CHAPITRE II
La doctrine darwinienne, éclose il y a un demi-siècle, s'est répandue rapidement dans le monde entier. Dés son apparition, elle a servi à expliquer presque tous les phénomènes naturels, depuis la formation des nébuleuses célestes jusqu'aux variations des genres littéraires. Dans ces cinquante années, l'ensemble des sciences, à commencer par l'astronomie pour terminer par la sociologie, a été profondément imprégné de darwinisme.
D'oïl vient l'immense succès de celle doctrine"? De ce qu'elle répondait également aux aspirations les plus nobles et aux aspirations les plus basses de l'âme humiiae. Elle satisfaisait et les conservateurs, épris de la force brutale, et les libéraux, épris de l'idée de justice, et les libres penseurs positivistes et monistes, et les croyants idéalistes et dualistes ; Ernest Ha'ckel et le maréchal de Mollkese prévalurent, tous les deux, de Darwin. Puisqu'il plai-;ail aux esprits ayant les aspirations les plus diamélralemi'ut op[)osées, on comprend que le darwinisme ail eu uu succès énorme et très rapide.
« Il n'est pas démontré (juc la liansfuiination (](>sétres se fasse par la sélection, dit le D' (1. Le IJou', et il devient |ii()liai)lc ipie les caractères spécifi(]iies sont acquis autremt'ntfjui^ l)ar de petites accumulations iiérédilaires. .Mais loul cela importe peu. Le monde soulevé par Darwin csl
;. I. Ilciuic .-^cirNlI/i-iiirAu .S frvruT V.IU8, p. ITJ.
resté soulevé. La possibilité du transformisme par des moyens naturels reste établie, la théorie des créations successives des êtres fut ruinée pour toujours et la pensée des savants a profondément évolué. »
Le triomphe du darwinisme marque l'airranchissement de l'esprit humain des liens de la théologie. l*ar suite, il est un des événements les plus importants de l'histoire de noire espèce. Le surnaturel, chassé successivement de toutes les sciences physiques, avait trouvé son dernier refuge, qu'on croyait inexpugnable, dans les domaines de la biologie et de la psychologie. Il n'était possible d'expliquer les phénomènes de la vie et de la pensée, affirmait-on, que par l'existence dans la nature d'un principe conscient tendant vers un but déterminé. La vie et la pensée prouvaient l'existence de Dieu et la vérité de la philosophie dualiste. La théorie darwinienne fit écrouler tout cet édifice construit patiemment pendant de longs siècles. Puisque les espèces se transformaient par des moyens naturels, tout miracle était rendu inutile, aussi bien dans le domaine de la biologie que dans celui de la psychologie. La nature rentrait dans une grandiose et magnifique unité. L'ordre immuable remplaçait dans l'univers les caprices de la divinité. L'homme relevait la tète; il se sentait le maître du monde ; il voyait que des horizons infinis s'ouvraient devant ses yeux et qu'aucune autorité ne pouvait désormais l'arrêter dans ses conquêtes. Le darwinisme apportant la libération définitive de l'esprit humain, on peut comprendre avec quel enthousiasme il fut accueilli par les penseurs imbus des véritables tendances scientifiques, par tous ceux qui s'étaient complètement affranchis des traditions surannées, des routines anciennes et de l'ignorance d'un passé barbare. « L'apparition de YOrifjine des espèces de Darwin, en 1859, dit M. H. Lichtenberger ', sembla donner le coup de grâce à la thèse spiritualiste. »
1. L'Allemagne moderne et son évolution. Paris, 1907, p. 293.
tUUSES DES SUCCES DU DARWINISME SOCIAL 11
Une autre circonstance souleva également un grand enthousiasme en faveur du darwinisme chez tous les esprits éclairés. Il propageait l'idée de la survivance des plus aptes, du triomphe des meilleurs. C'était affirmer que la nature pratique une justice incorruptible, que l'idée de justice se trouve déjà dans le domainejjiologique. Cette opinion rencontra une faveur extrême, car Fliomme a une soif inextinguible de justice. Et c'est naturel, il ne peut pas en être autrement, car la justice, c'est la vie ; l'injustice, la mort.
Tels sont les éléments qui assurèrent au darwinisme la faveur des esprits les plus éclairés et les plus libéraux de notre époque.
Passons maintenant au camp adverse.
Le darwinisme est allé au devant des instincts archaïques de brutalité, si profondément ancrés dans les cerveaux des Iraditionnalistes, des routiniers et des ignorants qui forment encore, hélas, l'immense majorité du genre humain. Lorsque les tiiéories darwiniennes furent mises à la mode, le maréchal de Moilke put écrire avec un semblant de fondement scienlilique que la guerre (c'est-à-dire l'honiicidc colleclif) « était conforme à l'ordre des choses établi par Dieu», car « ordre établi par Dieu » correspondait jiarfaitcment à rexpression de « lois de la nature » dont se servaient les positivistes et les darwiniens.
Tous les hi'ulanx, tous les violents s'emparèrent du ilarwinisme a\cc onlhousiasme. Il leur permit d'élever les instincts les plus bas du banditisme à la hauleui- d'une loi universelle de la nature. Puisque les plus faibles doivent nécessairement périr dans la lulle pour l'existence, puisque lelest le principe immuable du monde vivant, alors le « i'<7' vir/is » était tout ce qu'on peul imaginer de plus rationnel et de plus légitime. << Bismarck, dil M. II. Lichlenbcrger ', a eu à un rare degn' l'aMidui- de la force, la joie