LA LUTTE CONFONDUE AVEC LA MORT TOTALE
La lulte parle procédé de l'élimination, comme la lutte par le procédé de rabsorplion, a pour but la mort totale du vaincu. Mais, tandis que dans la lutte par absorption la mort est immédiate, dans la lutte par élimination, elle peut être différée. L'antagonisme indirect remplace l'antagonisme direct. La mort du vaincu fait bien la vie du vainqueur, et vice versa, mais, pendant une certaine période, aussi longtemps que la mort du vaincu n'est pas consommée, les deux adversaires peuvent vivre ensemble, et cette période peut durer de longues années et même des siècles.
Il peut arriver alors que des individus, tout en se combattant à un point de vue (par exemple, tâchant d'accaparer les substances alimentaires du soi), se prôlentnéanmoins un mutuel appui à un autre point de vue (par exemple, pour repousser l'invasion de certains animaux nuisibles). La lutte par élimination laisse apercevoir les premiers signes avant-coureurs de la coopération. Cependant, dans les luttes par élimination, la moit du vaincu reste toujours la condition de la vie du vainqueur, en sorte qu'une association réelle ne peut s'établir entre deux êtres se trouvant dans des rapports de ce genre.
Si les darwiniens ont assimilé les luttes par absorption entre animaux aux luttes entre sociétés humaines, à plus Ibrte raison, ils ont assimilé à ces dernières la lutte par élimination, telle qu'elle se pratique dans le domaine de la botanique et de la zoologie. La com[)araison entre la concurrence que se font les hommes et celle que se font les animaux pour s'arracher les substances alimentaires au sein de la natiiri' <'st devenue banale. A aucun autre point d(î vue on n'a soutenu avec autant île force (|uc la lulte pour l'existence était la ciuidiiion même de tout èti'e vivant i-[. par ((iii^i'iiiii'ii I . des èli'es qui constituent noti'e espèce, i/ellorl lait pour s'assurer un marché a été idenlilié à relliiil l'ail par nu animal pour s'assurer un [vvrain de chasse.
€4 ERREURS DE L ORDRE BIOLOGIrtUE
Sans doute la comparaison des luttes par élimination entre les animaux et des luttes humaines se rapproche plus de la vérité que la comparaison des luttes par absorption avec les luttes humaines. Cependant la comparaison de l'élimination avec les luttes humaines est aussi complètement fausse pour une raison d'une importance de premier ordre.
Dans les luttes par élimination, le but est la mort totale des vaincus. Dans les luttes au sein des sociétés animales aussi bien qu'humaines, le but est la mort partielle des vaincus. Cette différence est radicale. Par cette différence il s'établit dans la nature un ensemble immense de phénomènes nouveaux, qui constituent un règne spécial, le règne social.
La mort partielle est tout simplement une diminution de puissance vitale, qui peut comporter des degrés infinis. Quand la résultante de la lutte entre deux êtres n'est pas la mort totale, môme différée, du vaincu, mais seulement une certaine diminution de jouissance, le vainqueur et le vaincu peuvent vivre à côté l'un de l'autre pendant la durée normale de leur existence. La substitution de la mort partielle à la mort totale est un des procédés par lesquels la vie sociale s'est organisée dans la nature. Ce procédé n'est pas le seul assurément. On verra au livre suivant qu'il y en a un autre, de beaucoup plus rapide : la coopération. Mais ce qui est certain, c'est que la seule lutte normale possible au sein d'une société est celle qui a pour résultante, non la mort totale du vaincu, mais sa mort partielle. Car si la lutte a pour résultante la mort totale du vaincu, la dislocation de l'association est inévitable. Deux êtres ne peuvent continuer à vivre l'un à côté de l'autre, s'il est conforme à leur nature de s'entredétruire.
L'échelle des subordinations, dans les sociétés, va de la subordination purement alimentaire à la subordination intellectuelle et sentimentale. Dans l'ordre alimentaire.