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sent leurs projets, et, si le monarque les approuve, les mettent à exécution. Dans un Etat constitutionnel, les ministres doivent soumettre leurs projets au Parlement. Si celui-ci les accepte, les ministres les soumettent encore au souverain, et, son approbation étant obtenue, ils sont obligatoires pour les citoyens. Dans la monarchie constitutionnelle, les mouvements sont plus complexes que dans la monai'chie absolue : réunions électorales, meetings de tout genre, élection des députés, voyages des députés à la capitale, déplacements quotidiens des députés se rendant à la Chambre, délibérations en présence des ministres, votes, etc., etc.
Mais tous les mouvements musculaires, dont l'ensemble constitue une institution, sont précédés de mouvements intellectuels. La genèse des institutions est exactement la m(>me que la genèse des actions individuelles. A un certain moment, un homme se représente un état politique encore non existant, par exemple, des institutions parlementaires dans une monarchie absolue. Cet homme accomplit un ensemble de démarches et obtient le résultat désiré. Le pays passe du régime absolu au régime conslitulionncl. Ce passage est radicalement impossible si, à un moment donné, le régime constitutionnel n'a pas existé à l'état de représentation idéale et future. Or, une représentation mentale est un ensemble; de tnouvemenis cérébraux. Donc, tout mouvement social (toute institution) est nécessairement précédé de mouvements psychiques.
Pour les faits collectifs, ces mouvements cérébraux se compli(|U('iil d'iiii autre éh'ment : la propagamie. Il ne suffît pas(|u"un seul individu, dans un pays numarchique, conçoive des institutions constilulionnelies et désire les appliquer. Il faut qu'un grand nombre de personnes les désirent : la majorité du peuple, ou, pour le moins, la majoi-ité (les classes dirigeantes. .Murs. riuNciilcur ilu régime constitutionnel (on me permettra celte ex|iression abrégée) doit commencer d'abord par communiquer ses
projets à son entourage, ce qui revient à faire naître dans d'autres cerveaux la représentation du régime constitutionnel qu'il possède déjà dans le sien. Puis il doit faire naître le désir et la volonté de le réaliser. Quand l'accord des volontés s'est opéré, l'institution nouvelle devient un fait accompli. Or, le moyen par lequel l'inventeur propage son idée est une série d'actes interpsychiques. Une institution humaine est un ensemble de mouvements individuels similaires, au second degré de complexité, si l'on peut s'exprimer ainsi. Au second, parce que toute institution humaine présuppose une représentation interne (première phase), communiquée d'un individu à d'autres individus (deuxième phase).
Les actes internationaux suivent la même marche que les actes politiques intérieurs. Lorsque Napoléon 111 etCavour comhinaient à Plombières, en 1838, la libération de l'Italie, ils devaient nécessairement se représenter un étal de choses encore non existant qu'ils voulaient précisément réaliser. Napoléon 111 et Cavour voyaient l'Autriche occupant le royaume lombardo-vénitien, et le reste de l'Italie partagé en six Etats. Ils se représentaient, au contraire, le Milanais et la Vénétie annexés au Piémont, la Savoie et Nice rattachées à l'Empire français, et les sept Etats italiens groupés en fédération. Cette représentation constituait un certain ensemble de mouvements cérébraux, sans lesquels la guerre de 18.30 n'aurait pas eu lieu. L'initiative de Napoléon 111 et de Cavour devait recevoir l'assentiment au moins tacite des Français et des Italiens, sans quoi l'Empereur et le ministre n'auraient pas été suivis par les peuples. On voit se reproduire ici, sous une forme différente, l'action de l'inventeur sur son entourage. Ainsi donc, les actes internationaux se ramènent, comme les institutions intérieures, à des mouvements musculaires précédés de certains mouvements inlerpsychiques du second degré de complexité. 11 ne peut pas en être autrement, car les actes internationaux ne sont, en délinitive,
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qu'une modification des institutions humaines. Aujourd'hui, l'Europe est divisée en vingt-cinq Etats souverains, qui peuvent se dt^clarer la guerre à tout moment. C'est une anarchie complète. Si, demain, notre continent s'unit en fédération, qu'est-ce que cela signifiera ? Que les vingtcinq Etats européens donneront à leurs relations mutuelles une organisation difFércntc do celle qui existe aujourd'hui. Et organisation différente veut dire existence de certains mouvements qui n'existent pas à l'heure actuelle fpar exemple, les voyages périodiques des délégués nationaux à la diète fédérale).
Il semble difficile de contester lu réalité du mécanisme social que je viens d'exposer. Et, si la réalité est telle que je la représente, le darwinisme est complètement perdu. Comment peut-on dire, en effet, que le progrès du genre humain provient de l'homicide collectif, quand il est manifeste qu'il provient des institutions sociales? Or, les institutions ne sortent pas de l'homicide, mais des mouvements cérébraux, des représentations mentales. Voilà deux groupes humains en présence. Ils commencent à se massacrer les uns les autres. Imaginons un instant que le massacre mutuel soit complet et qu'il ne reste plus un seul survivant (je sais bien que l'hypothèse est irréalisable, je la donne seulement pour faire un raisonnement). Il est évident qu'il n'y aura aucun progrès social, puisqu'il n'y aura plus de société. Mais s'il reste des survivants '.' Alors le progrès déptmdra uniquement des institutions qui les régiront. Si elles sont plus parfaites qu'avant la bataille, il y aura progrès; si elles sont moins parfaites, il y aura régression. Il est contradictoire d'affirmer que la même cause (la bataille) peut produire des effets dianK'tralemenl opposés. De plus, c'est s'aveugler complèt(;m(^nt que iU\ considérer les progrès, réalisés quelquefois après les batailles, et de négliger totalement les régressions dont elles sont suivies si souvent. Venir affirmer après cela que les homicides lolleclil's sont la
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cause du progrès est absolument insoutenable. Il faut dire ce qui est conforme aux faits : les homicides collectifs sont suivis tantôt de progrès, tantôt de régressions. Or, s'il en est ainsi, c'est un pur sophisme de soutenir que l'homicide collectif, dans le cas où il est suivi d'un progrès, est la cause de ce progrès. Est cause un phénomène qui partout et toujours est suivi d'un autre. Comme l'homicide collectif ne précède pas partout et toujours le progrès, l'homicide collectif n'est pas la cause du progrès. Au contraire, comme les institutions politiques plus parfaites précèdent toujours le progrès, les institutions politiques plus parfaites sont la cause du progrès. Or, comme les institutions politiques sont la suite de mouvements cérébraux, ce sont ces mouvements cérébi'aux, el non les mouvements musculaires, sous forme d'homicide collectif, qui assurent le progrès.
On connaît le détour que prennent les darwiniens pour faire accepter leur sophisme. Ils ne peuvent pas affirmer que l'homicide collectif soit la cause directe du progrès. Le soir d'une bataille, quand cent mille hommes gisent sur le sol, les uns tués, les autres dans les râles de l'agonie, il est difficile de prétendre que, dans ce moment même, ces tueries et ces soutfrances produisent le progrès. Aussi aucun darwinien ne soutient-il une proposition aussi saugrenue. Mais les darwiniens affirment que \a préparation de. ces férocités est justement ce qui favorise le progrès, car le peuple le mieux préparé obtient la victoire. Or, la préparation à la guerre comporte une série d'actes qui affinent l'intelligence, donc l'homicide collectif affine l'intelligence, donc il fait le progrès. Il esta peine nécessaire de dire combien faible est cette parade. D'abord l'argument principal subsiste en entier : tout dépend de ce que le vainqueur fait après la victoire. S'il établit de meilleures institutions, ce sont ces institutions, et nullement la bataille, qui font le progrès. En second lieu, il y a un argument encore plus décisif. Si la somme d'efforts intellectuels, employés pour
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préparer la bataille, eussent été employés, directement, à améliorer le sort des' humains, cette amélioration aurait marché plus vite. La ligne droite, il me semble, ne cesse pas d'être le chemin le plus court d'un point à l'autre sitôt que l'on entre dans le domaine de la sociologie. La préparation do la bataille est un circuit. Or, un circuit est plus long, en d'autres termes fait perdre plus de temps que la ligne droite.
Personne ne combat pour le seul plaisir de combattre. Tout le monde combat pour améliorer son sort. Or, comme le sort de l'individu, dans les sociétés, ne peut être amélioré que par le perfeclionnement des institutions, les luttes dans le domaine sociologique ne peuvent être que mentales. Les sociétés ne peuvent exister que pai' l'établissement de rapports interpsychiques : par suite, les luttes entre les sociétés ne peuvent s'accomplir aussi que par des procédés interpsychiques. L'homicide, n'étant pas un rapport inlerpsychique, ne rentre pas dans la catégorie des faits sociaii.r. L'homicide est un fait présocial. Il est la forme naturelle et inévitable de la lutte entre individus qui ne sont pas encore associés ou que leur conformation organique empêche de s'associer (comme le loup et l'agneau). A un autre point de vue, l'homicide individuel et collectif est anli-social. Il arrête le cours des phénomènes sociau.v qui, après la bataille, doivent reprendre leur marche inlerrompue. L'emploi des procédés biologiques (l'homicide) dans les lutles sociales, loin d'accéléier, ralentit, au contraire, la montée de l'espèce humaine sur l'échelle d(!S êtres. Cela est évident, puisque le progrés humain vient de l'amélioralion des institutions sociales et que celte amélioration est, pour le moins, arrêtée pendant (|u'on se massacic. Ce n'est pas sur les champs de bataille, ni'iis dans les parlements (ju'on a édicté la législalion conL,ernaiil le travail et la proteclion de l'enfance, .le iir |i.irlc iiiriiic plus des cas où la i)alaillc amène
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une péjoration manifeste des institutions, et pour les vainqueurs, et pour les vaincus. Le militarisme aboutit le plus souvent au despotisme. Des pays, naguère libres (c'est-àdire procurant des garanties suffisantes au citoyen), sont asservis (c'est-à-dire n'offrent plus de garanties suffisantes au citoyen).
On a dit souvent que la lutte des partis politiques entrelient l'activité sociale. Elle est donc la vie, elle est donc le progrès. C'est parfait. Mais il faut analyser ce phénomène d'une façon précise. Que signifie la lutte des partis politiques ? Cela signifie, en dernière analyse, l'existence de la liberté, c'est-à-dire le respect absolu des droits de chaque citoyen ou, en d'autres termes, la suppression de l'homicide et de la violence. Si la lutte des partis est un bien, c'est parce qu'elle substitue un combat intellectuel (propagande, agitation électorale, etc.) aux combats biologiques qui sont la tuerie. Sitôt que les partis recourent à l'homicide, on n'est plus en présence d'une lutte de partis, mais d'une guerre civile. Or, personne n'a jamais affirmé que la guerre civile était la cause des progrès du genre humain.
Les luttes politiques se livrent aussi entre gouvernants et gouvernés. Aussi longtemps qu'elles restent sur le terrain intellectuel, elles sont fécondes. Les ministres soutiennent un programme, l'opposition en soutient un autre. C'est la vie, l'animation, le progrès. Mais sitôt que la lutte entre gouvernants et gouvernés se fait par les procédés biologiques (fusillades et pendaisons du côté de l'Etat, tueries terroristes du côté des ci(oyens), la vie et le progrès s'arrêtent, la sauvagerie et la misère s'avancent à grands pas.
Lorsque les sociétés humaines se sont formées el ont acquis une organisation plus ou moins avancée, l'individu s'est trouvé impliqué dans une série de rapports d'une complexité inouïe. Alors le progrès, non seulement intellectuel mais même physiologique, a dépendu d'une masse
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énorme de facteurs. Ainsi, lo paupérisme contribue certainement à abâtardir la race. Or, le paupérisme provient d'une infinité de causes économiques, politiques et parfois religieuses. Quand on réfléchit à ces faits, on voit nettement combien les comparaisons des darv^^iniens sont superficielles et enfantines. En admettant même que le progrès se soit accompli parce que les animaux les plus forts ont dévoré les plus faibles, on doit bien reconnaître que le progrès des hommes, vivant en société, ne sest pas accompli par ce procédé. Dans les sociétés, les vainqueurs ne mangent pas les vaincus. Il peut môme arriver qu'une société, ayant subi une défaite, fasse plus de progrès que la société qui a infligé la défaite. En un mol, il peut arriver des milliers et des milliers de circonstances qui ne se pro- . duisent pas dans la lutte, infiniment plus simple, entre animaux. Il est donc puéril d'identifier les luttes sociales aux luttes zoologiques.
La lutte est universelle dans la nature ; mais, comme je l'ai dit plus haut, elle change de procédés selon qu'elle passe d'un domaine de la phénoménalilé à un autre. J'ai décrit ces procédés en détail dans des travaux auvquelsjc renvoie le lecteur '.
Je ne veux pas recommencer celte description. Mais, pour mettre plus en évidence les erreurs des darwiniens, je veux en résumer ici les traits essentiels, en quelques brèves phrases.
La lutte astronomique s'opère pai- le procédé de l'altriution universelle. Les étoiles les plus puissantes atlirenl ;i elles la rnalièr(^ rc-pandue dans les espaces céiesles (>t grandissent vite ; les étoiles plus faibles attirent moins de matière et grandissent plus lentement ou ne grandissent pas du tout. Dans le domaine biologi(iue, la lulle se livre par les procédés de l'absorption et de l'éliminalion. Les êtres les plus forts ni,inj;eiil les pins faibles. \.a
i. Voir ma .liislifc ri ICipiinnion Jr la Vie. l'uris. !■'. Alcaii i'M)'.>, :\\i i:ha[)ilre xxi,et iiiissi iwrft l.ullfs cnlir sDck'tii.'i ImiiiiniiPH. Paris. iiiW., Ifld».
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substance du vaincu est transformée et assimilée par les cellules du vainqueur. Par l'élimination, le vainqueur tire les matières alimentaires du sol et force seulement le vaincu à les lui abandonner. Les luttes sociales se font par les procédés intellectuels, parce que les luttes des sociétés humaines sont le résultat de l'interpsychisme. La société la plus forte assimile la plus faible. Cela revient k dire que la société la plus faible adopte la langue, les mœurs, en un mot le type de culture de la société la plus forte. Ainsi le canton de Fribourg, en Suisse, qui naguère était tout allemand, est devenu, de nos jours, plus qu'à demi français. Le procédé naturel des luttes sociales est l'assimilation. A un autre point de vue, on peut dire qu'il est l'émulation. Quand une société s'aperçoit que la société voisine possède plus dejouissances, elle est portée à vouloir en acquérir un nombre égal. Ensuite, comme le plaisir de servir de centre d'imitation, de centre de rayonnement est le plus grand de l'âme humaine, chaque société tâche de dépasser ses voisines pour leur servir de modèle, pour les attirer et les assimiler.
Le principe de la lutte reste permanent. Le principe de la lutte est l'essence même de la matière, qui n'est autre chose, au fond, qu'un ensemble d'attractions el de l'épulsions. Qui dit matière dit dynamisme, et qui dit dynamisme dit lutte. Une matière à l'état purement statique, c'est-àdire sans efTort, sans lutte, est inconcevable. Cela serait en même temps l'être et le non-être, puisqu'elle n'exercerait aucune action autour d'elle. Tout cela est incontestable. Mais la grande erreur des darwiniens consiste seulement à ne pas comprendre que, si la lutte est universelle et éternelle, les formes qu'elle alfecte ou les procédés naturels qui lui sont inhérents se modifient constamment. Venir appliquer au domaine psychologique, puis social, des principes applicables seulement au domaine zoologique est contraire au bon sens et à l'observation des faits les plus élémentaires. Transporter d'emblée les
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phénomènes zoologiques dans le domajne social, c'est oublier que la vie sociale est un ensemble de faits interpsychiques. Les sociétés les plus parfaites sont celles dont les idées sont les plus avancées, car les idées façonnent les institutions. Or, la sélection des idées ne se fait pas par les tueries, mais par des procédés de l'ordre mental (prédication, propagande, enseignement, etc.). En 1877, les Russes ont tué beaucoup de Turcs. Mais les institutions de la Turquie sont devenues, à cause de l'horrible despotisme hamidien, plus mauvaises qu'auparavant. La Turquie a reculé. En 1908, il n'y a eu aucune tuerie, mais la Turquie est devenue constilutionnellc. Ce pays commence à perfectionner ses institutions, et il semble qu'un avenir brillant va s'ouvrir devant lui par suite de l'adoption spontanée des idées occidentales.