MÉCONNAISSANCE DE LA VÉRITABLE NATUKE DES LUTTES SOCIALES
J'ai montré, au chapitre iv, que le darwinisme mécoiih naît l'existence de l'univers. L'erreur des darwiniens n'est pas moins profonde ([uand ils pénètrent dans le domaine spécial des faits sociaux. Ils en méconnaissent toLalemenJ; la nature réelle. Ils croient qu'ils sont fondés uniquement sur des phénomènes physiologiques, comme rhomicidi? collectif. Il n'en est nullement ainsi. Tous les faits sociaujx, sans exception, se ramènent à des faits psychiques. Cette vérité est tout ce qu'il y a au monde de plus banal. Ausaù haual serait d'affirmer qu'en mécanique tout se ramèae à des mouvements. Imaijinez un savant venant annoncer à la face du monde qu'il a fait celle découverte étonnante qu'en mécanique tout se ramène à des mouvements. Quel rire homérique soulèverait une pareille déclaration ! Mais quand les sociologues de notre temps viennent proclamer le truisuie aussi vulgaire qu'en sociologie tout su ram»>nc àdcs actes psychiques, les sociologues rcncontreat la plus complète incrédulité et parfois même la plus forte opposition. Il faudra de longues années et de persévérante efforts pour faire admettre au public cette vérité si élémentaire, que chacun peut contrôler pour son propre com[)te mille fois par jour. Mais il faut le redire : um phénomène social affecte d'autant moins la conscience qu'il se répète plus fréiiuemmenl. Les découvertes en sociologie consistent précisément à voir, d'une façon
scientifique, ce que chacun aperçoit mille fois par jour sans y faire la moindre attention.
Qu'est-ce que la vie sociale, en dernière analyse ? Un ensemble d'actions opérées par un certain nombre d'individus. Or, l'homme, pour exercer une action, doit avoir auparavant une représentation. Prenons l'exemple le plus vulgaire. Un individu, habitant à Paris, au boulevard des Italiens, va se promener au bois de Boulogne. Décomposons ce fait. Il n'est possible qu'à une condition : c'est que notre Parisien ait la représentation du bois de Boulogne. S'il ne l'a pas, l'idée d'aller se promener dans ce bois ne peut pas lui venir. Ainsi doncles mouvements physiologiques, accomplis par notre Parisien en parcourant le bois de Boulogne, n'ont pu s'effectuer que s'ils ont été précédés de certains mouvements psychiques (la représentation du bois). Tout ce qui devient ensuite action a été auparavant représentation interne, idéal. Voilà, certes, des vérités banales que nul ne pourra contester. Assurément, on observe dans la nature des mouvements biologiques qui semblent comporter des fins utiles et qui sont inconscients. Mais d'aboid, même ici, les mouvements musculaires, qui exercent une action extérieure, sont précédés de mouvements ganglionnaires qui , quoique inconscients, sont cependant des mouvements du système nerveux. Même pour les êtres inconscients, la vérité reste inébranlable : toute action externe est précédée de mouvements psychiques, si embryonnaires soient-ils. Pour l'espèce humaine, les mouvements qui aboutissent à des actes sociaux sont conscients ; les sociétés humaines vivent par un ensemble de rapports interpsychiques.
A un autre point de vue, on peut dire aussi que les sociétés vivent par l'organisation, par le fonctionnement des institutions collectives. Les mots organisation, institution, se ramènent, en dernière analyse, à des ensembles de mouvements. Par exemple, dans une monarchie absolue, les ministres se rendent chez le monarque, lui expo-