‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 14 sur 94 · Forme de la liiUe dii le vaiiii|upnr niante \e vainrii · texte numérisé non relu

Forme de la liiUe dii le vaiiii|upnr niante \e vainrii

2. La raison en <sl très Mmiilc. Les h'Tliivores n'ont Kénérulement pas assez (l'intellif,'tnie [ninr ( oiii|iri'nilre qu'il y aurait avantage à «■em[iurcr d'un ilianip eonleii.itil de l'Iii rtie [i!n3 abondante

vores d'une même espèce ou d'espèces différentes. Les bandes de loups n'attaquent jamais d'autres bandes de loups, et elles attaquent rarement des bandes de chacals. Dans le règne animal, les guerres entre collectivités sont l'exception. Si donc le progrès s'est accompli par la lutte pour l'existence, c'est par la lutte entre individus et non par la lutte entre collectivités. Mais alors, de quel droit Spencer peut-il soutenir qu'il n'en est pas de même dans l'humanité, et qu'au sein de notre espèce, seule, le progrès s'accomplit par la lutte entre collectivités? Il faut comparer des circonstances comparables. Si le progrès biologique vient de la lutte entre individus, il faut que le progrès dans l'espèce humaine vienne aussi des luttes entre individus, .\nirmer qu'il y a un certain ensemble de circonstances dans raiiinialilé et un autre ensemble de circonstances dans l'humanité et soutenir, néanmoins, que des causes différentes doivent produire les mêmes etTets est contraire à la logique.

Mais, dira Spencer, il y a cependant des exemples de combats collectifs dans le règne animal, et ces combats ont pu contribuera améliorer les espèces. On sait que les fourmis se font la guerre en bonne et due forme. Si les collectivités des fourmis se livrent des batailles, les luttes collectives sont un fait naturel, donc les collectivités humaines doivent se combattre éternellement. Et, comme les espèces évoluent en se combattant, les batailles collectives des fourmis ont contribué à l'amélioration de leur espèce. Il y a dans cette suite de propositions une absence de logique véritablement étonnante. Il faut d'abord prouver que les espèces ont évolué par suite des combats qu'elles ont livrés à d'autres espèces, ce qui est encore sujet à caution. Il faut de plus démontrer que les combats collectifs, autant que les combats individuels, ont contribué au progrès biologique. Passant ensuite aux fourmis, il faut prouver qu'elles ont amélioré leur organisation, donc qu'elles ont progressé, par suite des com-

L EXTliRMl.NATION ENiHK SUJlBLAliLKS 4Ï)

bats livrés de fourmilit'-re à fourmilière. En dernier lien, il faut démontrer que ce qui se dit des fourmis est littéralement applicable à l'homme.

Les fourmis de la Nouvelle-Zélande ne peuvent pas entrer en communication avec les fourmis de l'Angleterre, tandis que, grâce au télégraphe, les Néo-Zélandais sont en communications constantes avec les Anglais. Les fourmis n'échangent pas des services et des marchandises de fourmilière à fourmilière. Une découverte scientifique, faite dans une fourmilière, n'est pas communiquée immédiatement aux fourmilières du monde entier. L'intelligence des fourmi^ peut être si faible qu'il leur est impossible de se représenter des intérêts s'étcndant au delà de leur propre fourmilière; les hommes se représentent parfaitement des intérêts communs entre la République Argentine, la France et la Russie. Les fourmilières, répandues sur le globe entier, ne pourraient pas formor une seule association; les collectivités humaines, répandues sur le globe entier, le pourraient très facilement. Il y a une distance énorme entre les fourmis et l'homme. Les dissemblances sont ici plus grandes que les ressemblances. S'il était même prouvé que les batailles entre les fourmilières ont amélioré l'espèce fourmi, cela ne démontrerait pas encore que les batailles entre les nations ont amélioré l'espèce homme.

De tout ce qui vient d'être dit on peut conclure, il m(> semble, que la thèse de Spencer ne soutient pas la critique et que sa phrase : « de même dans les sociétés humaines », est tout ce qu'il y a de plus superficiel cl d(ï plus aibitraire.

Lorsqu'on pense à la lulle pour l'existence dans le domaine de la zoologie, on se la représenbî toujours comme une extermination entre dissemblables, entre espèces antagonistes (tellcsquele mouton et l'herbe, l(> loiip

Novicow. — DarwiiiUmp, 4

el Uagneiiu) '. Au contraire, dès qu"il s'agit de l'espèce hunwino, on scia représente uniquement comme une extermination entre semlilables. « Dans les pays civilisés,, l'homme n'a plus d'ennemis à craindre, dit M. Vacher de Lapouge^; les animaux redoutables sont détruits, il n'a pas à s'occuper de la recherche des vivres, il les trouve chez le marchand'. La lutte pour l'existence n'est plus qu'avec son semblable, homo Itomini lupus. Elle ne s'exerce que par des actes sociaux. Pour avoir changé de mode et de nom, elle n'en est pas moins âpre et meurtrière. » D'où vient cette singulière contradiction"? Pourquoi la lutte zoologique nous scmhle-t-elle devoir se .livrer uniquement entre dissemblables, et la lutte sociale uniquement entre semblables? Cette contradiction vient ,d',un certain nombre défaits psychiques qu'il faut analyser rapidement.

, ..Chez les singes anthropomorphes, il n'y a rien qui ressemble à nos guerres de conquêtes et à notre paix armée. Jusjtpment parce que les singes, ayant une inlelligencc très médiocre, n'ont pas pu se donner des organisations aussi vastes et aussi parfaites que les nôtres. L'association des singes n'a pas dépassé la phase purement rudimcntaire de la bande errante. L'association humaine est parvenue à la phase de l'Etat, de la nationalité, et même du groupe de civilisation. C'est donc par suite de l'intelligence supérieure de l'homme que les conquêtes et la paix armée sont devenues possibles. C'est par suite de cette intelli-

1. Sauf dans certains cas d'élimination, dont il sera question au chapitri' suivant. Voir p. 63.

2. Les sélections sociales. l'aris, Fontenioing, Iti'Jfi. j). IW9. -M. de Lapouge a la vue bien courte 1 Les microbes de la tuberculose, les bacilles du choléra, le phyllo.xéra ne sont ils pas des ennemis que l'homme peut craindre parfaitement, même en pays civilisés?

:>. Voilà nue affirmation pour le moins encore plus singulière que la pré cédente. Sans doute l'homme trouve les vivres chez le marchand, mais a condition d'avoir à donner quelque chose en échange au marchand. Cette nécessité crée pour l'homme un *ouci constant, dont il ne peul jamais s<' débarrasser. Comment M. de Lapouge ne voit-il pas un fait si simple, jiasse même eii dicton : n la préoccupation du paiu quotidien » ?

L EXTERJIINATfON ENTRE SEMBLABLES 51

gence supérieure qu'a pu se produire la guerre latente perpétuelle (car la paix armée n'est pas autre chose) entre individus de même espèce.

L'homme étant l'ennemi le plus redoutable de l'homme, grâce à l'égalité des facultés mentales, la lutte entre les hommes est infiniment plus dangereuse et plus sanglante que la lutte contre les animaux. Cette lutte entre les hommes a tellement accaparé l'attention que la lutte contre les animaux a passé au second plan et a été oubliée. L'homme, par son intelligence, se trouve dans une situation unique. Il dépasse de cent coudées tous ses concurrents des autres espèces. Par suite, la lutte entre les semblables a pris chez l'homme une si grande importance qu'elle a masqué complètement la lutte contre les autres espèces cl contre le milieu physique. Liitle est devenu synonyme de combat entre les hommes, et seulement entre les hommes, si bien qu'on a contesté, comme je l'ai montré plus haut, l'application de -ce mot à l'ert'ort nécessaire pour adapter le milieu. Ce qui a encore contribué à renforcer celte erreur, c'est le phénomène de l'inconscience dont j'ai aussi parlé au chapitre précédent. La lutte contre les autres espèces et contre le milieu physique est pour nous de toutes les minutes cl de toutes les secondes. Aussi nous la considérons comme un l'ait naturel, auquel nous ne pensons plus. Au contraire, les lutt(îs entre les hommes, étant relativement rares, frappent vivement notre imagination'. Alors, d'une part, la grande somme de calamités causées par les exterminations entre les hommes, et, de l'aulri', leur rareté relative, ont fait que ccscxicrminalions ont loujours alTeclé la conscience et, par suite, ont seules été (|ualifiées de luttes.

Telles sont les circonstances qui ont fail tomber dans la contradiction signalée plus haut, à savoir qu'en zoologie

1 Mrinc les rixes iiidividiicllcs, an sein dos 30ci('t('9, sont dnns un r.ip- [Kirl inliiiilésiinnl leliilivemciil iiiix acliiiris ayuni piuir biil la prodtnliiin lie la richesse ou l'uiiapUtion du iiiilivii

lutte signifie combat entre dissemblables, et, en sociologie, combat entre semblables.

Cette contradiction doit fausser, onle comprend, les comparaisons qu'on établit si superficiellement entre les faits zoologiques et les faits sociaux. Il est temps de reconnaître dans quelle profonde erreur plongent les darwiniens; il est temps pour eux d'étudier les faits naturels d'une façon précise et exacte. Les généralisations hâtives, les à peu près, les vagues analogies ne suffisent pas; il faut se tenir constamment sur le terrain des réalités positives.

Pourquoi les loups ne se mangent-ils pas entre eux ? Mais tout simplement parce que, si les loups s'étaient constamment jetés sur leurs semblables pour les dévorer, l'espèce loup aurait disparu depuis longtemps. Assurément, nous ne savons pas comment l'hérédité fixe les instincts, mais nous constatons que les instincts héréditaires existent. L'espèce humaine ayant été d'abord une espèce animale, comme les autres, a dû subir la loi commune. Lorsque l'homme s'est dégagé d'une forme antérieure, il possédait nécessairement l'instinct héréditaire qui le poussait à ne pas combattre ses semblables. Nous voyons cet instinct, non seulement chez les herbivores et les fructivores, qui ne peuvent pas se manger les uns les autres, mais encore chez les carnivores. Cet instinct a dû exister chez l'homme, qui a commencé par être fructivore. Mais au fur et à mesure que l'intelligence de l'homme s'est développée, l'instinct s'est atrophié, parce qu'il devenait moins utile. Aussi voyons-nous, de nos jours, chez les animaux des instincts très précieux que nous ne possédons, malheureusement, pas ou que nous ne possédons, malheureusement, plus. Qui sait s4l n'y a pas eu une époque où le premier homme qui a osé attaquer son semblable a commis un acte novateur de la plus grande hardiesse"? Et cet acte n'a été possible que par l'alTranchissement de l'esprit humain, par la révolte vie-

L KVTERMINAÏlO.N ENTRK SEMBLABLES 5*

torieuse contre l'instinct héréditaire. L'homme qui a commis cet acte s'est grossièrement trompé, dans ce cas spécial. Dans son intérêt réel et dans celui de ses descendants, il aurait mille fois mieux fait de suivre son instinct qui l'aurait sûrement conduit au bonheur. Mais, de toute façon, c'est seulement par suite de son intelligence supérieure que l'homme a pu attaquer son semblable.

On voit par cette analyse qu'il y a une différence énorme, une opposition même, entre la marche des phénomènes zoologiques et la marche des phénomènes sociaux. Admettons, pour un instant, que la lutte entre les individus, au sein de l'animalité, ait amené la survivance des plus aptes et le perfectionnement des espèces. Dans ce cas, la guerre est la cause, et le perfectionnement l'effet. Mais, dans le genre humain, la marche a été diamétralement opposée. C'est le perfectionnement intellectuel qui a rendu la guerre possible entre les hommes. Ici, le perfectionnement a été la cause, et la guerre l'effet. Encore une fois, on voit combien il est anti-scientifique do comparer, comme le fait Spencer, des phénomènes complètement différents.

Un peut conclure de ce qui préceue que la lutte pour l'existence cl les combats des semblables contic les semblables ne sont nullement des termes identiques. On peut même dire que. dans une certaine mesure, ce sont des termes opposés et contraires, justement parce que les rapports entre l'individu et ses semblables sont en nombre infiniment petit, en comparaison des rapports entre l'individu et le milieu physique. Par suite, c'est contre le milieu physique que se livre le véritable combat qui a les conséquences les plus iinporlantcs sur les destinées de chacun.

Sous ce l'apport, ilcn cslcxuctcmcnldes animaux comme de l'homme « F.ics terribles tourmentes de neige qui s'abattent sur l'Eurasie à la lin de l'hiver, dit M. 1'. Kro-

54 ERREURS DE L ORDRE RIOLOGIoUE

potkine', elles verglas qui les suivent souvent; les gelées et les tourmentes de neige qui reviennent chaque année dans la seconde moitié de mai,... les gelées précoces et les grosses chutes de neige en juillet et en août détruisent par myriades les insectes ainsi que les secondes couvées des oiseaux;... enfin, les grosses chutes de neige au conipiencement d'octobre finissent par rendre un territoire aussi grand que la France et l'Allemagne absolument impraticable aux ruminants et les détruisent par milliers : voilà les conditions où je vis la vie animale se débattre dans l'Asie septentrionale. Cela me fit comprendre de bonne heure l'importance primordiale dans la nature de ce que Darwin décrivait comme « les obstacles naturels à la surmultiplication », en comparaison de la lutte pour les moyens d'existence entre individus de la même espèce, gue Fon rencontre çà et là, dans certaines circonstances détermiirées, mais qui est loin d'avoir la même portée^. » On voit combien le nombre des individus qui périssent par suite des inlempéiies des saisons dépasse le nombre de ceux qui périssent, non seulement sous les attaques d'individus de même espèce, mais même d'individus d'espèces différentes. D'abord, les herbivores et les fructivores ne peuvent pas périr sous les attaques d'individus de leur propre espèce. Quant aux carnivores, comme je l'ai montré plus haut, ils ne se mangent pas entre eux. Et il en est ainsi par suite d'une raison de l'ordre universel, à

1. L'Entraide, traduction L. Bréal. Paris, Hachette, 1906, p. VII.

2. Le même auteur dit encore : « Lorsque mon attention fut attirée sur les rapports entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d'aooord avec aucun des ouvrages qui furent écrits sur ccl important sujet. Tous s'ell'orçalent de prouver que l'homme, grâce à sa haute iutelligi-nce et à ses connaissances, pouvait modérer l'àpreté de la lutte jjonr la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte pour l'existence de tout uniiual contre ses cungcnères, et de tout houuue contre les autres hommes, était « une loi de la nature ». Je ne pouvais accepter cette opinion parce que j'étais persuadé qu'adnictire une impitoyable guerre pour la vie, au sein de chaque espicu, et voir dans cette guerre une condition de progrès, c'était avancer non seulement une affirmation sans preuve mats n'ayant même pas l'appui de l'observation directe. » Ibid., p. IX.

Page 1