‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 12 sur 94 · T'rincijir.i clr Sorinlngif. l. III. p · texte numérisé non relu

T'rincijir.i clr Sorinlngif. l. III. p

42 ERREUHS DE l'oRDRE RIOLOCIQUE

Spencer ne s'aperçoit-il pas que son argumentation ne tient pas debout? Il dit que la guerre entre les espèces est la cause de l'évolution, c'est-à-dire de l'apparition des types plus parfaits. Depuis l'âge paléozoïque, toutes les espèces, sans distinction, ont été soumises à la pression de la lutte pour l'existence. Comment se fait-il que certaines espèces aient évolué et abouti à un être aussi élevé que l'homme, tandis que d'autres sont restées à la phase la plus rudimentaire delà vie ? La lutle,pour l'existence n'est donc pas la seule cause qui fait évoluer les espèces. Il y en a d'autres encore, que nous ne connaissons pas.

Mais cette objection, de l'ordre biologique, n'est pas celle qui intéresse le plus la sociologie. Au point de vue de celte dernière science, la proposition de Spencer est faite pour remplir d'un profond élonnemeul. On reste stupéfait en voyant un philosophe si célèbre faire preuve d'un simplicisme si extrême. Il pai'Ie des luttes entre animaux et puis, sans aucune solution de continuité, il dit : « De môme dans les sociétés. » Sans. la moindre hésitation, il fait un saut prodigieux; il passe au-dessus d'un véritable abîme. Certes, si le dicton : comparaison , n'est pas raison, a jamais été applicable, c'est bien dans cette circonstance ; car il y a des dissemblances énormes entre les luttes d'individus d'espèces différentes, au sein de l'animalité, et les luttes d'individus semblables, au sein de l'humanité. Je disais tout à l'heure que les darwiniens oublient l'existence de l'univers. La proposition de Spencer démontre que, si ce philosophe n'oublie pas précisément l'existence de l'univers, il oublie l'un des faits les plus répandus qui s'y puissent observer, à savoir que les êtres vivants se trouvent les uns à l'égard des autres dans des rapports d'une complexilé inouïe, allant de l'anlagonisme le plus irréductible à la solidarité la plus absolue. De ce que certains rapports se sont établis entre animauxd'espècesdilîérentes, il ne s'ensuit nullement

l'extermination entre semblables 43

que les mêmes rapports doivent se retrouver, sans modification aucune, entre les sociétés au sein du genre humain. D'abord, cela contredit le fait incontestable que les rapports entre les êtres sont d'une variété infinie. Puis, cela contredit la simple logiq^ue. En cfTet, comme il y a de très grandes difîérences entre des individus séparés, appartenant à l'animalité, et les collectivités appartenant à l'humanité, dire qu'entre ces unités si diverses les rapports doivent être identiques, c'est commettre une erreur complète de raisonnement.

Spencer fait deux confusions principales, qui rendent sa comparaison entièrement fausse :

1° 11 compare les luttes d'individus d'espèces f/^^(■'/r/^;es avec les luttes d'individus de même espèce;

2" 11 compare les luttes entre individus aux luttes entre collectivités.

Les microbes dévorent les animaux et les plantes, les animaux mangent les plantes, les carnivores se nourrissent de la chair des herbivores. Admettons que l'évolution biologique, l'ascension sur l'échelle des êtres, se réalise par suite des luttes provenant de ce genre de rapports. Comment Spencer ne s'aperçoit-il pas que sa déduction : « de même dans les sociétés humaines » n'est pas applicable à ces cas? Les microbes et l'homme, l'herbe et le bœuf, le loup et l'agneau ne sont pas de même espèce. Depuis que la vie s'est compliquée sur le globe, depuis que le parasitisme biologique' a fait son apparition, cortains ôtr(;s ont vécu au détriment des autrcïs. Il s'est donc établi un ensemble de relations antagonisl(;s entre ceux qui sont dévoiiîs cl ceux qui dévorent, entre les victimes et les bourreaux. La vie des dévoreurs n'est possible que par la mori des dévorés. Entre ces êtres, opposition irréductible, inimitié perpétuelle. Mais, en même temps, il y

\. La plante se nourrit ilr substances minérales, donc chimiques. Elle ne vit pas au ilrtrimeiil il'iin niitrc (tre vivant. Au c.untrairo 1rs animaux se nourrissent (ic plantes et d'autres animaux. Les dévoreurs (si Ion peut s'exprimer ainsi) vivent ea parasites sur les dévorés.

't't KRREURS DE L OIUII'.E l!IOI.()(iI(jUE

a dans la nature des rapports d'un genre diamt'li'aiement opposé : des rapports d'alliance, des associations. Ces associations peuvent devenir lellement éti'oites que la vie d'un des associés ne peut pa^ durer un seul instant sans la vie de l'autre, si élroiles (juc les naturalistes ont mis parfois des siècles à comprendre qu'il y avait des associés et non un individu. A proprement parler, tous les métazoaires sont des associations devenues si intimes que nous ne distinguons plus les unités constituantes.

Or, on n'est pas en droit d'identifier les rapports qui s'établissent entre unités naturellement antagonistes avec les rapports qui s'établissent entre unités naturellement associables. Spencer n'ignore certainement pas que l'homme s'associe à ses semblables de temps immémorial. Après avoir parlé des rappoiis qui régnent entre dévoreurs et dévorés, entre individus d'espèces différentes, lorsqu'il dit : « de même dans les sociétés », il compare des faits qui ne sont pas comparables; donc, sa comparaison est complètement fausse. Et ce n'est pas assez dire des « fails non comparables », il faut dii'e des faits diamétralement opjiosés, car l'antagonisme vital est justement l'opposé de l'association vitale. Aucune des conclusions qu'on peut tirer des rapports entre êtres naturellement ennemis ne peut s'appliquer aux rapports entre êtres naturellement associables. Et si la lutte acharnée entre les premiers élait véritablement la cause de leur perfectionnement, il ne s'ensuivrait en aucune façon que la lutte acharnée entre les seconds produisît le môme résultat. Elle pourrait très bien avoir un etTet autre, et même diaméiralement opposé, parce que les rapports entre êtres associables sont autres que les rapports enti'e êtres non associables et y sont même opposés.

Si Spencer avait voulu comparer les luttes animales au\ lulies liTimaines. il aurait dû comparer les luttesentre liomnic- aux lulies entre animaux de même espèce. Le conibal entre un tigre et un taureau n'est pas assimilable

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