‹ La critique de la raison pure. Tome premierChapitre 15 sur 72 · XXVIII VIE DE KANT · texte numérisé non relu

XXVIII VIE DE KANT

habilement assorties. Son principe au sujet de la mode était qu'il vaut mieux être fou avec elle qu'en dehors d'elle. 11 était cependant loin d'en être esclave, et sa convenance à cet égard était sa première loi. Kant faisait volontiers une partie de jeu, soit d'hombre, soit de billard. Le jeu modéré était pour lui non-seulement un exercice salutaire, en ce qu'il délasse des travaux intellectuels, mais encore une occasion d'exercer de l'empire sur soi-même, et de s'habituer à se commander, ce qui est un point capital en morale. Plus tard, dès l'âge de soixante-trois ans, lorsqu'il eut cessé de manger dans des pensions et qu'il put avoir un chez lui, il Jouait moins souvent ; le plaisir de la conversation lui suffisait. Il avait ordinairement un ou deux convives. Ses plus grands dîners n'allaient pas au delà de six personnes ; la dimension de sa table avait été calculée sur la modicité de sa fortune.

Jusqu'en 1794, ses convives ordinaires, ses amis, étaient Hippel, Jensch, Yigilantius, Hagen, Scheffher, Rink, Kraus, Poerschke, Gensicben, Ruffmann, Brahl, Sommer, Ehrenboth, Jacobi, Motherby et Jachmann.

Nous aimons à nous retracer l'image des grands hommes, et plus notre admiration pour eux est méritée, plus les moindres détails sur leurs personnes nous sont précieux. Nous choisirons cependant.

Kant était d'une petite taille et d'une faible complexion : il avait à peine cinq pieds, mais sa tête était très-volumineuse à proportion du reste du corps; sa poitrine était aplatie et presque enfoncée ; son épaule droite était un peu plus saillante que la gauche. La charpente de son corps était extrêmement faible, et ses muscles l'étaient encore davantage. 11 avait si peu de chair sur les os, surtout dans sa vieillesse, qu'il ressemblait plutôt à une momie qu'à un homme. Lui-même plaisantait sur cet état de néant physique , et appelait son corps sa pauvreté. On conçoit qu'avec une pareille constitution il fût d'une irritabilité nerveuse excessive. Malgré le vice de construction de sa poitrine, sa voix ne manquait pas d'un certain éclat. Ses sens étaient tout à la fois délicats et puissants, «xcepté Iç^.yeux, car il ne voyait pas de loin ; mais iU étaient grands, d'un beau bleu, pleins d'intelligence, de vivacité, et en même temps d'une sérénité et d'une douceur remarquables. Des cheveux blonds, un teint frais et des joues rosées formaient, avec ses beaux yeux bleus, un ensemble ^pli ne manquait ni de grâce ni d'attrait.

Malgré la faiblesse de sa constitution, Kant parvint jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans sans avoir été presque jamais malade, grâce à la parfaite régularité de sa conduite et aux sages maximes d'hygiène qu'il

SIS ODTBAcis. xxa

s'était faile£ par suite de ses idées physiologiques et de ses obserralloiu sur lesaulreG et sur lui-uime.On ae faisait jamais de feu dans sa cbambre à coucher. Il se levait été et hiver à cinq heures du mstio, el se 1/ couchait à dix du soir. Plus Urd, dans son extrême vieillesse, il eut besoin d'un peu plus de repos. Aussltûl qu'il avait mis sa robe de chambre, il passait dans son cabiuel d'éludé, où il prenait pour lout déjeu» Der, deux lasses d'un ihé Irës-faible, en fumant une pi|«. I] aimail beaucoup le café, mais II s'en privait par raison de santé. Après ce léger déjeuner, 11 travaillait jusqu'à sept heures à la préparation de sa leçon, qu'il faisait de sept à neuf heures. Ensuite il se remellail au Iravail Jusqu'à mldtlrois quarts; à celle heure-ià, il s'habillall pour faire , son unique repas. Trois plats de mets communs avec un dessert de beurre et de fromage, et quelques fruits en élé, composaient tout son ordinaire. Kant passait cependant pour connaisseur dans l'art culinaire, et l'on dit même qu'il pentait avec Platon, que les bons morceaux ne'-sont pas faits seulement pour les sols. Le reste de la journée était consacré 3 )a conversation et à la promenade , quelque temps qu'il fit. Il tenait à se promener seul, tant pourne polnlse fatiguer à parler, et ne pas respirer un air trop frais par la bouche, que pour méditer ï son aise. Au retour de ta promenade, il passait le reste de lajournéeà lire, à recevoir ses amis elà voirie monde. Tous les jours de sa vie se ressemblaient.

Cène fui que très-lard que Kant em une maison à lui propre; aussi fut-il obligé d'en changer jusqu'à trots fois, pour éviter des inconvénients de voisinage qu'il n'avait pas prévus. Son ameublement élail très-simple, mais de bon godt. Quoiqu'il eût un jardin attenant à sa maison, il le fréquentait fort peu : le prïncipal agrément qu'il en relirait, c'était d'en donner, en très-grande partie, les fruits elles Qeurs. Les roses étaient ses fleurs de prédilecUon.

Vasianslii a décrit avec des détails nombreux et pleins d'inlérét la dernière période de la vie et les derniers moments de notre philosophe. Après quelques années d'une grande faiblesse corporelle, on voll ses facultés s'éteindre peu a peu; ses sentiments résistent davantage. Hais Kant, qui depuis quelque temps n'était déjà plus que l'ombre de luimême, et qui se! leur, s'était soustrait depuis plusieurs que lui rendait l'Europe savante pai Immortel Kant, cessa enfin de vivre le . le dernier soupir de la manière la pli lir faitdes signes d'à-

XXX VIE DEKAIfT,

dieu à son ami VasiaBski , et aprè& s'être préparé an moment solennel de la mort. Son corps resta longtemps exposé sur un Ht de parade où tout Kœnigsberg, et tous les étrangers <|ui se trouvaient alors dans cette ville, vinrent le voir, les uns pour la première fois, les autres pour la dernière. Toutes les cloches de la viile annoncèrent la perte que riiumanité venait de faire; des hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge , la jeunesse entière de TUniversité, une foule d'étrangers des environs, accompagnèrent les restes de ce grand homme à leur dernière demeure ; présage de l'estime et de la reconnaissance des siècles futurs pour ses vertus et pour les services immenses qu'il a rendus au monde.

Kant est du petit nombre de ceux qui ne passent pas ; ses écrits vivront aussi longtemps que la réflexion ; ils seront consultés , rappelés dans tous les âges. Ils forment de nombreux traités qu'on peut distinguer en deux grandes classes, suivant qu'ils sont antérieurs ou postérieurs à la Critique de la raison pure; au nombre des premiers nous comptons :

. 1. Pensées sur la véritable estimation des forces vives, et examen des preuves de Lelbnitz et autres mathématiciens sur cette question , précédées de quelques observations sur les forées des corps en général, 17&7, avec cette épigraphe significative, prise de Sénèqae, de Vita beata^ liv. I. Nibil magis praestandum est, quam ne pecorum ritu sequamur ante- « cedentium gregem, pergentes non qua eundum est, sed qua itur » ; épigraplic qui décèle déjà Tesprit d'originalité et de réforme qui a marqué plus tard d*m\ caractère si tranché les grands travaux philosophiques de Kant.

2. Examen de la question proposée par l'Académie des sciences de Berlin, en 175Û. Cette question avait pour objet de déterminer : « Si la terre, dans sa révolution sur elle-même, a éprouvé quelque changement depuis le commencement du monde; qu'est-ce qui en aurait été la cause, et comment on pourrait s'en assurer. Ce mémoire contenait les bases d'un plus grand ouvrage qu'il promettait , et qu'il voulait intituler : « Cosmogénie, ou Essai sur la dérivation de l'origine du monde, la formation des corps célestes, les causes de leur mouvement les lois générales de la matière, d'après la théorie de Newton, »

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