LA LUTTE CONFONDUE AVEC LA MOUT TOTALE 6S
le vainqueur peut s'attribuer une nourriture plus abondante et plus raffinée, et condamner le vaincu à une nourriture moins abondante et plus grossière, mais qui lui permet cependant d'arriver au terme normal de la vie. Des hommes pauvres, avec une cuisine frugale, atteignent parfois un âge que n'atteignent pas toujours les nababs avec la cuisine lu plus exquise. Les degrés intermédiaires sont infinis. Ils peuvent se rapporter à tous les besoins humains : le vêtement, l'habitation. Le vainqueur peut être. mis d'une façon splendide, mais le vaincu peut être habillé de manière à se préserver de l'intempérie des saisons. De même, on peut parvenir à la vieillesse aussi bien en habitant une chaumière qu'en habitant un palais. Enfin, au bout de la série, nous avons les satisfactions d'amourpropre. Le vainqueur obtient des applaudissements, des honneurs qui sont refusés au vaincu. Ce dernier éprouve certainement une soulîrance, mais qui ne l'empêche pas d'arriver au terme de la vie normale. Il doit se contenter seulement du second rang au lieu du premier.
Je dois signaler avant tout que les luttes pour une plus grande intensité de la vie se livrent au sein des sociétés animales aussi bien qu'au sein des sociétés humaines. Chez les singes, le vieux mâle chasse du troupeau ses jeunes concurrents. 11 garde donc la satisfaction de commander aux femelles et aux petits qui se groupent autour de lui. Une hiérarchie s'établit dans le troupeau : le vieux mâle a plus d'autorité, donc plus de jouissances. Dans les sociétés humaines, la hiérarchie prend une importance énorme. En réalité, les hommes luttent entre eux précisément pour monter aux échelons supérieurs de la hiérarchie. Ce n'est pas alors la destruction des adversaires qui constitue la jouissance, c'est la situation ri^lalive occupée au sein de la communauté.
Voilà pour(|uoi les comparaisons entre les luttes individuelles des animaux et les liitics des hommes au seiu des sociétés sont fondainentalemenl faus.>»es. Dans les prc-
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66 ERREURS DE l'oRDRE BIOLOGIoUE
mières, la résultante est la morl totale du vaincu ; dans 1-es secondes, sa mort partielle.
A partir du moment où la mort partielle remplace la mort totale, une association peut s'établir entre le dominateur et le dominé, car ce dernier peut se résigner à une vie plus terne, moins exubérante. Ayant vécu, par exemple, autrefois sur le pied de 10.000 francs de revenu, il peut encore vivre, plus ou moins satisfait, sur un pied de S. 000 francs. Mais il y a encore une autre échappatoire dont il importe de parler ici. L'homme nest pas seul dans la nature. Il n'est pas entouré uniquement d'autres hommes. 11 est entouré du milieu physique. Ayant subi une défaite de la part d'un adversaire, il peut parfaitement en rejeter le poids sur d'autres êtres et sur le milieu ambiant. Je m'explique par un exemple. Un individu gagnait 10.000 francs par an. La concurrence de son voisin fait descendre son gain à 5.000 francs. Cette déchéance n'est pas définitive et sans appel. Le vaincu peut découvrir un autre procédé, plus parfait, pour exploiter le milieu naturel et obtenir non seulement 10.000 francs, comme auparavant, mais même davantage. Rien d'analogue n'est possible dans les luttes visant la mort totale, soit par absorption, soit par élimination. La gazelle, mangiée par le lion, ne peut jamais renaître pour améliorer sa situation. L'arbre, desséché par l'ombre de son voisin, ne peut jamais revenir à la vie et prendre une frondaison plus belle qu'auparavant.
Tous ces faits montrent encore une fois que les comparaisons simplistes, établies par les darwiniens entre les luttes zoologiques des animaux et les luttes humaines, sont complètement fausses. En effet, dans les luttes entre animaux l'enjeu est la mort totale: dans les luttes entre les hommes l'enjeu est la mort partielle.