant de la conséquence immédiate vers des conséquences éloignées. La première va d'antécédents à antécédents.

la deuxième de conséquents à conséquents. Les idées cosmologiques s'occupent donc de la totalité de la synthèse régressive^ et vont d'antécédents à antécédents, non de conséquents à conséquents. Quand ce dernier cas a lieu, c'est un problème arbitraire et non nécessaire de la raison pure, parce que nous avons besoin, pour la parfaite compréhensibilité de ce qui est donné dans le phénomène, non de conséquences, mais de principes.

1** Or, pour pouvoir dresser la table des idées d'après celle des catégories, nous prendrons d'abord les deux grandeurs (quanta) originelles de toutes nos intuitions, le temps et l'espace. Le temps est en soi une série (et la condition formelle de toute série). Il faut par conséquent y distinguer à priori^ par rapport à un présent donnée les antécédents (le passé) comme conditions des conséquents (le futur). L'idée transcendentale de la totalité absolue de la série des conditions pour un conditionné quelconque ne concerne donc que tout le temps passé; ce temps, suivant l'idée de la raison, est nécessairement donné comme condition de l'instant donné. Quant à l'espace, il n'y a en lui aucune distinction de progression et de régression, parce qu'il forme un agrégat j et non pas de série^ puisque toutes ses parties sont ensemble en même temps. Je ne puis considérer l'instant présent, par rapport au temps passé, que comme son conditionné, mais jamais comme sa condition, parce que cet instant n'existe enfin que par le temps passé (ou

TRANSGENDENTALE. 121

plutôt par son écoulement). Les parties de Tespace, au contraire, n'étant pas subordonnées entre elles, mais coordonnées, une de ces parties n'est pas la condition de la possibilité de l'autre, en sorte que l'espace ne constitue pas en soi une succession comme le temps. Mais la synthèse des différentes parties de l'espace, synthèse par laquelle nous le saisissons, est cependant successive; elle n'a donc lieu que dans le temps et contient une série. Et comme, dans cette série d'espaces agrégés (tels que des pieds dans la perche), en parlant d'un espace donné, les espaces conçus plus loin [immédiatement à la suile d'autres espaces précédemment conçus], sont toujours la condition des limites des précédents. Lsunesure d'unespace doit donc aussi être regardée comme une synthèse d'une série de conditions pour un conditionné déterminé , mais de telle manière seulement que la partie des conditions n est pas essentiellement différente de la partie conditionnée, et qu'ainsi la régression et la progr^sion dans l'espace semblent identiques. Cependant, comme une partie de l'espace n'est point donnée par une autre partie, mais en est bornée seulement, nous devons considérer tout espace limité comme étant aussi conditionné, en tant qu'il suppose un autre espace comme la condition de ses bornes, et ainsi de suite. Par rapport à la limitation, la progression dans l'espace est donc aussi une régression ; en sorte que l'idée transcendentale de la réalité absolue de la synthèse, dans la série des conditions.

concerne aussi l'espace,. et que Ton peut par conséquent tout aussi bien demander la totalité absolue des phénomènes dans Tespace que dans le temps écoulé. On verra plus tard s'il y a une réponse possible à cette double question.

2"" Ainsi la réalité dans l'espace, c'est-à-dire la ma^ iïère^ est un conditionné dont les conditions internes sont ses parties, et les parties des parties les conditions éloignées; tellement qu'il y a lieu ici à une synthèse régressive dont la raison exige la totalité absolue, totalité qui ne peut avoir lieu que par une division complète, au moyen de laquelle la réalité de la matière revient ou à rien ou à quelque chose qui n'est plus matière, savoir, le simple. Ici donc il y a également une série de conditions et une progression vers l'inconditionné.

3^ Quant à ce qui concerne les catégories du rapport réel entre les phénomènes, la catégorie de substance avec ses accidents ne se prête point à une idée transcendentale; c'est-à-dire quç la raison n'est pas fondée à remonter à des conditions par rapport à cette catégorie. Car des accidents sont (en tant qu'ils adhèrent à une substance propre) coordonnés les uns aux autres, et ne forment aucune série. Mais, par rapport à la substance, ils ne lui sont point proprement subordonnés , ils sont seulement la manière d'exister de la substance elle-même. Ce qui pourrait néanmoins sembler être ici une idée de la raison transcendentale, ce serait le concept de substantiel.

TRANSGENDENTÂLK. 123

Mais comme il ne signifie autre chose sinon le concept d'un objet en général qui subsiste, en tant qu'on ne pense en lui que le simple sujet transcendental sans aucun attributi et qu'il n'est ici question que de l'absolu dans la série des phénomènes, il est clair que ce substantiel ne peut faire partie de ces phénomènes. Il en est de même des substances en commerce d'action et de réaction, qui sont de simples agrégats, et n'ont pas d'exposants d'une série, puisqu'elles ne sont pas subordonnées entre elles comme conditions réciproques de leur possibilité; ce que l'on pouvait bien dire des espaces dont la limite n'est jamais déterminée en soi, mais toujours par un autre espace. Reste donc la seule catégorie de la causalité^ qui présente une série de causes pour un effet donné, dans laquelle on puisse s'élever de cet effet comme d'un conditionné à ses causes comme conditions, et répondre à la ques^ tion proposée par la raison.

d"* Enfin les concepts du possible, de Teiistence et du nécessaire ne conduisent à aucune série; excepté seulement en ce sens, que le fortuit dans l'existence doit toujours être conditionné, et que, suivant la rè*:» gle de l'entendement, il indique une condition sOus '' laquelle il est nécessaire de faire rentrer celle-ci sous une condition plus élevée, jusqu'à ce que la raison trouve dans la totalité absolue de cette série la néces^ site inconditionnée.

Il n'y a donc que quatre idées cosmologiques, suivant les quatre titres des catégories, en prenant

celles qui entraînent nécessairement avec elles une série dans la synthèse de la diversité (1).

L'intégralité absolue de la

composition

de la totalité donnée de tous les phénomènes.

LMntégralité absolue L'intégralité absolue de la division de Yorigine

d'un tout donné d'un phénomène

dans le phénomène. en général.

L'intégralité absolue de la

dépendance de Vexistence

du variable dans le phénomène.

l"" Sur quoi il faut remarquer d'abord que l'idée de la totalité absolue ne concerne que l'exposition de& phénonièneSj par conséquent pas le concept intellectuel pur d'un tout des choses en général. Des phénomènes sont donc ici considérés comme douanes, et la raison demande l'universalité, l'intégralité absblue des conditions de leur possibilité, en tant qu'elles composent une série, et par conséquent une synthèse absolument (c'est-à-dire sous tous les rap-

(1) Wenn man diejenige aushebt, wekhe eine Beihe^ etc. D'autres traduisent : si Ton fait abstraction de celles que, etc. Ce sens, tout différent du nôtre, ne nous parait pas d^accord avec le reste de la matière. T.

TRANSGENDENTALB. 1 25

ports) complète, qui permette d'exposer les phénomènes suivant des lois intellectuelles.

2? C'est proprement Tinconditionné seul que la raison cherche dans cette synthèse des conditionnés'en série régressive, à peu près comme l'intégralité dans la série des prémisses, qui, prises ensemble, n'en supposent plus aucune autre. Cet inconditionné est donc toujours contenu dans la totalité absolue de la série, quand on se la représente en imagination. Mais cette synthèse, absolument complète, n'est jamais qu'une idée; car on ne peut savoir, au moins àpriori, si une telle synthèse est aussi possible en fait de phénomènes. Si l'on se représente un tout par de simples concepts intellectuels purs, sans conditions de Tintuition sensible, on peut dire avec raison qu'à l'égard d'un conditionné déterminé, toute la série des conditions subordonnées entre elles est aussi donné; car le conditionné n'est donné que par les conditions. Mais on trouve dans les phénomènes une circonscription pariiculière de la manière dont sont données des conditions; savoir, par la synthèse successive de la diversité de l'intuition, synthèse qui doit êtrerégressivement parfaite [ou complète]. C'est donc encore un problème que de savoir si cette intégralité est sensiblement possible, mais l'idée de cette intégralité est néanmoins dans la raison, sans avoir égard à la possibilité ou à l'impossibilité d^unir avec elle^ d'une manière adéquate, des concepts empiriques. Par conséquent, r inconditionné se trouvant né*

cessairement contenu dans la totalité absolue de la synthèse de ladiversité phénoménale (suivant la direction des catégories qui la représentent comme une série de conditions pour un conditionné déterminé), on peut aussi laisser indécise la question de savoir si et comment cette totalité existe ; et alors la raison se décide ici à partir de l'idée de la totalité, quoiqu'elle ait proprement pour but dernier V inconditionné, soit de la série totale, soit d'une partie de cette série. Or, cet inconditionné peut être conçu, ou comme consistant simplement dans la série totale, dans laquelle par conséquent tous les membres sans exception sont conditionnés, et leur tout seul absolument inconditionné, et alors la régression est dite infinie ; — ou bien Tabsolument inconditionné n'est qu'une partie de la série, à laquelle partie les autres membres sont tenus subordonnés, quand elle-même n'est soumise à nulle autre condition (1). Dans le premier cas, la série est, à parte priori^ sans limites (sans commencement), c'est-à-dire infinie, et néanmoins toute donnée; mais la régression n'y est jamais complète et peut seulement être appelée virtuellement infinie, c'est-à-dire possible à l'infini. Dans le second cas , il y â quelque chose de premier dans la

(i) L'ensemble absolu de la série des conditions d'un conditionné est toujours inconditionné, parce que, bors de cette série, il n'y a plus de condition dont il puisse dépendre. Mais le tout absolu de la série n'est qu'une idée, ou plutôt un concept problématique dont la possibilité doit être recherchée, et même par rapport k la manière dont l'inconditionné, comme l'idée transcendentale propre à laquelle il aboutit, peut y être compris.

TRANSCENDENT ALE . 1 27

série, qui, par rapport au temps passé, s'appelle commencement du monde; par rapport à l'espace, limite du monde; par rapport aux parties d'un tout donné dans ses limites, le simple; par rapport aux causes , la spontanéité absolue (liberté) ; par rapport à l'existence des choses rauables, la nécessité physique absolue.

Nous avons deux expressions, monde et nature, qui sont quelquefois prises indistinctement l'une pour l'autre. La première signifie l'ensemble mathématique de tous les phénomènes, et la totalité de leur synthèse, tant en grand qu'en petit, c'est-à-dire tant par composition progressive dans leur développement que par division ; mais ce même monde est appelé nature (i),en tant qu'il est considéré comme un tout dynamique^ sans égard à l'agrégation dans l'espace ou le temps pour le constituer comme quantité, mais en l'envisageant par rapport à l'unité dans V existence des phénomènes. Alors la condition de ce qui arrive est appelée cause, et la causai! té inconditionnée de la cause dans le phénomène , liberté ; mais comme conditionnée, elle s'appelle au contraire, dans

(1} Nature, prise adjectivement (fcrmaliter), désigne l'enchatnement des déterminations d'une chose, suivant un principe interne de la causalité. Au contraire, on entend par nature, prise substantivement {materialiter), l'ensemble des phénomènes, en tant qu'ils se lient uniTersellement en vertu d'un principe interne de la causalité. Dans le premier sens on parle de la nature des fluides, du feu, etc., et ce mot ne s'emploie qu'adjectivement; au contraire, quand on parle des choses de la nature, on pense à un tout subsistant.

un sens plus strict, cause naturelle [ou physique]. Le conditionné dans Texistence en général s'appelle contingent, et l'inconditionné, nécessaire. La nécessite inconditionnée des phénomènes peut s'appeler

nécessité naturelle [ou physique].

Les idées dont nous nous occuponsactuellementont été appelées précédemment idées cosmologiques, en partie parce que nous comprenons par le mot monde l'ensemble de tous les phénomèneSi et que nos idées ne concernent que l'absolu parmi les phénomènes; en partie aussi parce que le mot monde, dans le sens transcendental, signifie la totalité absolue de Tensemble des choses existantes, et que nous ne dirigeons notre vue que sur l'intégralité de la synthèse (quoique seulement dans la régression des conditions). En considérant que, de plus, toutes ces idées sont transcendantes, et que, bien qu'elles ne dépassent pas, à la vérité, l'objet quant à r espèce, savoir les phénomènes, qu'elles ne portent au contraire que sur le monde sensible (non sur les noumènes), elles poussent cependant la synthèse jusqu'à un degré qui va au delà de toute expérience possible ; on peut très-bien les appeler toutes ensemble, suivant mon opinion^ concepts cosmiques. Par rapport àla distinction del'inconditionné mathématiquement et de l'inconditionné dynamiquement, à laquelle tend la régression, j'appellerais cependant volontiers cosmologiques, dans un sens strict, les deux premières idées concepts cosmiques (concepts du monde en grand

TRANSGENDENTALE. 1 29

et en petit) ; et les deux autres, concepts physiquestr ascendants. Celte distinction ne semble pas à présent d'une grande utilité, mais on en verra Fimportance par la suite.

SSCTIOll II.

Antithétique de la raison pure.

Si une thétique est tout ensemble d'assertions dogmatiques, j*entends par antithétique, non des assertions dogmatiques du contraire, mais plutôt le conflit de connaissances en apparence dogmatiques (thesis cum antithesijj sans que Ton se rende à l'une plutôt qu'à l'autre. L'antithétique ne s'occupe donc pas d'affirmations unilatérales, mais elle considère certaines connaissances générales de la raison, seulement quant à leur conflit entre elles et quant aux causes de ce conflit. L'antithétique transcendentale est une recherche su r l'antinomie de la raison pure, ses causes et ses résultats. Lorsque nous appliquons notre raison, non simplement pour l'usage des principes de l'entendement à des objets de l'expérience, mais que de plus nous essayons de l'étendre au delà des bornes de cette dernière, alors naissent des théorèmes dialectiques qu'on ne peut ni espérer ni craindre de voir confirmés ou contredits par l'expérience, et dont chacun d'eux est

non-seulement sans oontradiction en lui-même, mais trouve encore dans la nature de la raison les conditions de sa nécessité ; seulement, par malheur, le contraire a aussi, deson côté, des raisons d'affirmation ni moins bonnes ni moins nécessaires.

Les questions qui se présentent naturellement dans cette dialectique de la raison pure sont donc : 1* dans quelles propositions la raison pure est-elle inévitablement soumise à une antinomie; 2'' quelles sont les causes de cette antinomie; ^ si, et de quelle manière la raison peut néanmoins, dans ce conflit, avoir un moyen d'arriver à la certitude.

Un théorème dialectique de la raison pure doit donc se distinguer de toutes les propositions sophistiques, en ce qu'il ne concerne pas une question arbitraire que l'on propose seulement dans un certain but pris à plaisir, mais unet|uestion que toute raisonhumaine doit nécessairement rencontrer dans sa marche. Il en diffère secondement, en ce qu'il renferme en soi, avec son opposé, non une apparence simplement artificielle qui disparaisse aussitôt qu'on la regarde, mais une apparence naturelle et inévitable, qui, même quand on n'est plus trompé par elle, fait toujours illusion, et par conséquent peut être rendue innocente, mais jamais être détruite.

Cette théorie dialectique aura pour objet, non l'unité de l'entendement dans les concepts empiriques, mais l'unité de la raison dans les idées seules; unité

TEANSCraDENTALE. 131

dont les conditions sont (puisqu'elle doit s'aocorder ayec l'entendement, en tant que synthèse conforme aux règles, et en même temps cependant arec la raison, en tant qu'une unité absolue de cette synthèse), si elle est adéquate à l'unité rationnelle, d'être trop grande pour l'entendement, et, si elle est d'accord avec Tentendement, d'être trop petite pour la raison. Delà précisément un inévitable conflit , de quelque manière qu'on s'y prenne.

Ces affirmations sophistiques (argulantes) ouvrent donc une arène dialectique, où chaque partie qui peut prendre l'ofiensive conserve l'avantage, et où celle qui est forcée de se défendre doit certainement succomber. D'où il arrive que de vigoureux champions, qu'ils défendent la bonne ou la mauvaise cause, sont sûrs de recevoir la couronne triomphale, pourvu qu'ils aient soin de se ménager le privilège de la dernière attaque, et de n'être pas obligés de soutenir un nouvel assaut. On pense bien que cette arène a été souvent foulée jusqu'ici, qu'un grand nombre de victoires ont été remportées de part et d'autre, mais qu'à la fin on a toujours réservé la dernière, celle qui décidait l'afibire, pour le champion de la bonne cause, en décidant qu'il resterait maître du champ de bataille, parce que défense serait faite à son adversaire de re-prendre désormais les armes. Gomme juges impartiaux, nous ne devons faire aucune attention à la qualité bonne ou mauvaise de la cause que les com-

battants soutiennent, et nous la laisserons décider entre eux seuls. Peut-être que tour à tour, plutôt lassés que vaincus, après avoir aperçu d'eux-mêmes la vanité de leur querelle, ils se sépareront bonsamis. Cette manière d'assister à un combat d'assertions, ou plutôt de l'engager, non à la vérité pour le décider enfin à l'avantage de l'une ou de l'autre des parties, mais pour chercher si son objet n'est peut-être pas une pure illusion que chacun soutient, et dans laquelle il n'y a rien à gagner, lors même qu'on ne rencontrerait aucune résistance ; cette manière, dis-je, peut s'appeler méthode sceptique. Elle est tout à fait différente du scepticisme, principe d'une ignorance artificielle et scientifique, qui mine les fondements de toute connaissance, pour ne laisser nulle part aucune croyance, aucune certitude, s'il est possible. Car la méthode sceptique a pour but la certitude, parce qu'elle s'efforce de découvrir, dans un combat loyalement engagé des deux côtés, et conduit avec intelligence et bonne foi, le point de la dissension, afin de s'instruire comme un sage législateur par l'embarras des juges dans les procès, de ce qu'il y a de défectueux dans ses lois. L'antinomie révélée par l'application des lois est, pour notre sagesse bornée, la meilleure pierre de touche de la nomothétique, pour rendre la raison, qui ne s'aperçoit pas facilement de ses faux pas dans la spéculation abstraite, plus attentive aux moments de la détermination de ses principes.

Mais cette méthode sceptique n'est essentielle qu'à la philosophie transcendentale , et peut en tout cas être omise dans toute autreespèce d'investigations. En mathématiques, il serait absurde de s'en servir, puisqu'il n'y apas dans cette science d'assertions faussesqui paissent êtrecachéeset incertaines, les preuves devant toujours y suivre le fil de l'intuition pure, et même par le moyen d'une synthèse toujours évidente. Dansia philosophie expérimentale, un doute de suspension peut bien ôtreutile, mais il n'y adu moins aucun malentendu possible qui ne puisse être facilement levé, et l'expérience doit enfin contenir les moyens définitifs de décider le procès , que ces moyens se trouvent tôt ou tard. La morale peut aussi donner, dans des expériences possibles , toutes ses propositions in cancreto avec les conséquences pratiques, et par là éviter le malentendu de l'abstraction. Au contraire, les assertions transcendentales qui prétendent à des connaissances en dehors du champ de l'eipérience, ne sont pas telles que leur synthèse abstraite puisse être donnée en intuition à priori, ni que le malentendu en puisse être découvert au moyen d'une expérience. La raison transcendentale ne permet donc aucune autre pierre de touche que la tentative d'unir ses assertions entre elles. Mettons-les donc franchement aux prises etcontentons-nous de voirce quivase passer(l).

(1) Les antinomies se succéderont suivant l'ordre des idées Iranscendentales rapportées plus liaut.

PRBIIIÈRB OPPOSITION DES IDÉES TRANSCENDENTALXS.

THÈSE

Le monde a un commencement dans le temps, il est limité dans l'espace.

PREUVE

Car si Ton suppose, quant au temps, que le monde n'a pas de commeiiciemeht, une éternité est donc écoulée à tout moment donné; et .par conséquent une série infinie d'états successifs des çUoses cl^ps le monde, est aussi écoulée. Or, l'iofiniié d'une série consiste précisément en ce qu'elle ne peut jamais être accomplie par une synthèse successive» Par conséquent, une série cosmique passée ne peut être infinie ; donc un commencement du monde est une condition nécessaire de son existence; ce qu'il fallait d'abord démontrer.

Si maintenant nous supposons que le monde n^a pas de limite, alors le monde sera un tout infini donné de choses simultanément existantes. Or nous ne pouvons concevoir la grandeur d'une quantité qui n'est pas donnée en intuition dans de certaines limites (i) d'aucune autre manière que par la synthèse des parties, ni la totalité d'un tel quantum^ que par la synthèse complète ou par l'addition répétée de l'unité à elle-même (a). Pour concevoir le monde comme un tout qui remplisse l'espace entier, la synthèse successive des par-

(1) Nous pouvons percevoir un quanlitm indéterminé comme un tout, s'il est renfermé dans des bornes, sans quMl soit nécessaire d'en construire la totalité en la mesurant, c'est-à-dire en construisant la synthèse successive de ses parties : car les* bornes déterminent déjà la totalité, puisqu'elles font disparaître toute quantité ultérieure.

(%] Le concept de la totalité n*est donc, en ce cas, que la représentation de la synthèse complète de ses parties, parce que ne pouvant tirer le concept de l'intuition du tout (laquelle intuition est impossible ici), nous ne pouvons saisir ce concept que par la synthèse des parties jusqu'à Taccomplissement de l'infini, au moins en idée.

TRANSCEIfDENTALE. 135

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