‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 13 sur 94 · L EXTERMINATION ENTRE SEMBLABLES · texte numérisé non relu

L EXTERMINATION ENTRE SEMBLABLES

au combat entre deux duellistes, parce que le tigre et le taureau sont des individus de deux espèces inassociables, et même naturellement antagonistes, tandis que les duellistes sont des individus de la même espèce. Le raisonnement serait déjà plus exact si Spencer avait comparé les rapports des hommes entre eux aux rapports des tigres entre eux. Ici nous aurions eu des animaux, non associables d'une façon permanente, mais au moins de même espèce. Et immédiatement, si Spencer s'était approché de la réalité concrète, au lieu de faire des comparaisons complètement arbiti'aires, il se serait aperçu que les tigres ne se mangent pas entre eux. Donc les rapports entre individus d'une même espèce, encore qu'elle soit insociable, sont déjà entièrement différents des rapports entre individus d'espèces dilférentes et naturellement antagonistes'. Puisque les animaux d'une même espèce ne se massacrent pas entre eux, Spencer n'est pas en dioit d'affirmer que le progrès est impossible chez les hommes s'ils ne s'exterminent pas les uns les autres. Spencer peut dire que révolution vitale est impossible sans tueries entre individus d'espèces dilfcrenles et antagonistes. Là, il reste sur le terrain de la pure hypothèse (puisqu'il nest pas prouvé que la transformaticui des espèces viennent uniquement de la lutte pour l'exislence), mais au moins sur le terrain de la logi<|ue. Mais Spencer ne peut pas dirt; que révoluli(;n vitale est impossible sans tueries entre individus de la même espèce, puisque, dans la nature, les individus des mêmes espèces ne se massacrent pas les uns les autres. Que le progrès ne puisse pas provenir du massacre entr(^ individus de même espèce, cela lient à un autre fait auquel Spencer n'a pas songé non plus. Moins un individu a d'ennemis, plus il a chance de survivre. Si un ligre a

I. Dans la cla-silicalinndc-; rcliilions possibles cuire iHres vivants, il ne faut |iii3 ipiil) ier les es ères iiinninhralplcs (|iii ne pi'iivi nt avuir aucune relation entre elles ou des relalioiis si lointaines ((u'elles écliappent cnliéreiiieiit à la pereeption.

46 ERREURS DE L ORDRE BIOLOGlQrE

pour ennemis tous les autres carnivores, plus tous les autres tigres, il est dans une situation plus mauvaise que s'il avait pour ennemis seulement les autres carnivores; donc, dans le premier cas, il aurait moins de chances de survivre. La lutte entre animaux de même espèce n'est donc pas favorable et progressive, mais défavorable et régressive.

D'ailleurs Spencer n'est pas en droit de comparer les rapports des hommes entre eux aux rapports des tigi-es entre eux. Il n'est en droit de comparer les rapports des hommes entre eux qu'aux rapports entre individus d'espèces sociables : les abeilles, les fourmis, les castors, les singes, etc. Aussitôt qu'on arrive sur ce terrain des similitudes réelles, la scène change entièrement. Non seulement on voit que les individus d'espèces sociables ne se dévorent pas les uns les autres, mais, au contraire, on voit qu'ils s'unissent pour dès œuvres communes, qu'ils échangent des services, et, par suite, composent ce groupement du degré supérieur qui s'appelle une société.

La seconde grande erreur de Spencer est de comparer la lutte entre individus de même espèce ou d'espèces différentes, non pas avec? des individus humains, mais avec àes sociétés humaines. Le combat singulier entre Ghaka, chef des Zoulous, et Johnson, capitaine anglais (je prends des noms imaginaires) peut être encore assimilé d'une façon extrêmement lointaine à un combat entre un lion et un taureau. Mais la guerre entre les Anglais et les Zoulous, ou entre les Russes et les Japonais, ne peut être assimilée en aucune façon au combat entre un lion et un taureau, ou même à un combat entre deux lions. Par suite, la phrase de Spencer : « de môme dans les sociétés humaines », est prodigieusement erronée. Il y a entre le combat de deux individus et le combat de doux collectivités des différences tellement énormes, il entre enjeu, dans ce cas, des facteurs tellement nombreux, tellement variés et tellement nouveaux, que toute assimilation entre ces

h EXTERMINATION ENTRE SEMBLABLES 47

deux phénomènes devient positivement grotesque. Le combat entre deux individus (le lion et le taureau, par exemple) reste dans le domaine delà zoologie; le combat entre les Japonais et les Russes rentre d^ns le domaine social, qui suppose un ensemble énorme de faits psycholo giques, économiques, politiques et intellectuels ; ensemble si complexe et si varié qu'il constitue pour ainsi dire tout un monde. Alors, comment oser affirmer qu'une résultante, issue d'un combat zoologiquc entre deux individus, se retrouvera, exactement semblable, da^s un combat entre deux grandes collectivités nationales,') telles que le Japon et la Russie? Il y a là, comme je l'ai- dit, un saut prodigieux, qui n'est justifié par aucune logique.

Pour faire un raisonnement exact. Spencer n'aurait pas dû comparer les luttes des sociétés humaines aux luttes des individus animaux, mais aux luttes des collectivités animales. Les animaux, ayant des facultés mentales inférieures à celles de l'homme, n'ont pas su créer des associations toutes les fois que cela leur était avantageux. Néanmoins, les animaux ont créé de nombreuses associations. Dans l'immense majorité des cas, les collectivités de même espèce ne s'exterminent pas. Il y a d'abord les troupeaux d'herbivores. Comme il leur serait impossible de manger les individus des autres troupeaux, l'extermination des semblables ne serait d'aucun profit. Aussi ne se praliquet-elle jamais. Mais les herbivores et les fruclivores pourraient se combattre, non pas par absorption ', mais par élimination. Un troupeau pourrait en attaquer un autre pour lui ravir des pâturages abondants . Cependant, nous n'observons pas de combats de ce genre parmi les herbivores -. De même, nous n'observons pas souvent dans la nature des combats entre collectivilés de carni-

Page 1