‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 2 sur 94 · CHAPITRE PREMIER DÉFINITION DU DARWINISME SOCIAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER DÉFINITION DU DARWINISME SOCIAL

Le darwinisme social peut être défini : la doctrine qui considère l'homicide collectif comme la cause des progrès du genre humain. Cette définition semblera paradoxale. Je vais montrer tout à l'heure, par de nombreux exemples, quelle est parfaitement exacte.

Je commence par citer des gens du métier, des sociologues. « Nous devons reconnaître, dit Herbert Spencer', que la lutte pour l'existence entre les sociétés a été l'instrument de leur évolution. Ni la consolidation et la reconsolidation des petits groupes en un groupe plus grand, ni l'organisation des groupes composés et doublement composés, ni le développement concomitant des facteurs d'une existence plus large et plus élevée que produit la civilisation, n'auraient été possibles sans les gueiTes de tribu à tribu el plus tard de nation à nation. Ce qui esl le point de départ de la coopération sociale, c'est l'action combinée pour l'attaque et la défense; c'est de ce genre de coopération que tous les autres proviennent. Sans doute il est impossible de légitimer les horreurs causées par cet antagonisme universel qui, débutant par les guerres chroniques de petites troupes, il y a dix mille ans, a liui par les grandes batailles de grandes nations ; il faut reconnaître que, sans ces hoilcurs, le monde ne serait encore habité que par des hommes (l(< lype faible, cherchant un

I. I'riiii-ii)cs de Sociologie. Irai. V.. (Jazclles. Paris, F. Alcin. 18X:i, t 1 p. .12-.

abri dans les cavernes et vivant d'une nourriture grossière... La lutte intersociale pour l'existence... a été une condition indispensable de l'évolution des sociétés... Nous reconnaissons que nous sommes redevables à la guerre de la formation des grandes sociétés et du développement de leurs appareils. »

Il est évident que si le monde était encore habité par des hommes cherchant un abri dans les cavernes et s'il ne s'était jamais formé de grandes sociétés, il n'y aurait pas eu de progrès dans le genre humain. Donc le progrès, selon Herbert Spencer, provient de la guerre, c'est-à-dire de l'homicide collectif.

Personne ne pourra contester que guerre et homicide collectif ne soient des termes synonymes. Que se passet-il à la guerre? Les combattants des deux armées se mettent en présence. Ils commencent à se tuer les uns les autres à coups d'épée, à coups de fusil ou à coups de canon. Une bataille est une série d'homicides, s'accomplissant dans le même lieu et dans le même temps, donc un assassinat collectif. Le fait que les deux adversaires peuvent avoir des chances égales et s'attaquent loyalement ne change rien à la nature de l'action. Dans un duel individuel, la lutte peut s'accomplir aussi, non seulement avec une complète loyauté, mais même avec une grande courtoisie. Cela n'empêche pas que, lorsqu'un adversaire ou tous les deux perdent la vie, le duel ne soit, en fait, un homicide. A la guerre, d'ailleurs, on ne se croit nullement obligé de combattre à armes loyales. Les surprises et les ruses sont pratiquées constamment.

Je c jntinue mes cilalions et, après un Anglais, je passe à un Américain. Voici comment s'exprime M. Lester Ward, professeur de sociologie à la Brown Universityde Providence. « De même que l'évolution organique commença avec la phase métazoairc, l'évolution sociale commença avec la phase métasociale. De même que la phase métazoaire fut produite par l'union de plusieurs ou d'uû

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grand nombre d'organismes unicellulaires en un organisme pluricellulaire, de même la phase métasociale fut produite par l'union de deux ou de plusieurs hordes ou clans en un groupe plus complexe de clans et de hordes amalgamés... Les groupes qui se rapprochaient de cette façon pouvaient être et étaient généralement tout à fait inconnus les uns aux autres. Les empiétements mutuels de ces groupes produisaient l'hostilité. La guerre en résultait, et l'un des groupes devait nécessairement se montrer supérieur à l'autre dans le combat. Le premier pas dans l'ensemble des processus sociaux est la conquête d'une race par une autre... Le plus grand nombre des vaincus étaient réduits à l'esclavage... Les esclaves furent soumis au labeur forcé, et le travail, dans le sens économique de ce mot, commença à partir de ce moment. La réduction des producteurs à l'état d'esclaves et le travail forcé qui leur fut imposé furent l'unique voie par laquelle l'humanité put apprendre à travailler. Par conséquent, le système entier de la production industrielle tire son origine de la conquête '. »

Tout le monde comprend que le genre humain n'aurait pu réaliser aucun progrès sans passer de l'état présocial à l'état métasocial et sans développer le travail industriel. Si ces faits sont dus à la seule conquêlc, c'est-à-dire à la guerre, il faut conclure avec M. Ward que. sans l'Iiomicidc colicclil', la civilisation eijt été à jamais im|)Ossibli'.

Non moins aflirmatif que M. Ward est un autre sociologue, alleniand celte fois, G. Uatzeniiofer. « La l'ormalion de l'Iitat, dit-il -, ne résulte pas du jeu des libres intérêts, comme la lorniation de la horde, (h; la Iribu, des partis et des associations (luelcoiuiues ; non. il provient d'intérêts antagonistes et, |)ar suile. il est une oi'gaiiisation cocrcilive... Toute évolution est la résultante! de la concurrence, mais, pour rr ijui est di' D'ilal, la violence est l'agenl

1. American Juurnal of Sociuloi/y (publié ù Cliicagii), mars 1".'U5, p. a'j:i.

2. Die sociolot/isckc EiltcnlninK. Luipzig, Bi'ockhaus, 1898. pp. 233 et i34.

même qui le crée. Que cette violence suive la voie de la nécessité sociale, qu'elle agisse véritablement en vue des intérêts naturels, tel est le critérium auquel on peut juger que l'Etat réalise sa mission dans la vie sociale. Toutes les fois que l'on s'écarte de cette conception fondamentale de l'Etat, toutes les fois qu'on admet l'opinion que l'Etat peut provenir d'un simple effet de la civilisation, d'un accord pacifique ou de toute autre combinaison de ce genre, on entre en contradiction avec les enseignements de la sociologie et on aboutit à des expériences politiques se terminant de la façon la plus lamentable. »

Évidemment aucun progrès du genre humain n'est imaginable sans la formation de l'Etat. La formation de l'Etat est impossible sans la violence, c'est-à-dire sans la guerre, au dire de Ratzenhofer; donc, encore ici, l'homicide collectif est la cause des progrès du genre humain.

Des gens du métier, passons aux philosophes et, de l'Allemagne, à la France. « Si la sottise, la négligence, la paresse, l'imprévoyance des Etats n'avaient pour conséq uence do les faire battre, dit E. Renan', il esl difficile de dire à quel degré d'abaissement pourrait descendre l'espèce humaine. La guerre est, delà sorte, une des conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de s'endormir, on forçant la médiocrité satisfaite d'elle-même à sortir de son apathie. L'homme n'est soutenu que par l'effort et la lutte... Le jour oîi l'humanité deviendrait un grand empire romain pacifié et n'ayant plus d'ennemis extérieurs, serait le jour oii la moralité et l'intelligence courraient les plus grands dangers. »

Sans morale et sans intelligence, l'homme ne pourrait faire aucun progrès. Sans la guerre, l'inteiligencc et la moralité disparaîtraient, au dire de Renan. Ici, de nouveau, la conclusion s'impose : l'homicide collectif est la cause des progrès du genre humain.

• 1. La Réforme intellccluelle el morale. Paris, M. Lévj-, ISTl, p. Hl.

Peu de temps après qu'Ernest Renan écrivait le passage cité, le maréchal de Moltke adressait à M. Bluntschli une lettre restée célèbre. « La paix perpétuelle est un rêve, y disait le maréchal, et pas même un beau rêve. La guerre est un élément de l'ordre du monde établi par Dieu. Les plus nobles vertus de l'homme s'y développent... Sans la guerre, le monde croupirait et se perdrait dans le matérialisme, o On le voit, c'est exactement la même idée que chez Renan. Le célèbre stratégiste ne dit pas que la guerre soit un élément du désordre établi par Dieu, mais de l'ordre. Or, l'ordre mène au progrès. D'autre part, si le monde croupissait ou se perdait dans le matérialisme, il n'avancerait pas, mais reculerait. Aussi impérieusement donc que pour Renan, la conclusion s'impose, toujours la même : sans l'homicide collectil', pus de progrès dans le genre humain.

Je pourrais multiplier ces citations par milliers. Je me borne à celles que je viens de faire pour ne pas fatiguer le lecteur. Toutes d'ailleurs répéteraient le même refrain. L'idée que la guerre a été la cause des progrès de notre espèce règne presque universellement dans le grand public. Bien limité est le nombre des personnes qui ne la partagent pas. Et les personnes qui en sont imbues se trouvent aux premiers rangs de la hiérarchie sociale, parmi celles qui ont le plus d'iniluence politique. Tous les esprits qui se prétendent iji-uIk/iics et rralisles, qui ne veulent pas donner dans le ridicule de l'idéologie, affirment calégori- (|uenient que l'homicide sert le progrès. Celte idée, de plus, est très vieille. Elle a été exprimée, dès le vi" siècle avant notre ère, par Heraclite : T:o).£[j.o;-ar/îp -àv:<<)v, a dit le fameux philosopiie d'l'>[)hèse. Depuis, celle phrase a élé ié[)étée sous mille formes et sur tous les tons. Après la dilfusion des théories darwiniennes, elle a acquis un nouvi'au regain de j)o[iularit('. A noire é(io(iue, aflirmer (jue la lutte est la vie, (juc la concurrence est la source de toutes les améliorations sociales, bref, que sans la force

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brutale et l'homicide il n'y aurait pas eu de civilisation, est devenu presque formuler un truisme, et c'est ce prétendu truisme qui s'appelle le darwinisme social.

On pourra demander, peut-être, si ce nom n'est pas un peu abusif. Sans doute, Charles Darwin n'est nullement responsable des conséquences tirées de théories qu'il avait nettement confinées dans le domaine biologique. Mais, comme le nom de Darwin est universellement associé à l'idée du perfectionnement des espèces par la lutte pour l'existence, le mot de darwinisme est très exactement applicable à la théorie qui voit dans l'homicide collectif la cause des progrès du genre humain.

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